Liv.il, cU
reposons ici tranquillement sur nos sièges dans un repos parfait pour nos sens, nous volons réellement dans l'espace avec une vitesse qui effraye l'imagination, puisqu'elle est au moins de trente werstes par seconde, c'est-à-dire qu'elle excède près de cinquante fois celle d'un boulet de canon ; et ce mouvement se complique encore avec celui de rotation qui est à peu près égal sous l'équateur, sans que nous ayons néanmoins la moindre connaissance sensible de ces deux mouvements : or, comment prouvera-t-on qu'il est impossible à l'homme de penser comme de se mouvoir, avec le mobile supérieur, sans le savoir? il sera fort aisé de s'écrier : Oh! c'est bien différent! mais pas tout à fait si aisé, peut-être, de le prouver. Chaque homme au reste a son orgueil dont il lui est difficile de se séparer absolument; je vous confesserai donc naïvement qu'il m'est tombé en partage une âme assez lourde pour croire que ma comparaison n'est pas plus lourde que celle de Locke.
Prenez encore ceci pour un de ces exemples auxquels il en faut rapporter d'autres. Il n'y a pas moyen de tout dire ; mais vous êtes bien les maîtres d'ouvrir au hasard le livre de Locke : je prends sans balancer l'eng-agement de vous montrer qu'il ne lui est pas arrivé de rencontrer une seule question importante qu'il n'ait traitée avec la même médiocrité ; et puisqu'un homme médiocre peut ainsi le convaincre de médiocrité, jug-ez de ce qui arriverait si quelque homme supérieur se donnait la peine de le dépecer.
Le sénateur. — Je ne sais si vous prenez garde au problème que vous faites naître sans vous en apercevoir, car plus vous accumulez de reproches contre le livre de Locke, et plus vous rendez inexplicable l'immense réputation dont il jouit.
Le comte. — Je ne suis point fâché de faire naître un
problème qu'il n'est pas extrêmement difficile de résoudre, et puisque notre jeune ami m'a jeté dans cette discussion, je la terminerai volontiers au profit de la vé rite.
Qui mieux que moi connaît toute l'étendue de l'autorité si malheureusement accordée à Locke, et qui jamais en a gémi de meilleure foi? Ah! que j'en veux à cette génération futile qui en a fait son oracle, et que nous voyons encore emprisonnée^, pour ainsi dire, dans l'erreur par l'autorité d'un vain nom qu'elle-même a créée dans sa folie! que j'en veux surtout à ces Français qui ont abandonné, oublié, outragé même le Platon chrétien né parmi eux, et dont Locke n'était pas digne de tailler les plumes, pour céder le sceptre de la philosophie rationnelle à cette idole ouvrage de leurs mains, à ce faux dieu du xviii" siècle, qui ne sait rien, qui ne dit rien, qui ne peut rien, et dont ils ont élevé le piédestal devaiit la face du Seigneur, sur la foi de quelques fanatiques encore plus mauvais citoyens que mauvais philosophes! Les Français ainsi dégradés par de vils instituteurs, qui leur apprenaient à ne plus croire à la France, donnaient l'idée d'un millionnaire assis sur un coffre-fort qu'il refuse d'ouvrir, et de là tendant une main ignoble à l'étranger qui sourit.
Mais que cette idolâtrie ne vous surprenne point. La fortune des livres serait le sujet d'un bon livre. Ce que Sénèque a dit des hommes est encore plus vrai peutêtre des monuments de leur esprit. Les uns ont la renommée et les autres la méritent-. Si les livres paraissent dans des circonstances favorables, s'ils caressent de grandes