‹ Œuvres choisiesChapitre 54 sur 83 · Concupivi desiderarc justificationes tuas. Ps. CXVIII · texte numérisé non relu

Concupivi desiderarc justificationes tuas. Ps. CXVIII

serait une mauvaise manière de solliciter ses faveurs. Le coupable n'a proprement d'autre droit que celui de prier pour lui-même. Jamais je n'ai assisté à une de ces cérémonies saintes destinées à écarter les fléaux du ciel ou à solliciter ses faveurs sans me demander à moi-même avec une véritable terreur : Au milieu de ces chants pompeux elde ces rites augustes, parmi cette foule dliommes rassemblés, combien y en a-t-il qui, par leur foi et par leurs œuvres, aient le droit de prier, et Vespérance fondée de prier avec efficacité? Combien y en a-t-il qui prient réellement? L'un pense à ses affaires, l'autre à ses plaisirs; un troisième s occupe de la musique; le moins coupable peut-être est celui qui bâille sans savoir oiiil est. Encore une fois, combien y en a-t-il qui prient, et combien y en a-t-il qui méritent d'être exaucés?

Le chevalier. — Pour moi, je suis déjà sûr que, dans ces solennelles et pieuses réunions, il y avait au moins très certainement un homme qui ne priait pas... c'était vous, Monsieur le comte, qui vous occupiez de ces réflexions philosophiques au lieu de prier.

Le comte. — Vous me glacez quelquefois avec vos gai- ^ licismes ; quel talent prodigieux pour la plaisanterie ! jamais elle ne vous manque, au milieu même des discussions les plus graves; mais voilà comment vous êtes, vous autres Français !

Le chevalier. — Croyez, mon cher ami, que nous en valons bien d'autres, quand nous n'avons pas la fièvre ; croyez même qu'on a besoin de notre plaisanterie dans le monde. La raison est peu pénétrante de sa nature, et ne se fait pas jour aisément; il faut souvent qu'elle soit, pour ainsi dire, armée par la redoutable épigramme. La pointe française pique comme l'aiguille, pour faire passer le fil. — Qu'avez-vous à répondre, par exemple, à mon coup d'aiguille?

Le comte.^ — Je ne veux pas vous demander compte de tous les fils que votre nation a fait passer ; mais je vous assure que, pour cette fois, je vous pardonne bien volontiers votre lazzi, d'autant plus que je puis sur-le-champ le tourner en argument. Si la crainte seule de mal prier peut empêcher de prier, que penser de ceux qui ne savent pas prier, qui se souviennent à peine d'avoir prié, qui ne croient pas même à l'efficacité de la prière? Plus vous examinerez la chose, et plus vous serez convaincu qu'il n'y a rien de si difficile que d'émettre une véritable prière.

Le sénateur. — Une conséquence nécessaire de ce que vous dites, c'est qu'il n'y a pas de composition plus difficile que celle d'une véritable prière écrite, qui n'est et ne peut être que l'expression fidèle de la prière intérieure; c'est à quoi, ce me semble, on ne fait pas assez d'attention.

Le comte. — Comment donc, Monsieur le sénateur ! vous touchez là un des points les plus essentiels de la véritable doctrine. 11 n'y a rien de si vrai que ce que vous dites ; et quoique la prière écrite ne soit qu'une image, elle nous sert cependant à juger l'original qui est invisible. Ce n'est pas un petit trésor, même pour la philosophie seule, que les monuments matériels de la prière, tels que les hommes de tous les temps nous les ont laissés; car nous pouvons appuyer sur cette base seule trois belles observations.

En premier lieu, toutes les nations du monde ont prié, mais toujours en vertu d'une révélation véritable ou supposée; c'est-à-dire, en vertu des anciennes traditions. Dès que l'homme ne s'appuie que sur sa raison, il cesse de prier, en quoi il a toujours confessé, sans s'en apercevoir, que, de lui-même, il ne sait ni ce qu'il doit demander, ni comment il doit prier, ni même bien pré-

eisément à qui il doit s'adresser ^. En vain donc le déiste nous étalera les plus belles théories sur l'existence et les attributs de Dieu; sans lui objecter (ce qui est cependant incontestable) qu'il ne les tient que de son catéchisme, nous serons toujours en droit de lui dire comme Joas :

Vous NE LE PRIEZ PAS ~.

Ma seconde observation est que toutes les religions sont plus ou moins fécondes en prières; mais la troisième est sans comparaison la plus importante, et la voici :

Ordonnez à vos cœurs d'être attentifs^ et lisez toutes ces prières : vous verrez la véritable religion comme vous voyez le soleil.

Le SÉNATEUR. — J'ai fait mille fois cette dernière observation en assistant à notre belle liturgie. De pareilles prières ne peuvent avoir été produites que par la vérité, et dans le sein de la vérité.

Le comte. — C'est bien mon avis. D'une manière ou d'une autre, Dieu a parlé à tous les hommes; mais il en est de privilégiés à qui il est permis de dire ; // n'a point traité ainsi les autres nations ^ ; car Dieu seul, suivant l'incomparable expression de l'incomparable Apôtre , peut créer dans le cœur de V homme un esprit capable de crier : mon père ^ ! et David avait préludé à cette vérité en s'écriant : C'est lui qui a mis dans ma bouche un cantique nouveau, un hymne digne de notre Dieu ^. Or, si cet esprit

1. Platon ayant avoué expressément, dans la page la plus extraordinaire qui ait été écrite humainement dans le monde, que l'homme réduit à lai-même ne sait pas prier; et ayant de plus appelé par ses vœux quelque envoyé céleste qui vint enfin apprendre aux hommes cette grande science, on peut bien dire qu'il a parlé au nom du genre humain.

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