NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE LXXIII
celle de la Savoie, tantôt avec celle de Berne. L'histoire de Berne, voilà une histoire! Celle de Genève, non moins. Mais celle du pays de Vaud? Oîi en chercher le centre, l'unité, l'intérêt. Quand donc ce peuple a-t-il fait autre chose que de jouer un rôle passif? Il n'agit pas, il subit. A Grandson, à Morat, il combat contre les Suisses ; un siècle s'écoule, et Berne n'a pas de plus fidèles sujets. Il est cathoHque; on lui ordonne de se réformer, et il se réforme. Il produit d'excellents officiers, d'excellentes mihces, mais qui ne se battent jamais pour lui ; c'est à ces miUces que Berne doit la victoire de Villmergen, et elles ne se plaignent pas de ce que Berne seule en retire le profit et la gloire. Il trahit, il désavoue, il demande à juger lui-même ceux qui tentent de l'affranchir, sauf à en faire des héros cinquante ou quatre-vingts ans après leur mort. Et cependant, ce pays dont l'histoire est si ingrate est un de ceux qui sont le mieux aimés de ses enfants. Il y a longtemps déjà, bien longtemps, qu'on l'appelle d'un nom qui parle au cœ]jr, la patrie de Vaud, patria Vattdi. Mais cette affection même qu'on lui porte est pour l'historien patriote une souffrance de plus. Comment faire pour élever un monument à un peuple qui, semble-t-il, le mérite si peu ?
Il est touchant, il est presque tragique de voir Olivier aux prises avec ce problème. La préface trahit des alternatives de courage et d'abattement : « J'aurais dû, dit-il, au lieu de quelques années que ce travail m'aura coûté, lui consacrer ma vie. Mais quand un travail de cette espèce s'applique à un objet qui, aux yeux de bien des gens, n'en paraîtra pas valoir la peine, il faut, pour le soutenir, un enthousiasme de jeunesse, un courage enfantin et un certain ombrage de printemps dont je ne sens plus les feuilles que sous mes pieds. On trouvera peut-être qu'il en est trop resté encore, surtout dans la première partie,
LXXIV JUSTE OLIVIER
OÙ, en ce cas, on me reprocherait ce qui seul faisait ma force; il est vrai que tout ce qui ne vient pas en son lieu mérite d'être retranché. Quoi qu'il en soit, c'est déjà trop de veilles et de sacrifices pour un sujet que je ne saurais pas complètement défendre de petitesse ni de puérilité. »
Ces excuses, ces demi-aveux deviennent d'une clarté douloureuse quand on lit certaines lettres ou certains fragments de journal. « J'ai passé six années de ma vie à peindre des fourmis, » écrit Olivier à la date du 5 octobre 1841. Et plus loin: « La Suisse romande! On devrait dire plutôt la Suisse gourmande! » Et encore: « Nous sommes tous si fins dans le canton de Vaud que nous en sommes bêtes. » Ce sont là des boutades, dira-t-on. Peut-être, mais il y en aurait bien d'autres à citer ; et il est curieux de les voir abonder sous sa plume au moment même où il a fini. Voici, d'ailleurs, qui n'est pas une boutade. « Je ne puis ne pas voir, ne pas sentir, ne pas rouler perpétuellement en moi-même que je mène une pauvre vie.... Je le vois surtout bien à présent que je suis au cœur de l'arbre. Je veux parler de mon Histoire du canton de Vattd; elle est le nœud de tout ce que j'ai fait et voulu faire. Elle m'aura du moins servi en ceci, de me montrer combien est vide, et creux, et étroit, et vermoulu, et sans racines, ce tronc dont j'avais rêvé de faire fleurir les rameaux. Combien nous sommes petits et le serons toujours, je l'ai appris en voyant combien nous l'avons toujours été. » Voilà dès aveux complets ; mais il a beau se dégoûter, il est vite regagné ; le charme opère jusque dans les heures du plus amer désenchantement. « Si je devenais quelque chose, je voudrais l'être pour mon pays. J'ai beau savoir ses défauts par cœur, je ne puis m'en défendre : ce que je voudrais faire, je le voudrais faire pour lui. S'il y a quelque chose de constant en moi depuis vingt ans, c'est cela! »