‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 11 sur 75 · NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE LIX · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE LIX

Suisse, réveille- toi, réveille-toi guerrière! Prends ce rouge drapeau victorieux cent fois, Et, déroulant ses plis au vent de la frontière. Qu'aujourd'hui l'on te voie encore, pieuse et fière, A genoux devant Dieu, debout devant les rois!

Les strophes saillantes du morceau sont adressées aux « hommes des trois cantons, » qui venaient de se séparer de leurs frères pour fonder la ligue dite de Sarnen. C'était un moment difficile. Entraînés par l'élan que la révolution de 1830 avait imprimé aux idées libérales, plusieurs cantons s'étaient donné une constitution nouvelle et demandaient une révision du pacte fédéral , tandis que les cantons du centre, les anciens cantons forestiers, s'isolaient, rêvaient des réactions impossibles, et semblaient appeler de leurs vœux l'intervention des rois. Ailleurs, à Bâle, à Neuchâtel, la lutte se poursuivait, passionnée, violente, parfois sanglante, et avec des succès divers. C'est au milieu de ce désordre, de ces convulsions, de ces déchirements, de ces haines inapaisables, que les « deux voix » essaient de se faire entendre. Celle du Drapeau rouge chante l'union, celle de V Evocation célèbre la liberté, la vraie liberté. Hélas ! elle a fui la terre, « la fière déesse, » elle a pris refuge dans les cieux. A sa recherche s'élancent les nations, poussant le même cri, faisant entendre le même appel. Mais elles ont beau interroger l'horizon, la liberté ne vient de nulle part. Cependant une voix leur répond :

Dans les airs resplendit la majesté de Dieu. De la nue il sortit une voix éclatante, Comme un subit orage aux soirs brûlants d'été, Disant aux nations à genoux dans l'attente : « Je suis, moi l'Eternel, Sagesse et Liberté ! »

LX JUSTE OLIVIER

Inutile de dire qu'il en fut de cet avertissement comme de tous ceux que la poésie essaie de faire entendre aux peuples en révolution :

Que sert ta chanson, ô poëte?

Ces chants que ton génie émiette Tombent à la vague inquiète Qjai n'a jamais rien entendu.

A Neuchâtel, moins que partout ailleurs, on était disposé à entendre. Les deux tentatives de révolution de Bourquin venaient d'être réprimées; quelques-uns des chefs du parti suisse gémissaient en prison; d'autres n'avaient dû leur salut qu'à la fuite. Dans le parti royaliste, exalté par la victoire, on ne songeait à rien moins qu'à rompre le lien qui unissait Neuchâtel à la Confédération. Non-seulement le lieu n'était guère propice à la poésie, surtout à celle que rêvait Juste Olivier; mais la vie elle-même, la simple et tranquille existence, y devenait malaisée, tant les passions étaient déchaînées. La méfiance et le fanatisme rendaient impossibles les relations de société. Les actes les plus innocents étaient transformés en délits. Juste Olivier en fit l'expérience. Il possédait un essuie-plumes aux couleurs fédérales, dont sa belle-sœur, M^^^ Ruchet, lui avait fait cadeau. Un jour, par un beau soleil, il le mit sécher à la fenêtre en le hissant au bout d'un crayon. On y vit un insigne révolutionnaire. Rapport fut fait à qui de droit, et le lendemain Olivier reçut la visite d'un agent de police, qui eut lieu, sans doute, de se rassurer entièrement, mais qui n'en fit pas moins disparaître l'insigne provocateur \

* Olivier a très agréablement raconté cette aventure dans une | improvisation en vers publiée plus tard. |

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Dans de telles circonstances, Neuchâtel n'était pas fait pour séduire et retenir Olivier; aussi, malgré le succès croissant de ses cours, le vit-on bientôt tourner les yeux du côté de son cher canton de Vaud. Il lui vint à l'idée que l'histoire n'était pas représentée à l'académie de Lausanne, qu'elle pouvait, qu'elle devait l'être, et surmontant sa timidité ordinaire, il offrit ses services pour un cours provisoire. Ils furent agréés, et dès l'automne 1833, Olivier prit le chemin de Lausanne, suivi des regrets de ses élèves, qui avaient vainement tenté de le retenir.

En rentrant à Lausanne, Olivier rentrait chez lui. Il allait y trouver de nombreux amis, dont quelques-uns encore sur les bancs de l'école. Aussi y fut-il chaleureusement accueilli. Bientôt sa modeste demeure — rue d'Etraz, puis rue Martheray — devint le centre le plus actif de tout ce qu'il pouvait y avoir à Lausanne de vie et de préoccupations littéraires.

Mais ici la carrière d'Olivier se dédouble. A côté du poète apparaît l'historien, professeur ou écrivain. Nous dirons plus tard ce que fut le poëte, et quelle influence il exerça ; pour le moment, attachons-nous à l'historien, et tout d'abord au professeur.

La tâche d'Olivier à l'académie de Lausanne était certainement plus difficile que celle qu'il avait eu à remplir au collège de Neuchâtel. Il avait bien encore un enseignement élémentaire pour une classe inférieure ; mais devant les auditoires supérieurs, réunis pour l'entendre, son enseignement devait revêtir un caractère franchement

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académique. La première épreuve ne lui fut point défavorable, comme le prouve un rapport officiel, daté du 12 mai 1834 et signé André Gindroz.

« L'introduction du cours, dit ce document, a produit une très grande sensation : la profondeur, la portée et souvent la nouveauté des idées ont vivement frappé les auditeurs ; un inexprimable intérêt ou plutôt une sincère admiration fixait les élèves sur les éloquentes paroles du professeur. »

La suite, toutefois, n'avait pas entièrement répondu à cette brillante entrée en matière. Olivier avait divisé son cours en deux parties : une introduction développée, riche de considérations générales et de tableaux tracés à grands traits, puis le cours proprement dit, entrant dans le détail des faits et des dates. Aussi longtemps qu'avait duré l'introduction, l'auditoire était resté nombreux et attentif, composé d'étudiants et de quelques personnes de la ville ; mais quand le professeur avait abordé l'histoire positive, les étudiants décidés à étudier, au nombre de trente environ, lui étaient seuls restés fidèles. Le rapport constate le fait et signale même dans la seconde partie du cours quelques chapitres « secs et fastidieux, » mais sans en prendre occasion d'adresser un blâme au jeune professeur. On vante, au contraire, son exactitude, ses vastes et consciencieuses recherches, et on le loue d'avoir pris une méthode propre à mettre en fuite les étudiants peu sérieux, et à instruire sérieusement les autres.

Quant au débit, le rapport fait des réserves. Olivier n'a pas encore surmonté une certaine timidité en présence de son auditoire ; il éprouve parfois quelque embarras, le mot propre tarde à venir; mais ces défauts, que l'âge et l'expérience corrigeront, sont « magnifiquement compensés. »

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