Beattie, ubi sup., pag
çais de dire : Corneille et Vadé! ou même Vadé et Corneille! si reuplionie, qui décide de bien des choses, avait la bonté d'y consentir, je suis prêt à croire qu'ils nous forceraient à répéter avec eux : Vadé et Corneille!
Le chevalier. — Vous nous accordez une grande puissance, mon cher ami; je vous dois des remerciements au nom de ma nation.
Le comte. — Je n'accorde point cette puissance, mon cher chevalier, je la reconnais seulement : ainsi vous ne me devez point de remerciements. Je voudrais d'ailleurs n'avoir que des compliments à vous adresser sur ce point ; mais vous êtes une terrible puissance! Jamais, sans doute, il n'exista de nation plus aisée à tromper, ni plus difficile à détromper, ni plus puissante pour tromper les autres. Deux caractères particuliers vous distinguent de tous les peuples du monde : l'esprit d'association et celui de prosélytisme. Les idées chez vous sont toutes nationales et toutes passionnées. Il me semble qu'un prophète y. d'un seul trait de son fier pinceau , vous a peints d'après nature , il y a vingt-cinq siècles , lorsqu'il a dit : Chaque parole de ce peuple est une conjuration^; l'étincelle électrique , parcourant , comme la foudre dont elle dérive , une masse d'hommes en communication, représente faiblement l'invasion instantanée, j'ai presque dit fulminante, d'un gcùt , d'un système , d'une passion parmi les Français qui ne peuvent vivre isolés. Au moins, si vous n'agissiez que sur vous-mêmes , on vous laisserait faire ; mais le penchant , le besoin , la fureur d'agir sur les autres , est le trait le plus saillant de votre caractère. On pourrait dire que ce trait est vous-même. Chaque peuple a sa mission : telle est la vôtre. La moindre opinion que vous lancez sur l'Europe est un bélier poussé par trente mil-
1. Omnia quse loquitur populus iste, conjwatio est, (Isaïe, VIII, 12.)
lions d'hommes. Toujours affamés de succès et dïnfluence , on dirait que vous ne vivez que pour contenter ce besoin ; et comme une nation ne peut avoir reçu une destination séparée du moyen de l'accomplir, vous avez reçu ce moyen dans votre langue , par laquelle vous régnez bien plus que par vos armes , quoiqu'elles aient ébranlé l'univers. L'empire de cette langue ne tient point à ses formes actuelles, il est aussi ancien que la langue même; et déjà, dans le xiii* siècle, un Italien écrivait en français riiistoire de sa patrie , parce que la langue française courait parmi le monde^ et étoit la plus dilettable à lire et à oïr que nulle autre^. U y a mille traits de ce genre. Je me souviens d'avoir lu jadis une lettre du fameux archi tecte Christophe Wren, où il examine les dimensions qu'on doit donner à une église. Il les déterminait uniquement par l'étendue de la voix humaine; ce qui devrait être ainsi, la prédication étant devenue la partie principale du culte, et presque tout le culte dans les temples qu ont vu cesser le sacrifice. Il fixe donc ces bornes, au delà desquelles la voix pour toute oreille anglaise n'est plus que du bruit; mais, dit-il encore : un orateur français se ferait entendre de plus loin ; sa prononciation étant plus distincte et plus ferme"^. Ce que Wren a dit de la parole orale me semble encore bien plus vrai de cette parole
1. Le frère Martin de Canal. Voyez Tiraboschi,Stor. délia letter.itaL. in-8°, Venise, 1795, tome IV, liv. III, ch. i , page. 321 , no 4.
2. On peut lire cette lettre do Wren dans VEuropean Magazine, août 1790, tome XVIII, p. 91. Elle fut rappelée, il y a peu de temps, dans un journal anglais où nous lisons qu'au jugement de cet architecte célèbre : It is not practicable to make a simple room so capacious with pews and galleries as to hold 2,000 persons and both to heardistiuctly and to see the preaclier {The Times, 30 nov. 1812, n° 8771.)
Wren décide que la voix d'un orateur en Angleterre ne peut se faire entendre plus loin de cinquante pieds en face, et trente pieds sur les côtés et de vingt derrière lui; et même, dit-il, c'est à condition que le prédicateur prononcera distinctement, et qu'il appuiera sur les finales (Europ. Magaz., ibid.)
bien autrement pénétrante qui retentit dans les livres. Toujours celle des Français est entendue de plus loin ; car le style est un accent. Puisse cette force mystérieuse , mal expliquée jusqu'ici, et non'ïnoins puissante pour le bien que pour le mal, devenir bientôt l'organe d'un prosélytisme salutaire , capable de consoler l'humanité de tous les maux que vous lui avez faits!
En attendant, Monsieur le chevalier, tant que votre inconcevable nation demeurera engouée de Loke, je n'ai, pour le voir enfin mis à sa place, d'espoir que dans l'Angleterre. Ses rivaux étant les distributeurs de la renommée en Europe, l'aiiglomanie qui les a travaillés et ensuite perdus dans le siècle dernier était extrêmement utile et honorable aux Anglais qui surent en profiter habilement. Nombre d'auteurs de cette nation, tels que Young, Richardson, etc., n'ont été connus et goûtés en Europe que par les traductions et les recommandations françaises. On lit dans les mémoires de Gibbon une lettre où il disait, en parlant du roman de Clarisse : C'est bien mawais. Horace Walpole, depuis comte d'Oxford, n'en pensait guère plus avantageusement, comme je crois l'avoir Ivi quelque part dans ses œuvres K Mais l'énergumène Diderot, prodiguant en France à ce même Richardson des éloges qu'il n'eût pas accordés peut-être à Fénelon, les Anglais laissaient dire, et ils avaient raison. L'engouement des Français sur certains points dont les Anglais eux-mêmes, quoique partie intéressée, jugeaient très différemment, sera remarqué un jour. Cependant, comme dans l'étude de la philosophie, le mépris de Loke est le commencement de la sagesse, les Anglais se conduiraient d'une manière digne d'eux et rendraient un véritable service au monde
1 Je ne suis pas à même de feuilleter ses œuvres ; mais les lettres de madame Du DelTant peuvent y suppléer jusqu'à un certain point. (In-8^, tome 11, lettre cxxxip, 20 mars 1772.)
s'ils avaient la sagesse de briser eux-mêmes une réputation dont ils n'ont nul besoin. Un cèdre du Liban ne s'appauvrit point, il s'embellit en secouant une feuille morte.
Que s'ils entreprennent de défendre cette réputation artificielle comme ils défendraient Gibraltar, ma foi! je me retire. Il faudrait être un peu plus fort que je ne le suis pour faire la guerre à la Grande-Bretagne, ayant déjà la France sur les bras. Plutôt que d'être mené en triomphe, convenons, s'il le faut, que le piédestal de Locke est inébranlable.... e pur si muove.
Mais je ne sais pourquoi, Monsieur le chevalier, c'est toujours moi que vous entreprenez, ni pourquoi je me laisse toujours entraîner où vous voulez. Vous m'avez essouflé au pied de la lettre avec votre malheureux Loke. Pourquoi ne promenez-vous pas de même notre ami le sénateur?
Le chevalier. — Laissez, laissez-moi faire; son tour viendra. Il est plus tranquille d'ailleurs, plus flegmatique que vous. Il a besoin de plus de temps pour respirer librement; et sa raison, sans que je sache bien pourquoi, m'en impose plus que la vôtre. S'il me prend donc fantaisie de fatiguer l'un ou l'autre, je me détermine plus volontiers en votre faveur, Je crois aussi que vous devez cette distinction flatteuse à la communauté de langage. Vingt fois par jour, j'imagine que vous êtes Français.
Le sénateur. — Gomment donc, mon cher chevalier, croyez-vous que tout Français ait le droit d'en fatiguer un au're?
Le chevalier. — Ni plus ni moins qu'un Russe a droit d'en fatiguer un autre. Mais sauvons-nous vite, je vous en prie; car je vois, en jetant les yeux sur la pendule, que dans un instant Usera demain.