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D'où vient-elle, cette séduction dont Olivier ne se peut défendre? De la nature? En partie. Aussi lui a-t-il fait une grande place dans son livre. « Notre patrie n'ayant jamais eu ce qui s'appelle un rôle, parmi les nations, si j'eusse voulu ne m'occuper que de son histoire proprement dite, je me serais vu réduit ou à une maigre récolte d'événements de quelque importance, ou à une abondante moisson de petites choses à peu près sans valeur. Je me suis donc adressé à tout ce qui est de nous et à nous; j'ai appelé les monts, le lac, les rochers et la terre, les fleurs des vallées, les oiseaux des bois et toutes les créatures, à mettre leur son dans le bruit triste ou gai de notre petite existence qui s'en va aussi bourdonnant au soleil. »
Toutefois, le peuple lui-même, malgré sa pauvre histoire, a bien quelques côtés attachants. Forcé de s'accommoder de tous les régimes, il a pris les qualités des gens accommodants. La vie avec lui est facile. Il n'a pas de morgue. Sa finesse se cache sous un air tranquille ; il est ou paraît bon enfant ; quelquefois même il est bon. Et puis, il a la résistance des souples : il se prête et ne se donne pas. Sous tous les régimes, à travers tous les changements de fortune, il conserve ses goûts, ses instincts, et une certaine allure qui n'est qu'à lui. On le mène où il ne voudrait pas aller ; mais encore n'y va-t-il qu'à sa manière. C'est un caractère complexe, qui a plus d'originalité qu'il ne paraît tout d'abord. Il faut, pour le connaître, l'étudier de très près. Aussi Olivier consacre-t-il les deux tiers d'un gros volume à mille détails de physionomie et de mœurs ; il dit le langage du peuple vaudois, ses patois, sa religion et ses supertitions : les servants, les fées, les nains, les géants ; il dit ses traditions, ses légendes, ses us et coutumes, ses arts, son industrie, ses fêtes, ses chants, ses danses, ses coraules: en un mot, il n'oublie
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rien. « L'histoire, pense-t-il, n'atteint pas sa perfection en se bornant à raconter ce qui arrive : elle doit donner la description de tout l'être, le relevé de toute la vie, l'exposé des faits permanents aussi bien que des faits passagers. »
Ces deux parties, la Nature le Peuple, forment le premier volume, et il est facile de comprendre que nombre de lecteurs aient eu des doutes lorsque, en 1838, un an après sa publication, on voulut en faire un titre pour la chaire d'histoire. L'histoire n'a pas coutume de prendre ces allures. J'ignore si la suite, publiée quatre ans plus tard, réussit à les rassurer. C'est bien de l'histoire, mais toujours doublée de poésie. L'historien a évidemment les yeux fixés sur l'avenir autant que sur le passé. En voyant s'élaborer peu à peu le caractère vaudois, Olivier songe à ce qu'il deviendra ou à ce qu'il pourrait devenir, par la pratique et l'éducation de la liberté. C'est ce caractère futur, possible, virtuel, formé par une série d'émancipations, ayant enfin pleine conscience de lui-même, qui est le héros du drame et qu'on entrevoit toujours derrière les ébauches manquées qui en passent successivement sous les yeux. C'est lui qui sauve le poëte des dégoûts de la réalité. L'histoire qu'il nous raconte a une sorte de complément prophétique, et l'on n'en achève pas la lecture sans la voir se prolonger dans l'avenir.
Je ne saurais entrer dans le détail de ce long ouvrage. Bornons-nous à signaler l'apphcation, on ne peut plus frappante, qu'y fait Olivier de ses théories. L'âme est partout dans cette histoire, et il le faut bien, « car, dit-il, si elle n'est partout, on peut douter qu'elle soit nulle part. » La géographie elle-même y devient humaine. Les lieux préfigurent ceux qui doivent les habiter. Les Alpes et le Jura n'ont jamais inspiré des pages plus belles.
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d'une analyse plus pénétrante, que celles où Olivier les décrit et les oppose, et recherche l'effet que doit, à la longue, produire la contemplation journalière de ces deux types de nature. Et cet humble et pauvre Jorat, fait de « mollasse vaudoise, sans élasticité ni ressort, » et qui n'est « ni terre ni rocher. » Olivier n'en méconnaît point la poésie cachée, ou plutôt couverte ; mais il sent mieux encore, si possible, le rapport de ses formes incertaines avec le caractère du peuple, et il peint celui-ci en dessinant celles-là. « Notre plateau nous tient généralement un langage de laisser-aller et de nonchalance. On dirait, dans certaines de ses parties, qu'il l'ait voulu écrire à sa surface. Dominé par les Alpes, muré par le Jura, il obéit à deux maîtres: le Rhône et le Rhin. Ici, on le voit, il est vrai, se prononcer hautement pour l'un ou pour l'autre, descendre brusquement au lac ou s'incliner de l'autre côté sans regarder en arrière. Mais ne cherchez pas ailleurs ce caractère précis et ferme ; dans ces lieux que les aventuriers aux larges turbans, aux ronds cimeterres, ont marqués des traces de leurs courses vagabondes, un ruisseau ^ vous offrira l'image de l'insouciance, en laissant couler ses eaux, comme sans volonté propre, à la fois vers la Méditerranée et vers l'océan. »
L'effet que produit une page pareille est un effet de surprise. On n'attendait que de la description, on croyait qu'il n'allait être question que de certaines formes géographiques, et voici tout à coup qu'on se sent pris et touché; on a devant les yeux son portrait.
Personne n'a poussé plus loin qu'Olivier ce talent d'interprétation et de personnification de la nature. Peut-être en abuse-t-il. On éprouve parfois une sorte de fatigue. A
^ Le Nozon.
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force de se dresser devant nous, les objets prennent un air de spectres, de fantômes, et l'on finit par soupirer après un paysage qui ne soit qu'un paysage et ne vous poursuive pas de ses regards. Le programme est exécuté trop à la lettre, et il y a exubérance de création. Rare défaut, dont peu de poètes sont capables.
Je ne me sens guère compétent pour marquer la place d'Olivier dans la littérature historique vaudoise ; mais il est clair qu'on lui doit beaucoup. Avant lui, il n'y avait pas d'histoire du canton de Vaud ; il n'y avait que des collections de matériaux, bruts ou travaillés, tels qu'on en trouve dans Ruchat et dans Bridel. Après lui, on voit les ouvrages se multiplier, plus ou moins méritoires, quelques-uns excellents, ayant tous une visée spéciale : ce sont des précis à l'usage des écoles, des traités plus étendus, des tableaux, des descriptions géographiques ou pittoresques. En même temps, grâce à l'activité croissante de la Société d'histoire de la Suisse romande, abondent les mémoires érudits sur toutes les questions difficiles. La division du travail s'est introduite dans le champ qu'Olivier défrichait. Les genres se distinguent, se prononcent. Un tel veut être historien .d'une façon, un tel d'une autre. Lui, il l'est de toutes les façons à la fois, et, de plus, il est poëte. Il occupe dans la série une place analogue à celle de ces épopées primitives, dont il nous parlait lui-même, qui préexistent à la division des genres. Il est encore dans la période où l'on veut, où l'on peut tout dire, tout embrasser, et c'est bien son ambition. Œuvre de poésie et de savoir, d'exacte recherche et d'intuition puissante, le Canton de Vaud est surtout une œuvre d'amour. « Je me sens le droit de dire avec vérité, déclare-t-il dans une note destinée à préparer le lecteur à la franchise de quelcjucs observations, que, quoi qu'il arrive, quoi que je pense, je ne cesse pas un instant d'aimer ma