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aller à cette criminelle pensée ; mais il me semblait que c'était une chose conséquente avec tout mon passé que la mort vînt terminer tout, que le moment était venu. »
Malgré ces perplexités, il travailla énergiquement et réussit. L'attention sympathique de ses élèves, les relations qu'il noua avec quelques collègues, le bienveillant accueil qui lui fut fait dans plusieurs familles, lui aplanirent la voie; mais rien ne contribua à lui rendre le courage autant que la perspective de. son prochain mariage. Ce fut, en effet, au plus fort de la crise, et du plus profond de son accablement, qu'il leva les yeux vers la seule personne qui pût le relever. Sa prière ne fut point repoussée, et le mariage suivit de près les fiançailles. Dès lors, le journal s'interrompt, pour ne recommencer que par fragments et longtemps après; mais nous en savons assez pour juger quel événement ce dut être dans la vie d'Olivier. Personne n'était moins fait pour vivre seul.
Nous avons entendu les plaintes d'Olivier sur le peu de secours qu'il trouvait en lui-même en préparant ses premières leçons de littérature. Il en trouva beaucoup, au contraire, et ses cahiers l'attestent suffisamment. Nous avons sous les yeux son cours de 1830 à 1831, celui-là même dont les commencements lui coûtèrent tant de peine. Il s'agit de rhétorique spéciale, de théorie des genres, et peut-être y a-t-il, en effet, dans les premières pages, quelque trace d'embarras. Ces considérations générales par lesquelles s'ouvrent la plupart des cours sont la croix des jeunes professeurs, et cela est vrai surtout dans l'enseignement littéraire. Il faut dire ce que c'est que la littérature, il faut définir le beau. On se casserait la tête à moins. C'est par la question du beau qu'Olivier débute. Remontant jusqu'à l'apparition de l'homme sur la terre, il nous le montre dominé d'abord par les réalités positives de la vie. Le beau ne viendra qu'après : « Rien
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n'est si réel, rien si positif que la nécessité. » Et à ce propos, faisant retour sur lui, il se hâte d'écrire en marge : « Je sais bien qui n'en doute pas en ce moment même ! » Mais une fois hors de ces préliminaires, le cours prend une allure nette, dégagée. Il forme un bel ensemble, savamment distribué, et l'on a peine à comprendre qu'un jeune homme de 23 ans ait pu, du premier coup, dominer à ce point un sujet aussi riche et l'embrasser aussi exactement. A peine est-il nécessaire de dire que, du premier coup aussi, Olivier rompt avec les routines formalistes, alors fort en crédit, de la plupart des traités de rhétorique, et donne à cet enseignement un attrait nouveau de vie et de vérité. Dans la partie consacrée à la théorie des genres, il remonte jusqu'à l'origine commune de tous les genres, l'épopée primitive ; et ce n'est qu'après avoir bien établi les caractères essentiels des anciens chants populaires, premier dépôt de toute littérature, qu'il descend le cours des siècles et nous montre les genres particuliers — ode, épopée, drame, histoire, éloquence — se dégageant peu à peu de la vaste et naïve synthèse dans laquelle, à l'état embryonnaire, ils étaient tous confondus. La loi de la spécialisation croissante est, en littérature aussi, la loi. du progrès. Cette idée n'était point alors absolument nouvelle ; mais il était nouveau de l'introHuire dans l'enseignement de la rhétorique, et d'en tirer, en partie, le plan d'un cours. Olivier obéissait en cela aux instincts et aux besoins les plus impérieux du génie moderne, qui est, par excellence, le génie de l'histoire. Peut-être, si l'on voulait achever de renouveler l'enseignement de la rhétorique, et d'en faire ce qu'il devrait être aujourd'hui, n'y aurait-il qu'à pousser jusqu'au bout les applications de cette méthode*.
Ce cours est d'un esprit déjà très mûr, qui a réfléchi sur tout, et encore très jeune, qui se montre et se livre.
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Le Style en est simple et tout à fait didactique ; il n'a rien de personnel, et cependant, à chaque page de ces vieux cahiers, on voit reluire la physionomiç de celui dont ils gardent fidèlement la pensée. Olivier, le patriotè, s'y montre dans un chapitre épisodique consacré à la littérature suisse ; Olivier, le chrétien, dans les pages où, pour expliquer l'origine de la poésie, il remonte jusqu'aux souvenirs de l'Eden; Olivier^ le poëte, l'homme d'esprit et de goût, l'âme tendre, dans une foule de mots et d'aperçus qui ne viennent d'aucun manuel. C'est bien lui qui, parlant de ces gracieuses chansons françaises où l'esprit est accompagné de sensibilité, les explique par le caractère même du Français, « dont les pleurs, dit-il, ont toujours quelque chose de souriant. » Et cette raison « qui prend une sorte d'accroissement dans l'enthousiasme, » et cette clarté qui n'est pas seulement une des qualités nécessaires du style, qui n'en est pas une beauté vulgaire, mais « une beauté délicate, » et tant d'autres mots heureux qu'on ne s'étonnerait point de trouver sous la plume d'un La Bruyère ou d'un Vauvenargues, mais qui sont à Olî- * vier et qui le peignent !
Pendant qu'il était amené par la nature de son enseignement à réfléchir sur l'art du poëte, il profitait, pour le pratiquer, de rares moments de loisit. Julia Alpinula et la Bataille de Grandson^ réunis sous le titre de Poèmes helvétiques, avaient paru aussitôt après son retour en Suisse, et avaient fait concevoir, non plus seulement aux amis du poëte, mais à tout le public littéraire, les plus belles espérances. On sentait, on savait que ce n'était qu'un commencement, qu'il ferait plus et mieux, et dans plus d'un cercle on parlait de lui comme ne craignait pas de le faire un de ses plus familiers camarades, homme froid, cependant, et de jugement rassis : « Je le mets au-dessus de M. Emile Deschamps et de Sainte-Beuve
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et de la plupart des autres, non pas pour ce qu'il a fait jusqu'ici, mais pour ce que je sais qu'il peut faire. J'attends beaucoup de lui. Son talent est vrai et profond, et il ne nous en a pas donné la mesure. » Il ne la donna pas encore, cette mesure, dans le poëme de V Avenir, qui parut en mars 1831, et dont la pensée, essentiellement politique, offre un mélange singulier, même obscur, de défiance et d'enthousiasme : ce sont encore les illusions du lendemain de 1830, et ce sont déjà les déceptions du surlendemain. Olivier approche davantage de ce qu'on devait attendre de lui dans un autre poëme, le Canton de Vaud, qui suivit d'assez près V Avenir. C'est là qu'apparaît pour la première fois, formellement exprimée, cette idée d'une poésie suisse et vaudoise, dont il avait entretenu Sainte-Beuve, Hugo, Deschamps et ses autres amis de Paris. C'est là qu'il s'écrie dans son enthousiasme :
Un génie est caché dans tous ces lieux que j'aime.
Mais qui le fera parler, ce génie ?
Pour le passé, les poètes. Pour l'avenir, tous les citoyens, tous les Vaudois :
Vivons de notre vie! Assez longtemps esclaves, Maintenant que nos pieds sont déchargés d'entraves, Marchons dans une route. à nous.
Un an plus tard paraissait un autre opuscule renfermant deux pièces de vers, l'une de Juste Olivier, intitulée Y Evocation, l'autre de M"^^ Caroline Olivier, le Drapeau rouge. C'étaient les « deux voix » qui s'annonçaient. Celle qui chante le drapeau rouge, par quoi il faut entendre le drapeau suisse, est peut-être celle des deux qui a le plus de sonorité.