‹ Œuvres choisiesChapitre 67 sur 83 · Liv. II, cliap. I · texte numérisé non relu

Liv. II, cliap. I

2. But, after ail, the gteatest révérence (révérence!) is due to Truth. (Liv. I, cliap. IV, § 23.)

3. Hume a dit en efl'et « Qu'il n'y a pas de manière de raisonner plus « commune, et cependant pltis blâmable, que celle d'atta(iuer une hypo-

gereux peut-être et le plus coupable de ces funestes écrivains qui ne cesseront d'accuser le dernier siècle auprès de la postérité, celui qui a employé le plus de talent avec le plus de sang-froid pour faire le plus de mal, Hume, nous a dit aussi dans l'un de ses terribles Essais : Que la vérité est avant tout; que la critique montre peu de candeur à regard de certains philosophes en leur reprochant les coups que leurs opinions peuvent porter à la morale et à la religion, et que cette injustice ne sert qu'à retarder la découverte de la vérité. Mais nul homme, à moins qu'il ne veuille se tromper lui-même, ne sera la dupe de ce sophisme perfide. Nulle erreur ne peut être utile, comme nulle vérité ne peut nuire. Ce qui trompe sur ce point, c'est que, dans le premier cas, on confond l'erreur avec quelque élément vrai qui s'y trouve mêlé et qui agit en bien suivant sa nature, malgré le mélange; et que, dans le second cas, on confond encore la vérité annoncée avec la vérité reçue. On peut sans doute l'exposer imprudemment, mais jamais elle ne nuit que parce qu'on la repousse; au lieu que l'erreur, dont la connaissance ne peut être utile que comme celle des poisons, commence à nuire du moment où elle a pu se faire recevoir sous le masque de sa divine ennemie. Elle nuit donc parce qu'on la reçoit, et la vérité ne peut nuire que parce qu'on la combat; ainsi tout ce qui est nuisible en soi est faux, comme tout ce qui est utile en soi est vrai. Il n'y a rien de si clair pour celui qui a compris.

« thèse philosophique par le tort qu'elle peut faire aux mœurs et à la reli- « gioa : lorsqu'une opinion mène à l'absurde, elle est certainement fausse; (( mais il n'est pas certain qu'elle le soit parce qu'elle entraîne des consé- « quences dangereuses. » [Essays,sect. VIII, oftheliberty and necessity, in-8',p. 105.)

On peut admirer ici la morale de ces ])\nlosophes\ Il n'est pas cei'tain, nous ditHume (car sa conscience l'empôche d'en dire davantage) et néanmoins il va en avant, et s'expose avec pleine délibération à tromper les hommes et à leur nuire. 11 faut avouer que le probabilisme des philosophes est un peu plus dangereux que celui des théologiens.

Aveuglé néanmoins par son prétendu respect pour la vérité, qui n'est cependant, dans ces sortes de cas, qu'un délit public déguisé sous un beau nom, Locke, dans \e premier livre de son triste Essai, écume l'histoire et les voyages pour faire rougir riiumanifé. Il cite les dogmes et les usages les plus honteux ; il s'oublie au point d'exhumer d'un livre inconnu une histoire qui fait vomir ; et il a soin de nous dire que, le livre étant rare, il a jugé à propos de nous réciter l'anecdote dans les propres termes de l'auteur 1, et tout cela pour établir qu'il n'y a point de morale innée. C'est dommage qu'il ait oublié de produire une nosologie pour démontrer qu'il n'y a point de santé.

En vain, Locke, toujours agité intérieurement, cheiche à se faire illusion d'une autre manière par la déclaration expresse qu'il nous fait : (( Qu'en niant une loi in- « née, il n'entend point du tout nier une loi naturelle, « c'est-à-dire une loi antérieure à toute loi positive-. » Ceci est, comme vous voyez, un nouveau combat entre la conscience et l'engagement. Qu'est-ce en effet que cette loi naturelle? Et si elle n'est ni positive ni innée, où est sa base? Qu'il nous indique un seul argument valable contre la loi innée qui n'ait pas la même force contre la loi naturelle. Celle-ci, nous dit-il, peut être reconnue par la seule lumière de la raison , sans le secours d'une révélation positive"^. Mais qu'est-ce que la lumière de la raison? Vient-elle des hommes? elle est positive; vient-elle de Dieu? elle est innée.

1. A remarquable passage to this purpose out of the voyage of Bauingatten, wichisabooli not every dayto be metwith, I shall set down at large in the language it is published in. (Liv. 1, chap. m, § 9.)

2. Ivvouldnot hère be rnistaken, as if, because I deny an innatelaw", 1 thought tliere were none but positive law, etc. (Liv. 11, ch.' m, § 13.)

3. 1 thinktheequally forsake the Iruth, who, running into contrary extrêmes, (■ tlier aflirm an innale law, or deny thalthere is a law knowable by the lighl of natur, i. e. without the help of positive révélation. {Ibid.)

Si Locke avait eu plus de pénétration, ou plus d'attention, ou plus de bonne foi, au lieu de dire : Une telle idée n'est point dans Vesprit d'un tel peuple, donc elle nest pas innée, il aurait dit au contraire : donc elle est innée \ pour tout homme qui la possède; car c'est une preuve que si elle ne préexiste pas, jamais les sens ne lui donneront naissance, puisque la nation qui en est privée a bien cinq sens comme Jes autres ; et il aurait recherché comment et pourquoi telle ou telle idée a pu être détruite ou dénaturée dans l'esprit d'une telle famille humaine. Mais il était bien loin d'une pensée aussi féconde*, lui qui s'oublie de nouveau jusqu'à soutenir gw'Hn seul athée dans l'univers lui suffirait pour nier légitimement que l'idée de Dieu soit innée dans l'homme-; c'est-à-dire encore qu'un seul enfant monstrueux, né sans yeux, par exemple, prouverait que la vue n'est pas naturelle à l'homme ; mais rien n'arrêtait Locke. Ne nou§ a-t-il pas dit intrépidement que la

1. Avec la permission de l'interlocuteur, cette pensée s'est fort bien présentée à resi.ril de Locke ; mais il l'a repoussée par un nouveau délit contre le bon sens et la morale, en soutenant que : nul homme n'a le droit, en se prenant Jui-tnêne pour ri'gle, d'en regarder un autre comme corrompu dans ses principes : caj', dit-il, cette jolie manière d'argumenter taille un chemin expéditif vers l'infaillibilité. (Liv. I, chap. m, § 20.)

Certes il faut avoir bien peur de l'infaillibilité pour se laisser conduire à de telles extrémité>. .Mais pour consoler le lecteur de tant de sophismcs, je vais lui citer un véritable oracle prononcé par l'illus re Mallebranche : L'infaillibililé est renfermée dans l'idëe.de toute société divine. (Rech. de la ver., liv. 111, chap. i, Paris, 1721, in-4o, pag. 194.) Quel mot! c'est un trait de lumière invincible; c'est un rayon de soleil qui pénètre la paupière même abaissée pour le repousser. Locke, au reste, était conduit par son ' préjugé dominant : fidèle au principe qui rejette toute autorité, il ne pouvait pardonner à ces hommes toujours empressés de former les enfants (coMMt; ILS DISENT 1), et qui ne manquent jamais d'un assortiment de dogmeè auxquels ils croient eux-mêmes, et qu'ils versent dans ces intelligences inexpérimentées comme on écrit sur du papier blanc. (Liv. I, chap. ui, § 22.) On voit à qui et à quoi il en veut ici, et comment il est devenu l'idole des ennemis de toute espèce d'assortiment.

{Note de l'Éditeur.)

2. Whatsoever isinnate must be universal in the strictest sensé (erreur éuDiine;) oae e.\ctptioa is a sulTicient proof against it. (Liv. 1, ch. iv, §8, note 2.)

voix de la conscience ne prouve rien en faveur des principes innés, vu que chacun peut avoir la sienne^ .

C'est une chose bien étrange qu'il n'ait jamais été pos sible de faire comprendre, ni à ce grand patriarche, ni à sa triste postérité, la différence qui se trouve entre l'ignorance d'une loi et les erreurs admises dans l'application de cette loi 2. Une lemme indienne sacrifie son enfant nouveau-né à la déesse Gonza, ils disent : Donc il n'y a point de morale innée; au contraire, il faut dire encore : Donc elle est innée; puisque l'idée du devoir est assez forte chez cette malheureuse mère, pour la déterminer à sacrifier à ce devoir le sentiment le plus tendre et le plus puissant sur le cœur humain. Abraham se donna jadis un mérite immense en se déterminant à ce même sacrifice qu'il croyait avec raison réellement ordonné; il disait précisément comme la femme indienne : La divinité a parlé; il faut fermer les yeux et obéir . L'un, pliant sous l'autorité divine qui ne voulait que l'éprouver, obéissait à un ordre sacré et direct; l'autre, aveuglée par une superstition déplorable, obéit à un ordre imaginaire; mais, de part et d'autre, l'idée primitive est la même : c'est celle du devoir, portée au plus haut degré d'élévation. Je le dois! voilà l'idée innée dont l'essence est indépendante de toute erreur dans l'application. Celles que les hommes commettent tous les jours dans leurs calculs prouveraient-elles, par hasard, qu'ils n'ont pas l'idée du nombre? Or, si cette idée n'était innée, jamais ils ne

1 . Some men with the saine bent of conscience prosecutes what others a void . (Ibid., ch. III, § 8.) Accordez cette belle théorie, qui permet a chacun d'avoir sa conscience, avec la loi naturelle antérieure à tonte loi positive!

2. Avec la permission encore de l'interlocuteur, je crois qu'il se trompe. Les hommes qu'il a en vue comprennent très bien; mais ils refusent d'en convenir. Ils mentent au monde après avoir menti à eux-mêmes : c'est la probité qui leur manque bien plus que le talent. Voyez les œuvres de Condillac; la conscience qui les parcourt n'y sent qu'une mauvaise foi obligée.

{Note de l'Editeur.)

pourraient l'acquérir; jamais ils ne pourraient même se tromper : car se tromper, c'est s'écarter d'une règle antérieure et connue. Il en est de même des autres idées ; et j'ajoute, ce qui me parait clair de soi-même, que, hors de cette supposition, il devient impossible de concevoir l'homme, cest-à-dire, l'unité ou l'espèce humaine; ni, par conséquent, aucun ordre relatif à une classe donnée d'êtres intelligents ' .

Il faut convenir aussi que les critiques de Locke l'attaquaient mal en distinguant les idées et ne donnant pour idées innées que les idées morales du premier ordre, ce qui semblait faire dépendre la solution du problême de la rectitude de ces idées. Je ne dis pas qu'on ne leur doive une attention particulière, et ce peut être l'objet d'un second examen; mais pour le philosophe qui envisage la question dans toute sa généralité, il n'y a pas de distinction à faire sur ce point, parce qu'il n'y a point d'idée qui ne soit innée, ou étrangère aux sens par l'universalité dont elle tient sa forme, et par l'acte intellectuel qui la pense.

Toute doctrine rationnelle est fondée sur une connaissance antécédente 2, car l'homme ne peut rien apprendre que par ce qu'il sait. Le syllogisme et l'induction partant donc toujours de principes posés comme déjà connus 3, il faut avouer qu'avant de parvenir à une vérité particulière nous la connaissons déjà en partie*. Observez, par

1. Nos âmes sont créées en vertu d'wi décret général, par lequel nous avons toutes les notions qui nous sont nécessaires. (De la Rech. de la vér., liv. I, ch. m, n. 2.)

Ce passage de Malebrauche semble se placer ici fort à propos. En effet, tout être cognitif ne peut être ce qu'il est, ne peut appartenir à une telle classe et ne peut différer d'une autre que par les idées innées,

2. rià'îa SiSacxaXîa xai Tciaa. jiiâQricri; Siâvoï] Tf/.v) ïv. 7tsoù'itap-/(70ÛaYi; ^tvî- ■cat yvôxieco:. (Arist., Analyt. post., lib. I, de Démonstr.)

3. 'G a\jTA6yi.'7\).o; xxi y) ÈTcaywfy)... ôcà TrpoYivosy.ojjip.vwv Tcoîoyvrai vf\ Sica7xxÀîav... ÀaaoxvovxE; ci; napa Iuvisvtwv. [Ibid-)

4. ripivo' STia/Ôô'/at ïj >,7.6eïv 3u).),6yt(jndv, irp&7:ov [a£v "zux tao); sarrjOv eîvidtaôai ipoTtov ô' à/./ov, ôy... {Ibid.)

exemple, un triangle actuel ou sensible ^ : certainement vous rignoriez avant de le voir; cependant vous connaissiez déjà, non pas ce triangle, mais le triangle ou la triangulité ; et voilà comment on peut connaitre et ignorer la même chose sous différents rapports. Si l'on se refuse à cette théorie, on tombe inévitablement dans le dilemme insoluble du Ménon de Platon et l'on est forcé de convenir, ou que l'homme ne peut rien apprendre, ou que tout ce qu'il apprend n'est qu'une réminiscence'^. Que si l'on refuse d'admettre ces idées premières, il n'y a plus de démonstration possible, parce qu'il n'y a plus de principes dont elle puisse être dérivée^. En effet l'essence des principes est qu'ils soient antérieurs, évidents, non dérivés, indémontrables et causes par rapport à la conclusion*, autrement ils auraient besoin eux-mêmes d'être démontrés; c'est-à-dire qu'ils cesseraient d'être principes, et il faudrait admettre ce que l'école appelle le progrès à l'infini qui est impossible^. Observez de plus que ces principes, qui fondent les démonstrations, doivent être non seulement conwMS naturellement, niais plus connus que les vérités découvertes par leur moyen : car tout ce qui communique une chose la possède nécessairement en plus, par rapport au sujet qui la reçoit : et comme, par exemple, l'homme que nous aimons pour l'amour d'un autre est toujours moins aimé que celui-ci, de même toute vérité acquise est moins claire pour nous que le

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