NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTÉRAIRE LXXIX
patrie, que le plus petit coin de sa petite terre m'est cher et sacré. Je la trouve, en chaque endroit, douce et belle. Si je ne détourne pas mes regards de ce qui manque à sa destinée, s'il m'a semblé que c'était un devoir d'y en attirer d'autres que les miens, car je ne suis pas de ceux qui ont la fureur dangereuse de blanchir bon gré mal gré l'histoire nationale; si, au contraire, j'ai ce ferme avis qu'il vaut mieux savoir où branle l'édifice, que de se faire illusion sur la foi d'un vernis menteur ; je n'en aime pas moins cette patrie tout entière, on voudra bien le croire : hélas ! je l'aime trop, sans doute, elle et ses défauts ; et nul ne sait plus que moi tout ce qu'il y a dans cet examen de cruel et de douloureux. » Celui qui parle ainsi n'a rien à redouter de sa franchise. Il sera sévère sans paraître dur, car on sait que s'il châtie, c'est qu'il aime, et que malgré tout, il espère beaucoup de ce peuple dont il parle parfois comme s'il en désespérait.
Le Canton de Vatcd est le principal des ouvrages d'histoire nationale que nous devions à Olivier ; mais il n'est pas le seul. A peine en avait-il achevé la publication, qu'il commençait celle d'un volume intitulé Etudes d'histoire nationale^ comprenant trois morceaux distincts : Le Major Davel, Voltaire à Lausanne, et VLlistoire de la révolution helvétique dans le canton de Vaud ou du Léman. Le rapport de ces trois opuscules avec le grand ouvrage central est facile à saisir : ce sont trois moments qui se détachent sur le fond terne de nos annales, et qu'Olivier veut faire ressortir en pleine lumière. On en voit tout de suite l'intérêt. Le second nous montre la société lausannoise dans un de ses jours les plus brillants ; le troisième nous apprend à connaître quelques-uns des hommes les plus éminents qu'ait produits le canton de Vaud, ceux qui ont présidé à l'œuvre de son émancipation : les Monod, les Muret, les Pidou, et surtout Laharpe,
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pour lequel, malgré ses fautes, Olivier ne cesse de professer une estime mêlée de reconnaissance et de sincère admiration. Le premier, enfin, nous met en présence du héros vaudois, de l'homme dans lequel il est permis de voir la plus haute personnification du caractère natio'nal. De ces'trois études, celle-ci, sans nul doute, tenait de plus près au cœur d'Olivier. Il y avait longtemps que cette figure de Davel l'intéressait, le captivait, et qu'il se promettait d'en faire le portrait à loisir. Elle l'attirait d'autant plus qu'il se sentait avec lui comme une sorte de parenté. Sans être précisément superstitieux, il avait cette sensibilité, cette irritabilité d'imagination qui fait voir des fantômes à ceux mêmes qui n'y croient pas, et qui leur explique les visions d'autrui. Il s'en fallait de bien peu qu'il ne crût aux présages. Nous l'avons vu noter cet enterrement qu'il croise à Neuchâtel, en arrivant. La rencontre inopinée du nombre 13 le faisait tressaillir. Il ressemblait aussi à Davel par de plus grands côtés. Il était comme lui porté aux choses intérieures, de nature un peu mystique, mettant de la religion dans le patriotisme et du patriotisme dans la religion ; incapable d'intrigues et de cabales, vivant à l'écart, mais observant, souffrant au fond de son cœur de tous les malheurs, de toutes les misères, de toutes les fautes du peuple. Si quelqu'un, dans nos générations, a jamais mérité l'honneur de poser pour Davel, de lui prêter quelques traits de soimême, c'est Olivier, et l'on peut tenir pour une juste fortune qu'il se soit trouvé à Paris le jour où Gleyre eut besoin d'un modèle pour représenter le major de Cully, et qu'il ait été choisi pour cet office d'honneur.
Il y a, dans le peu qu'on sait de Davel, trop de particularités extraordinaires pour qu'un écrivain puisse espérer de répondre à toutes les objections et de dissiper toutes les obscurités. L'étude d'Olivier n'a point eu cette
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fortune impossible. Le scepticisme critique a maintenu ses doutes, et les chercheurs d'explications physiologiques, mystiques, romanesques, ont encore le champ libre et peuvent continuer à chercher. Néanmoins, Olivier n'a rien écrit — en prose — de plus fin, de plus complet, de plus heureux. Rien n'y manque de ce que peut donner l'attention, la sagacité, l'étude patiente, amoureuse de son sujet, la souplesse d'un art délicat, les rapides et profondes intuitions d'une intelligence de poëte et la secrète sympathie des âmes. Et même ce qu'on appelle le romantisme d'Olivier, se trouve ici en son lieu, et n'est qu'un charme, une convenance de plus. Quand Olivier parle de nos paysans, quand il nous transporte en plein Gros de Vaud, on trouve parfois quelque disparate entre sa manière trop ingénieuse et la gaucherie, la pesanteur d'esprit, souvent trop réelles, des sujets qu'il s'exerce à peindre. Mais lorsqu'il s'agit de Davel, l'harmonie est aussitôt rétablie, et l'est d'autant mieux que dans les détours de cet art ingénieux, on démêle l'effort d'une âme sincère, inquiète de ne pas saisir toute la vérité.
Quel accueil fit à cet ensemble de travaux le public vaudois ? Un accueil vaudois. On ne sut pas d'abord ce qu'on devait en penser. La manière était nouvelle, le sujet bien vieux. Ecrire deux volumes sur le canton de Vaud ! On fait des chansons sur le canton de Vaud ; parfois même on détourne à sa louange les chansons faites pour d'autres. On dit :
Canton de Vaud, • Si beau ! !
Mais deux volumes ! Où en serions-nous si chacun se * mêlait d'écrire deux volumes sur son père ou sur sa~ mère ? Pauvre Olivier, vous radotiez assurément, Quel fruit de ce labeur pouviez-vous recueillir ?