‹ Œuvres choisiesChapitre 73 sur 83 · LocKED fast in · texte numérisé non relu

LocKED fast in

2. Sénèque est assez riche en maximes pour qu'il ne soit pas nécessaire que ses amis lui en prêtent. Celle dont il s'agit ici appartient ajuste Lipse , Quidam merentur famam, quidam habent. (Just. Lips., Epist. cent. I: Epist I.

(Note de l'Éditeur.)

LES SOIREES DE SAIiNT-PÉTERSBOUKG. 255

passions , s'ils ont pour eux le fanatisme prosélytique d'une secte nombreuse et active, ou, ce qui passe tout, la faveur d'une nation puissante, leur fortune est faite; la réputation des livres , si l'on excepte peut-être ceux des mathématiciens, dépend bien moins de leur mérite intrinsèque que de ces circonstances étrangères à la tête desquelles je place, comme je viens de vous le dire, la puissance de la nation qui a produit Fauteur. Si un homme tel que le P. Kircher, par exemple, était né à Paris ou à Londres, son buste serait sur toutes les cheminées, et il passerait pour démontrer qu'il a tout vu ou entrevu. Tant qu'un livre n'est pas, s'il est permis de s'exprimer ainsi, poussé par une nation influente, il n'obtiendra jamais qu'un succès médiocre; je pourrais vous en citer cent exemples. Raisonnez d'après ces considérations qui me paraissent d'une vérité palpable, et vous verrez que Locke a réuni en sa faveur toutes les chances possibles. Parlons d'abord de sa patrie. Il était Anglais : l'Angleterre est faite sans doute pour briller à toutes les époques ; mais ne considérons dans ce moment que le commencement du xviii® siècle. Alors elle possédait Newton, et faisait reculer Louis XIV. Quel moment pour ses écrivains! Locke en profita. Cependant son infériorité est telle qu'il n'aurait point réussi, du moins à ce point, si d'autres circonstances ne l'avaient favorisé. L'esprit humain , suffisamment préparé par le protestantisme, commençait à s'indigner de sa propre timidité, et se préparait à tirer hardiment toutes les conséquences des principes posés au xvi® siècle. Une secte épouvantable commençait de son côté à s'organiser; c'était une bonne fortune pour elle qu'un livre composé par un très honnête homme et même par un Chrétien raisonnable, où tous les germes de la philosophie la plus abjecte et la plus détestable se trouvaient couverts

par une réputation méritée, enveloppés de formes sages et flanqués même au besoin de quelques textes de l'Écriture sainte; le génie du mal ne pouvait donc recevoir ce présent que de l'une des tribus séparées, car le perfide amalgame eût été, dans Jérusalem, ou prévenu ou flétri par une religion vigilante et inexorable. Le livre naquit donc où il devait naitre , et partit d'une main faite exprès pour satisfaire les pins dangereuses vues. Locke jouissait à iuste titre de l'estime universelle. Il s'intitulait Chrétien, même il avait écrit en faveur du Christianisme suivant ses forces et ses préjugés, et la mort la plus édifiante venait de terminer pour lui une vie sainte et laborieuse ^ Combien les conjurés devaient se réjouir de voir un tel homme poser tous les principes dont ils avaient besoin , et favoriser surtout le matérialisme par délicatesse de conscience! Ils se précipitèrent donc sur le malheureux Essai , et le firent valoir avec une ardeur dont on ne peut avoir d'idée si l'on n'y à fait une attention particulière. Il me souvient d'avoir frémi jadis en voyant l'un des athées les plus endurcis peut-être qui aient jamais existé, recommander à d'infortunés jeunes gens la lecture de Locke abrégé, et pour ainsi dire concentré par une plume italienne qui aurait pu s'exercer d'une manière plus conforme à sa vocation. Lisez-le, leur disait-il avec enthousiasme, relisez-le, apprenez-le par le cœur : il aurait voulu, comme disait W" de Sévigné, le leur donner en bouillons. Il y a une règle sûre pour juger les livres comme les hommes, même sans les connaître : il suffit de savoir par qui ils sont aimés, et par qui ils sont haïs. Cette règle ne trompe jamais, et déjà je vous l'ai proposée à l'égard de Bacon, Dès que vous le voyez mis à la mode par les encyclopédistes, traduit par un athée et loué sans me-

1 . On peut en lire la relation dans la petite histoire des philosophes de Saverien.

sure par le torrent de philosophes du dernier siècle, tenez pour sur, sans autre examen, que sa philosophie est, du moins dans ses bases générales , fausse et dangereuse. Par la raison contraire , si vous voyez ces mêmes philosophes embarrassés souvent par cet écrivain, et dépités contre quelques-unes de ces idées, chercher à les repousser dans l'ombre et se permettre même de la mutiler hardiment ou d'altérer ses écrits, soyez sûrs encore, et toujours sans autre examen, que les œuvres de Bacon représentent de nombreuses et magnifiques exceptions aux reproches généraux qu'on est en droit de leur adresser. Ne croyez pas cependant que je veuille établir aucune comparaison entre ces deux hommes. Bacon , comme philosophe moraliste , et même comme écrivain en un certain sens, aura toujours des droits à l'admiration des connaisseurs; tandis que V Essai sur l'entendement humain est très certainement , et soit qu'on le nie ou qu'on en convienne , tout ce que le défaut absolu de génie et de style peut enfanter de plus assommant.

Si Locke, qui était un très honnête homme, revenait au monde, il pleurerait amèrement en voyant ses erreurs, aiguisées par la méthode française , devenir la honte et le malheur d'une génération entière. Ne voyez-vous pas que Dieu a proscrit cette vile philosophie , et qu'il lui a plu même de rendre l'anathème visible? Parcourez tous les livres de ses adeptes, vous n'y trouverez pas une ligne dont le goût et la vertu daignent se souvenir. Ellfî est la mort de toute religion , de tout sentiment exquis , de tout élan sublime : chaque père de famille surtout doit être bien averti qu'en la recevant sous son toit, il fait réellement tout ce qu'il peut pour en chasser la vie , aucune chaleur ne pouvant tenir devant ce souffle glacial.

Mais pour en revenir à la fortune des livres , vous l'expliquerez précisément comme celle des hommes : pour

SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOURG. — T. I, n

les uns comme pour les autres, il y a comme une fortune qui est une véritable malédiction , et n'a rien de commun avec le mérite. Ainsi, Messieurs, le succès seul ne prouve rien. Défiez-vous surtout d'un préjugé très commun, très naturel et cependant tout à fait faux : celui de croire que la grande réputation d'un livre suppose une connaissance très répandue et très raisonnée du même livre. Il n'en est rien, je vous l'assure. L'immense majorité ne jugeant et ne pouvant juger que sur parole, un assez petit nombre d'hommes fixent d'abord l'opinion. Ils meurent et cette opinion leur survit. De nouveaux livres qui arrivent ne laissent plus le temps de lire les autres ; et bientôt ceux-ci ne sont jugés que sur une réputation vague, fondée sur quelques caractères généraux, ou sur quelques analogies superficielles et quelquefois même parfaitement fausses. Il n'y a pas longtemps qu'un excellent juge, mais qui ne peut cependant juger que ce qu'il connaît, a dità Paris que le talent ancien le plus ressemblant au talent de Bossuet était celui de Démosthènes : or , il se trouve que ces deux orateurs diffèrent autant que deux belles choses du même genre (deux belles fleurs, par exemple) peuvent différer l'une de l'autre ; mais toute sa vie on a entendu dire que Desmosthènes tonnait , et Bossuet tonnait aussi : or, comme rien ne ressemble à un tonnerre autant qu'un tonnerre, donc... etc. Voilà comment se forment les jugements. La Harpe n'a-t-il pas dit formellement que rohjet du livre entier de /'Essai sur l'entendement humain eut de démontrer en rigueur que l'entendement est esprit et d'une nature essentiellement distincte de la matière^? n'a-t-il pas dit ailleurs : Locke, Clarke^ Leibnitz, Fénelon , etc., ont reconnu cette vérité (de la distinction des deux substances) 2? Pouvez-vous désirer une preuve plus claire

1. Lycée, tome XXIV. Philos, du XVIII« siècle, tome III, art. Diderot. !. \.\cM\ tome XXIII, art. Belvétius. — On regrette qu'un homme aussi

que ce littérateur célèbre n'avait pas lu Locke? et pouvez-vous seulement imaginer qu'il se fût donné le tort (un peu comique) de l'inscrire en si bonne compagnie s'il l'avait vu épuiser toutes les ressources de la plus chicaneuse dialectique pour attribuer de quelque manière la pensée à la matière? Vous avez entendu Voltaire nous dire : Locke, avec son grand se.'is, ne cesse de nous répéter : Définissezl Mais, je vous le demande encore, Voltaire aurait-il adressé cet éloge au philosophe anglais s'il avait su que Locke est surtout éminemment ridicule par ses définitions, qui ne sont toutes qu'une tautologie délayée? Ce mpme Voltaire nous dit encore, dans un ouvrage qui est un sacrilège ^ que Locke est le Pascal de l'Angleterre^. Vous ne m'accusez pas, j'espère, dune aveugle tendresse pour François Arouet : je le supposerai aussi léger, aussi mal intentionné, et surtout

estimable que La Harpe se fût engoué de Locke, on ne sait ni pourquoi ni ooniment, au point do nous déclarer ex cathedra que ce philosophe raisonne comme Racine versifie ; c[\x^ l'un et l'autre rappellent la perfection... ; que Locke est le plus puissant logicien qui ait existé, et queses arguments sont des corollaires de mathématiques. (Pourquoi pas théorèmes?) — Lycée, tome XXIIl, art. Helvétius. tome. XXIV, art. Diderot. — Leibnilz est un peu moins chaud. Il est fort peu content de Locke; Une le trouve passable que pour les jeunes gens, et encore jusqu'à un certain point; car il pénètre rarement jusqu'au fond de sa matière. (0pp., tome V, in-é", Epist. ad Kortoltum, p. 304.)

Je ne veux point appuyer sur cette opposition; la mémoire de La Harpe mérite des égards. Ce qu'il faut observer, c'est que Locke est le philosoplie qui a le moins raisonné, à prendre ce dernier mot dans le sens le plus rigoureux. Sa philosophie est toute négative ou descriptive, et certainement la moins rationnelle de toutes.

1. «Locke, le Pascal des Anglais, n'avait pu lire Pascal «(Pourquoi donc? Est-ce que Locke ne savait pas lire en 1688?) « Cependant Locke a aidé de son grand sens, dit toujours : Définissez les termes. » (Notes de Voltaire sur les pensées de Pascal. Paris, Renouard ; in-8°, p. 289.)

Voyez dans la Logique de Port-Royal un morceau sur les définitions, bien supérieur à tout ce que Locke a pu écrire sur le même sujet. (!''« partie, chap. XII, XIII.)... Mais Voltaire n'avait pu lire la Logique de Port- Royal; et d'ailleurs il ne pouvait déroger à la règle générale, adoptée par lui et toute sa phalange, de ne louer jamais que la science étrangère. I' payait bien vraiment la folle idolâtrie dont sa nation l'honorait.

aussi mauvais Français que vous le voudrez ; cependant je ne croirai jamais qu'un homme qui avait tant de goût et de tact se fût permis cette extravagante comparaison, s'il avait jugé d'après lui-même. Quoi donc? le fastidieux auteur de V Essai sur l'entendement humain, dont le mérite se réduit, dans la philosophie rationnelle, à nous débiter, avec l'éloquence d'un almanach, ce que tout le monde sait ou ce que personne n'a besoin de savoir, et qui serait d'ailleurs totalement inconnu dans les sciences s'il n'avait pas découvert que la vitesse se mesure par la masse; un tel homme, dis-je, est comparé à Pascal — à Pascal! grand homme avant trente ans; physicien, mathématicien distingué, apologiste sublime, polémique supérieur, au point de rendre la calomnie divertissante ; philosophe profond, homme rare en un mot, et dont tous les torts imaginables ne sauraient éclipser les qualités extraordinaires. Un tel parallèle ne permet pas seulement de supposer que Voltaire eût pris connaissance par luimême de V Essai sur l'entendement humain. x\joutez que les gens de lettres français lisaient très peu dans le dernier siècle, d'abord parce qu'ils menaient une vie fort dissipée , ensuite parce qu'ils écrivaient trop , enfin parce que l'orgueil ne leur permettait guère de supposer qu'ils eussent besoin des pensées d'autrui. De tels hommes ont bien d'autres choses à faire que délire Locke; j'ai de bonnes raisons de soupçonner qu'en général il n'a pas été lu par ceux qui le vantent , qui le citent , et qui ont même l'air de l'expliquer. C'est une grande erreur de croire que pour citer un livre , avec une assez forte apparence d'en parler avec connaissance de cause, il faille l'avoir lu, du moins complètement et avec attention. On lit le passage ou la ligne dont on a besoin; on lit quelques lignes de Vindex; sur la foi d'un index, on démêle le passage dont on a besoin pour appuyer ses propres idées ;

et c'est au fond tout ce qu'on veut : qu'importe le reste i? Il y a aussi un art de faire parler ceux qui ont lu; et voilà comment il est très possible que le livre dont on parle le plus soit en effet le moins connu par la lecture. En voilà assez sur cette réputation si grande et si peu méritée : un jour viendra, et peut-être il n'est pas loin, où Locke sera placé unanimement au nombre des écrivains qui ont fait le plus de mal aux hommes. Malgré tous les reproches que je lui ai faits, je n'ai touché cependant qu'une partie de ses torts, et peut-être la moindre. Après avoir posé les fondements d'une philosophie aussi fausse que dangereuse, son fatal esprit se dirigea sur la politique avec un succès non moins déplorable. Il a parlé sur l'origine des lois aussi mal que sur celles des idées; et sur ce point encore il a posé les principes dont nous voyons les conséquences. Ces germes terribles eussent peut-être avorté en silence sous les glaces de son style ; animés dans les boues chaudes de Paris, ils ont produit le monstre révolutionnaire qui a dévoré l'Europe.

Au reste, Messieurs, je n'aurai jamais assez répété que le jugement que je ne puis me dispenser de porter sur les ouvrages de Locke ne m'empêche point de rendre à sa personne ou à sa mémoire toute la justice qui lui est due : il avait des vertus, même de grandes vertus; et quoiqu'elles me rappellent un peu ce maître à danser, cité , je crois^ par le docteur Swift, qui avait toutes les bonnes qualités imaginables, hormis qu'il était boiteux^, je ne

1. Je ne voudrais pas pour mon compte gager que Condillac n'avait jamais lu Locke entièrement et attentivement; mais s'il fallait absolument gager pour l'affirmative ou pour la négative, je me déterminerais pour le second parti.

2. On peut lire un morceau curieux sur Locke dans l'ouvrage déjà cité du docteur James Beattie. {On thenature and immutability o/"truth. London, 1771, in-so, pages 16, 17.) Après un magnifique éloge du caractère moral de

fais pas moins profession de vénérer le caractère moral de Locke : mais c'est pour déplorer de nouveau l'influence du mauvais principe sur les meilleurs esprits. C'est lui qui règne malheureusement en Europe depuis trois siècles ; c'est lui qui nie tout, qui ébranle tout, qui proteste contre tout : sur son front d'airain, il est écrit non! et c'est le véritable titre du livre de Locke, lequel à son tour peut être considéré comme la préface de toute la philosophie du xviii" siècle , qui est toute négative et par conséquent nulle. Lisez VEssai, vous sentirez à chaque page qu'il ne fut écrit que pour contredire les idées reçues , et surtout pour humilier une autorité qui choquait Locke au delà de toute expression ^ Lui-même nous a dit son secret sans détour.// en veut à une certaine espèce de gens qui font les maîtres et les docteurs, et qui espèrent avoir meilleur marché des hommes , lorsqu'à laide d'une aveugle crédulité ils pourront leur faire avaler des principes innés sur esquelsilne sera pas permis de disputer-. Dans un autre

ce philosophe, le docteur est obligé de passer condamnation sur une doctrine absolument inexcusable, qu'il excuse cependant, comineilpeut, par une assez mauvaise raison. On croit entendre Boileau sur le compte de Chapelain :

Qu'on vante en lui la foi, l'honneur, la probité ,

Qu'on prise sa candeur et sa civilité, etc., etc.

Il est vrai, s'il m'eût cru, qu'il n'eût point fait de vers.

1. Cette autorité, qui semble avoir suffisamment réfléchi, dans ce moment, sur toutes les questions qui touchent son origine et ses pouvoirs, doit se demander bien sérieusement à elle-même la cause de cette prodigieuse délaveur qui l'environne enfin entièrement, et dont l'Europe a vu de si frappants témoignages dans le fameux procès de 1813 au parlement d'Angleterre, au sujet de l'émancipation des Catholiques. Elle verra que l'homme qui connaît parfaitement, dans le fond de sa conscience, et lui-même et ses œuvres, a droit de mépriser, de haïr tout ce qui ne vient que de l'homme. Qu'elle se rattache donc plus haut, et tout de suite elle reprendra la place qui lui appartient. En attendant, c'est à nous de la consoler, par uneatlente pleine d'estime et d'amour, des dégoûts dont on l'abreuve chez elle. Ceci semble un paradoxe et cependant rien n'est plus vrai. Elle ne peut plus se passer de nous.

2. Locke s'exprime ainsi à l'endroit indiqué. Ce n'était pas un petit avantage pour ceux qui se donnaient pour maîtres et pour instituteurs d'établir, comme le principe des principes, que les principes ne doiveat

endroit de son livre , il examine comment les hommes arrivent à ce quils appellent leurs principes ; et il débute par une observation remarquable : // peut paraître étrange, di^-t} ^et cependant rien n'est moins extraordinaire et mieux pronvy par une expérience de tous les Jours , que des doctrines (J aurait bien dû les nommer) qui nont pas une origine plus noble que la superstition d'une nourrice ou V autorité d'une vieille femme, grandissent enfin, tant dans la religion que dans la morale, jusqu'à la dignité de principes, par l'opéralioji du temps et par la complaisance des auditeurs^. Il ne s'agit ici ni du Japon ni du Canada, encore moins de faits rares et extraordinaires : il s'agit de ce que tout homme peut voir tous les jours de sa vie. Rien n'est moins équivoque , comme vous voyez; mais Locke me parait avoir passé les bornes du ridicule , lorsqu'il écrit à la marge de ce beau chapitre : D'où nous est venue r opinion des principes innés? Il faut être possédé de la maladie du xviii^ siècle, fils du xvi^, pour attribuer au sacerdoce l'invention d'un système, malheureusement peut-être aussi rare, mais certainement encore aussi ancien que le bon sens.

Encore un mot sur cette réputation de Locke qui vous embarrassait. La croyez-vous générale? avez-vous compté les voix , ou , ce qui est bien plus important , les avez-vous

point être mis en question ; car ayant une fois établi le dogme, qu'il y a des principes innés (quel renversement de toute logique! quelle horrible confusion d'idées !), tous leurs partisans se trouvent obligés de les recevoir comme tels, ce qui revient à les priver de l'usage de leur raison et de leur jugement. (Chanson protestante dont bientôt- les Protestants eux-mêmes se moqueront)... Bans cet état d'aveugle crédulité, ils étaient plus aisément gouvernés et rendus utiles à une certaine sorte d'hommes qui avaient l'habileté et la charge de les mener... et de leur faire avaler comme principes innés tout ce qui pouvait remplir les vues des instituteurs. {Liv. I, ch. iv, § 24.)

On a vu plus haut que cette expression avaler plaisait beaucoup à l'oreille fine de Locke.

1. Locke s'exprime en effet dans ce sens , liv. I. ch. m. S 22.

LES SOIREES DE SAIMT-PETERSBOL'RG.

pesées? Si vous pouviez démêler la voix de la sagesse au milieu des clameurs de l'ignorance et de l'esprit de parti, vous pourriez déjà savoir que Locke est très peu estimé comme métaphysicien dans sa propre patrie^; que sur le point fondamental de sa philosophie , livré, comme sur beaucoup d'autres , àVamhiguité et au verbiage, il est bien I convaincu de ne s'être pas entendu lui-même - ; que son premier livre (base de tous ses autres) est le plus mauvais de tous^; que dans le second, il ne traite que superficiellement des opérations de Vâme'-; que V ouvrage entier est décousu et fait par occasion'^; que la philosophie de Vâme est très mince, et ne vaut pas la peine d'être réfutée sérieusement^; qu'elle renferme des opinions aussi absurdes que funestes dans les conséquences"^ ; que lorsqu'elles ne sont ni fausses ni dangereuses, elles ne sont bonnes que pour les jeunes gens et même encore jusque un certain point^; que si Loche avait vécu assez pour voir les conséquences quon tirait de ses principes , il aurait arraché lui-même avec indignation les pages coupables^.

Au reste , Messieurs , nous aurons beau dire , l'autorité de Locke sera difficilement renversée tant qu'elle sera soutenue par les grandes puissances. Dans vingt écrits français du dernier siècle j'ai lu : Locke et Newton! Tel est le privilège des grandes nations : qu'il plût aux Fran-

1. Spectateur français au XIX« siècle, tom. I, no 35, pag. 249.

2. Hume'sessays intohum. underst.,sect. III. Londonl758, in-i», p. 292.

3. The first book which witti submission (ne vous gênez pas , s'il vous plaît), I thinck tbe worst. (Beattie, loc. cit., II, 2 , 1.) C'est-à-dire que tous les livres sont mauvais, mais que le premier est le pire.

4. Condillac, Essai sur l'orig. des conn. hum.; Paris, 1798, in-S», introd., pag. 1.5.

5. Condillac, ibid., pag. 13, Locke lui-même, avant-propos, loc. cit.

6. Leibnitz, o|)[). tom. V, in-l», pag. 304. Epist. ad Korth, loc. cit. To this philosophical conundrum (la table rase] 1 confess I can give no serious answer (Docteui' Bmltie, ibid.)

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