‹ Œuvres choisiesChapitre 63 sur 83 · Liv. II, chap. iv · texte numérisé non relu

Liv. II, chap. iv

3. A continued body under one immutable superficies. (Liv. II, chap. xxxii, § 3, page 281.)

on n'a point d'espace à comparer. Eh bien , Messieurs, cette profonde mathématique n'était pas à la portée de Locke. Il croyait que ses frères les humains ne s'étaient point aperçus jusqu'à lui que, dans l'estimation des vitesses, l'espace doit être pris en considération : il se plaint gravement : Que les hommes, après avoir mesuré le temps par le mouvement des corps célestes, se soient encore avisés de mesurer le mouvement par le temps : tandis qu'il est clair, pour peu qu'on y réfléchisse, que l'espace doit être pris en considération aussi bien que le temps ^. En vérité, voilà une belle découverte! mille grâces à Mas- TER John qui a daigné nous en faire part ; mais vous n'êtes pas au bout. Locke a découvert encore que pour un homme plus pénétrant (tel que lui, par exemple,) il demeurera certain quune estimation exacte du mouvement exige qu'on ait égard de plus à la masse du corps qui est en mouvement-. Locke veut-il dire que pour estimer la quantité du mouvement, tout homme pénétrant s apercevra que la masse doit être prise en considération ? C'est une niaiserie du premier ordre. Veut-il dire, au contraire (ce qui est infiniment probable), que, pour Vesti-

t. Wereas it is obvions to every one who reflects over sa liltle on it, that to measure motion, space is as necessary to be considered as time.

Il est bien essentiel d'observer ici que, par le mot mouvement (motion), Locke entend ici la vitesse. C'est de quoi il n'est pas permis de douter lorsqu'on a lu le morceau tout entier.

2. And those who look a little farther will find also the bulk oftfie think moved necessary to be taken into the computation by any one who will estimate or measure motion so as to judge right of it. (Ibid., liv. II, chap. XIV, § 22).

Il faut remarquer ici que l'interlocuteur, qui traduit Locke de mémoire, lui fait beaucoup d'honneur en lui prêtant généreusement le mot de masse. Ces sortes d'expressions consacrées et circonscrites par la science n'étaient point à l'usage de Locke, qui employait toujours les mots vulgaires tels qu'ils se présentaient à lui sur le pavé de Londres. Il a dit en anglais bulk, mot équivoque qui se rapporte également à la masse et au ' volume, et que le traducteur français, Coste, a fort bien traduit par celui de grosseur, précisément aussi vague et aussi vulgaire.

[Note de l'Éditeur.)

SOIRÉES DE SAINT-PÉTEBâB/»URC. — T. I- 8

mation de la vitesse un nomme, qui a du génie com,prend qu'il faut avoir égard à l'espace parcouru, et que s'il a encore plus de génie, il s'apercevra qu'on doil aussi faire attention à la masse? Alors il me semble qu'aucune langue ne fournit un mot capable de qualifier cette proposition.

Vous voyez. Messieurs, ce que Locke savait sur les éléments des sciences naturelles. Vous plairait-il connaître son érudition? en voici un échantillon merveilleux. Rien n'est plus célèbre dans l'histoire des opinions humaines que la dispute des anciens philosophes sur les véritables sources de bonheur, ou sur le summun bonum^. Or, savez-vous comment Locke avait compris la question? Il croyait que les anciens philosophes disputaient, non sur le droit, mais sur le fait; il change une question de morale et de haute philosophie en une simple question de goût ou de caprice, et sur ce bel aperçu i] décide, avec une rare profondeur : Qu'autant vaudrait disputer pour savoir si le plus grand plaisir du goût se trouve dans les pommes, clans les prunes ou dans les noix-. 11 est savant comme vous voyez, autant que moral et magnifique ^.

1. « Qu'y at-il de plus important pour l'homme que la recherche de cette fin, de ce but, de ce centre unique vers lequel doivent se diriger toutes se^ pensées, tous ses conseils, tous ses projets de conduite dans les routes de la sagesse .î* Qu'est-ce que la nature nous montre comme le hien suprême auquel nous ne devons rien préférer? Qu'est-ce qu'elle rejette au contraire comme l'excès du malheur ? Les plus grands génies s'étant divisés sur celte question, etc. » {Cicer., de Fin., 1, 5.)

2. And they (the philosophers of old) might hâve as reasonably disputedwhether the best relish were tobe found ut apples, plumbs, or nuis ; and hâve divided themselves into sects upon it. (II, 21, § 55.)

Coste trouvant ces noix ignobles, se permet encore ici un changement non moins important que celui qu'on a vu ci-devant (page 883), de Caius en Titius. Au lieu des noix, il a mis des abricots, ce qui est très heureux.

3. « Des hommes qui se nomment philosophes, mais qui, dans le fond, ne sont que des ergoteurs de profession, viennent nous dire que les hommes sont heureux lorsqu'ils vivent au gré de leurs désirs. Rien n'est plus

Voudriez-vous savoir maintenant combien Locke était dominé par les préjugés de secte les plus grossiers, et jusqu'à quel point le protestantisme avait aplati cette tête? Il a voulu, dans je ne sais quel endroit de son livre, parler de la présence réelle. Sur cela, je n'ai rien à dire : il était réformé, il pouvait fort bien se donner ce passe-temps ; mais il était tenu de parler au moins comme un homme qui a une tête sur les épaules, au lieu de nous dire, comme iJ Ta fait : Que les partisans de ce dogme le croient, parce quils ont associé dans leur esprit l'idée de la présence simultanée d'un corps en plusieurs lieux, avec celle de Vinfaillihilité d'une certaine personnel Que dire d'un homme qui était bien le maître de lire Bellarmin; d'un homme qui fut le contemporain de Petau et de Bossuet ; qui pouvait de Douvres entendre les cloches de Calais; qui avait voyagé d'ailleurs, et même résidé en France ; qui avait passé sa vie au milieu du fracas des controverses ; et qui imprime sérieusement que l'Église catholique croit la présence réelle sur la foi d'une certaine porsonne qui en donne sa parole d'honneur? Ce n'est point là une de ces distractions, une de ces erreurs purement humaines que

faux : car le comble de la misère pour l'homme c'est de vouloir ce qui ne convient pas; et le malheur de ne pouvoir atteindre ce qu'on désire est bien moindre que celui de poursuivre ce qu'il n'est pas permis de désirer. » (Le même Cicéron, Apud D. August. de Trin., XIII, 5. Inter fragm. Ci' cer. Op. Elzevir, 1661, in-4'' p. 1321.)

1. Letihe idea ofinfaillibility be inseparably joined to any person ; and thèse two constantiy together possess the mind; and the onebody in two places at once shall unexamined be swaloved for a certain Truth bij an implicit faith wheneverthatimaginedinfallible person dictâtes and demands assent loithout inquiry . (II, 23, § 17.)

L'interlocuteur paraît avoir oublié que Costa, quoique bon protestant, craignant, suivant les apparences, les rieurs français, qui ne laissent pas que de maintenir un certain ordre dans le monde, a supprimé ce passage dans sa traduction, comme trop et trop évidemment ridicule. — Sed manet semel editus.

(Note de l'Éditeur.)

nous sommes intéressés à nous pardonner mutuellement, c'est un trait d'ignorance unique, inconcevable, qui eût fait honte à un garçon de boutique du comté de Mansfelddans le xvi® siècle; et ce qu'il y a d'impayable, c'est que Locke, avec ce ton de scurrilité qui n'abandonne jamais, lorsqu'il s'agit des dogmes contestés, les plumes protestantes les plus sages d'ailleurs et les plus élégantes, nous charge sans façon d'AVALER ce dogme sans examen. — Sans examen! Il est plaisant! et pour qui nous prend-il donc? Est-ce que, par hasard, nous n'aurions pas autant d'esprit que lui ? Je vous avoue que si je venais à l'apprendre tout à coup par révélation, je serais bien surpris.

Au reste, Messieurs, vous sentez assez que l'examen approfondi d'un ouvrage aussi épais que ï Essai sur l'entendem,ent humain passe les bornes d'une conversation. Elle permet tout au plus de relever l'esprit général du livre et les côtés plus particulièrement dangereux ou ridicules. Si jamais vous êtes appelés à un examen rigoureux de VEssai, je vous recommande le chapitre sur la liberté. La Harpe, oubliant ce qu'il avait dit plus d'une fois, qu'il n'entendait que la littérature ^, s'est extasié sur la définition de la liberté donnée par Locke. En voilà, dit-il majestueusement, en voilà de la philosophie'^! Il fallait dire : En voilà de l'incapacité démontrée! puisque Locke fait consister la liberté dans le pouvoir

1 Voy. le Lycée^ tome XXII, art. d'Alembert, et ailleurs.

2. 11 en a donné plusieurs, car il les changeait à mesure que sa conscience ou ses amis lui disaient : Qa' est-ce donc que tu veux dire? Mais celle qui nous a valu l'exclamation (ioinique de La Harpe est la suivante : La liberté est la puissance qu'a un agent de faire une action ou de ne pas la faire, conformément à la détermination de son esprit en vertu de laquelle il préfère l'uneà Vautre. (Lycée, tome XXII, Philos, du 18« siècle; art. Hclvétius.) Leçon terrible pour ne parler que de ce qu'on sait; car j< ne crois pas qu'on ait jamais écrit rien d'aussi misérable que cette défini» tion.

d'agir, tandis que ce mot. purement négatif, ne signifie qu absence d'obstacle, de manière que la liberté n'est et ne peut être que la volonté non empêchée, c'est-à-dire la volonté. Gondillac, ajoutant le ton décisif à la médiocrité de son maître, a dit à son tour : Que la liberté n'est que le pouvoir de faire ce qu'on ne fait pas, ou de ne pas faire ce qu'on fait^. Cette jolie antithèse peut éblouir sans doute un esprit étranger à ces sortes de discussions ; mais pour tout homme instruit ou averti, il est évident que Gondillac prend ici le résultat ou le signe extérieur de la liberté, qui est l'action physique, pour la liberté même, qui est toute morale. La liberté est le pouvoir de faire! Comment donc? Est-ce que l'homme emprisonné et chargé de chaînes n'a pas le pouvoir de se rendre, sans agir, coupable de tous les crimes? Il n'a qu'à vouloir. Ovide, sur ce point, parle comme l'Évangile : Çui, quia non licuit, non facit, ille facit. Si donc la liberté n'est pas le pouvoir de faire, elle ne saurait être que celui de vouloir; mais le pouvoir de vouloir est la volonté même ; et demander si la volonté peut vouloir, c'est demander si la perception a le pouvoir de percevoir; si la raison a le pouvoir de raisonner; c'est-à-dire, si le cercle est un cercle, le triangle un triangle, etc. ; en un mot, si Vessence est l'essence. Maintenant si vous considérez que Dieu même ne saurait forcer la volonté, puisqu'une volonté forcée est une contradiction dans les termes,

1. nissert. sur la liberté, § 12, Œuvres de Gondillac, in-S", tome III, page 429. Voltaire a dit : La liberté est le pouvoir de faire ce que la volonté exige ; mais il ajoute d'une manière digne de lui, d'une nécessité absolue. « C'est à cette opinion que Voltaire vieux en était venu dans sa <( prose, après avoir défendu poétiquement la liberté dans sa jeunesse. » aierc. de France, 21 janv. 1800, n» 392.) Mais en faisant môme abstraction du fatalisme, on retrouve encore dans la définition de Voltaire l'erreur de Locke et de tous ceux qui n'ont pas compris la question. Au surplus, s'il y a mille manières de se tromper, il n'y en a qu'une d'avoir raison : La volonté, dans le style de saint Augustin, n'est que la liberté. (Bergier, Dict. théol., art. Grâce.)

VOUS sentirez que la volonté ne peut être agitée et conduite que par Yattrait (mot admirable que tous les philosophes ensemble n'auraient su inventer). Or, l'attrait ne peut avoir d'autre effet sur la volonté que celui d'en augmenter l'énergie en la faisant vouloir davantage, de manière que l'attrait ne saurait pas plus nuire à la liberté ou à la volonté que l'enseignement, de quelque ordre qu'on le suppose, ne saurait nuire à l'entendement. L'anathème qui pèse sur la malheureuse nature humaine, c'est le double attrait :

Fini sentit geminam paretque incerta duobus ^

Le philosophe qui réfléchira sur cette énigme terrible rendra justice aux stoïciens, qui devinèrent jadis un dogme fondamental du christianisme, en décidant que le sage seul est libre. Aujourd'hui ce n'est plus un paradoxe, c'est une vérité incontestable et du premier ordre. Où est l'esprit de Dieu,, là se trouve la liberté ~. Tout homme qui a manqué ces idées tournera éternellement autour du principe, comme la courbe de Bernouilli, sans jamais le toucher. Or, voulez-vous comprendre à quel point Locke, sur ce sujet comme tant d'autres, était loin de la vérité? Écoutez bien, je vous en prie, car ceci est ineffable. Il a soutenu que la liberté, qui est une faculté, n'a rien de commun avec la volonté, qui est une autre fa-

i. Ovide, Métam., \m,i72.

2. Ubi sjnritus Domini, ibi libertas. (II, Cor. m, 17.) Il faut rendre justice aux Stoïciens. Cette secte seule a mérité qu'on la nommât fortissimam et sanctissimam sectam. (Sen., Epist. lxxxiii.) Elle seule a pu dire (hors du Christianisme) qu'il faut aimer Dieu; (ibid. xlvii.) que toute la philosophie se réduit à deux mots : souffrir et s'abstenir ; qu'il faut aimer celui qui nous bat et pendant qu'il nous bat. (Justi Lips. Manud. ad. Stoïc. phil. I, 13.) Elle a produit l'hymne de Cléanthe, et inventé le mot de Providence. Elle a fait dire à Cicéron : Je crains qu'ils ne méritent seuls le nom de philosophes ; et aux Pères de l'Église : que les Stoïciens s'accordent sur plusieurs points avec le Christianisme. (Cic, Tusc. IV; Hier, in Is. C. x; Aug.,de Civ. Dei. v. 8,9.)

culte; et qu'il n'est pas moins absurde de demander si la volonté de Vhomme est libre, qu'il ne le serait de demander si son sommeil est rapide, ou si sa vertu est carrée ^ Qu'en dites-vous?

Le sénateur. — Cela, par exemple, est un peu fort! mais votre mémoire serait-elle encore assez complaisante pour vous rappeler la démonstration de ce beau théorème? car sans doute il en a donné une.

Le Comte. — Elle est d'un genre qui ne saurait être oublié, et vous allez en juger vous-même. Écoutez bien.

Vous traversez un pont; il s'écroule; au m,oment oii vous le sentez s'abîmer sous vos pieds, l'effort de votre volonté, si elle était libre, tous porterait, sans doute, sur le bord opposé; mais son élan est inutile : les lois sacrées de la gravitation doivent être exécutées dans l'univers; il faut tomber et périr : donc la liberté n'a rien de commun avec la volonté-. J'espère que vous êtes convaincus; cependant l'inépuisable génie de Locke peut vous présenter la démonstration sous une face encore plus lumineuse.

Un homme endormi est transporté chez sa maîtresse, ou, comme dit Locke avec l'élégante précision qui le distingue, dans une chambre où il y a une personne quil meurt d'envie de voir et d'entretenir. Au moment où il s'éveille,

1. II, 21, 14. Cependant, suivant Locke, dans le même endroit où il débite cette belle doctrine, la volonté n'est que la puissance de produire un acte ou, de ne pas le produire ; de manière qu'on ne saurait refuser à un agent la puissance de vouloir lorsqu'il a celle de préférer l'exécution à l'omission, ou l'omission à l'exécution. (Ibid.) D'où il suit que

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