LXXXII JUSTE OLIVIER
Il en recueillit, en effet, un fruit assez mince. Le profit fut nul, le succès douteux. Aujourd'hui qu'Olivier est mort, le moment du succès est peut-être venu. J'ai vu des jeunes gens tout surpris de ce qu'ils avaient trouvé dans ces vieux volumes passés de mode. Ils en sortaient émerveillés, comme on revient d'un voyage de découvertes, et l'accent de l'étonnement se mêlait dans leurs récits à celui de l'admiration. Cela est de bon augure. Espérons qu'on s'étonnera toujours plus. Quoi qu'il arrive, Olivier peut être assuré d'avoir pour lui les suffrages qui .comptent. Et il faut dire qu'il les a toujours eus. A peine le Canton de Vattd avait-il paru, que Félix Chavannes, poëte lui aussi, voyant la froideur du public,, entendant les chuchotements de cette critique en dessous, se donnait le plaisir de lui adresser une épître en vers, comme Boileau à Racine, pour le consoler et le venger :
Ami, j'ai lu ton livre, et mon cœur satisfait Pour le Vaudois jouit de ce nouveau bienfait... . Il vivra, sois-en sûr.
Il vivra parce qu'il est vrai ; il vivra en dépit des envieux et des esprits dénigrants, chez nous si nombreux.
Nous jugeons, mais toujours dans une humeur narquoise. Au mérite, au talent, nous aimons chercher noise ; Et la main qui devrait applaudir mille fois Sait bien mieux, pour siffler, se faire un porte-voix.
L'injustice n'aura qu'un temps :
Courage donc, ami I Q.ue ta muse qui veille Aux vains discours des sots te ferme bien l'oreilfe ! Et que des bons esprits le cortège nombreux Accompagne ta lyre et te contemple heureux.
Peu de témoignages ont dû faire à l'auteur un plus vif plaisir. Cependant j'en trouve de bien précieux en-
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core, et aussi bien curieux. Voici, par exemple, une lettre du doyen Bridel, du 15 juillet 1838, que je ne résiste pas au plaisir de citer tout entière, à cause de son intérêt historique. ;Et puis, c'est si bien lui ! Que de grâce dans ces conseils d'un vieillard, et comme il porte légèrement son bagage d'érudit ! Que de loyauté, de bonhomie, et quelle agréable pointe de malice quand il indique d'un mot une erreur ou un oubli! Il venait d'achever la lecture du tome premier du Canton de Vaud.
« Monsieur le professeur,
)) Il y a déjà plusieurs jours que j'aurais dû vous remercier de votre aimable cadeau ; mais je voulais vous avoir lu auparavant. Maintenant je dois vous féliciter de la suite comme je l'ai fait du commencement. J'admire avec quelle sagacité et quelle patience vous avez mis à contribution toutes nos sources historiques, tant imprimées que manuscrites, et avec quel art vous les avez coordonnées pour servir à votre plan. Sans doute, votre champ était circonscrit et géographiquement et historiquement ! mais on vous appliquera en toute vérité ce mot : in tenui ïahore non tenuis gloria. Si j'avais eu le plaisir de vous voir et de vous entretenir, j'aurais pu vous fournir plusieurs anecdotes sur le dernier comte de Gruyères, dont j'ai habité dix ans l'ancien domaine, et dont quelques-unes n'auraient pu servir à son apothéose littéraire, car il s'est ruiné autant par ses débauches effrénées que par son entreprise militaire, lorsqu'il fournit à la France trois mille hommes, dont à peine deux cents étaient gruyériens, dont on peut voir la couardise dans les mémoires de du Bellay, témoin de la bataille de CérisoUes, où les Gruets se couvrirent de honte.
» J'aurais pu aussi vous parler au long du major Davel, dont j'ai eu tous les papiers en main. Un de ses petits neveux, lieutenant d'artillerie, ayant logé chez moi à Chàteau-d'Œx en 1802, me dit avoir deux ou trois cahiers de son oncle ; je le priai de me les communiquer : à son retour à Cully, il me les fit passer. Peut-être sont-ils encore dans la famille. Et il serait bon, monsieur, que vous les vissiez avant de commencer son histoire, —
c'est une source que vous ne devez pas négliger. — Ce neveu en parlait avec respect : mais il ne l'excusait pas sur ce point-ci : c'est qu'ayant prêté deux fois le serment de fidélité à ce qui était alors son souverain, il ne devait pas agir comme il avait fait, car ce M. Davel tenait à la sainteté des serments et ne s'en moquait pas selon le système moderne.
» Vous dites un mot de Dutoit-Meinhrini^ notre Fénelon. Pendant trois ans, j'ai été intimement lié avec lui, et sans admettre "tout son mysticisme, j'ai vu en lui un théologien qui, aux preiTiiers siècles de l'église, aurait pris place parmi ceux que nous appelons les Pères. J'en ai conservé plusieurs anecdotes aussi singulières que peu connues. — Vous voyez, monsieur, que je date de loin. En effet, à 8i ans on n'est pas de ce siècle.
» Je me flatte quand vous irez à Aigle que vous vous arrêterez chez un de vos admirateurs, et qu'il pourra, monsieur, vous indiquer quelques documents utiles à vos travaux, et vous rappeler que le cardinal du Perron était né à Orbe, dont son père était bourgeois, et qu'il y a été élevé jusqu'à l'âge de i6 ans.
» Recevéz, mon cher professeur, avec tous mes remerciements, l'expression de ma considération et de mon dévouement.
» Bridel, pasteur.
» Montreux, 15 juillet.
» N.B. Je trouve dans mon Glossaire du patois roman., arcossei, s. m. nerprun: Rhamiius catharticus. Je tiens de feu M. le doyen Decoppet que cette locaHté était jadis couverte de nerpruns et qu'elle en a gardé le nom. »
Citons aussi quelques fragments d'une lettre écrite par un vieillard plus âgé encore, le landammann Muret, qui allait entrer dans sa quatre-vingt-quatrième année. Olivier lui avait envoyé ses Etudes d'histoire nationale.
« J'ai reçu avec reconnaissance l'ouvrage que vous avez bien voulu m'envoyer. Ce cadeau m'est précieux et par le livre luimême et par la personne qui me l'envoie. J'ai lu votre précédent ouvrage qui m'a profondément ému. Comme il est vaudois, l'au-
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teur de ce livre ; comme il a bien su le voir, le sentir, le décrire, ce pays de Vaud, auquel nul autre ne ressemble! Comme il a bien su saisir les traits, la physionomie, le caractère des habitants de ce beau pays ! Ce premier ouvrage m'assure le plaisir que j'aurai à lire celui que je viens de recevoir; mais, hélas! ma mauvaise vue et l'état de ma vieille tête^ retarderont beaucoup cette jouissance. Je l'ai commencée, cette lecture. L'histoire de Davel m'intéresse vivement. J'aime le rapprochement que vous faites entre Davel et Jeanne d'Arc. Que j'aimerais à lire l'histoire de Jeanne traitée de la même manière que vous avez écrite celle de Davel ! . . . .
» Je n'ai pas pu encore commencer la lecture de la Révolution helvétique, mais, excité par une curiosité intéressée, je l'ai feuilletée. J'y ai vu dans plusieurs articles mon nom cité d'une manière trop favorable; je le dois à votre bienveillance. Dans ma carrière politique, je n'ai jamais aspiré à la célébrité, ni à rien qui en approche. L'amour de mon pays fut mon seul mobile, et le sentiment d'avoir pu lui être de quelque utilité, la seule récompense que j'en attendais ; mais ce n'est pas sans plaisir que j'ai vu dans votre ouvrage mon nom associé d'une manière honorable au souvenir des grands événements de la patrie. »
Après les vieillards les jeunes gens. Olivier avait dédié son Canton de Vaud à «Messieurs les étudiants de l'académie de Lausanne^. » « Ce livre, leur avait-il dit, est à vous comme à sa meilleure espérance. » Ils lui répondirent par l'organe de leur Sénat, et d'une manière qui le toucha sûrement, malgré l'inexpérience visible du langage et du style. Ils le remerciaient surtout de les avoir révélés à eux-mêmes, et se promettaient de trouver dans
^ Il avait eu une attaque et souffrait de vertiges continuels.
^ On a souvent parlé de cet ouvrage comme s'il avait fait l'objet d'un cours à l'académie. Ce n'est pas exact. Le germe seulement en a été déposé dans quelques leçons à l'ouverture du. cours de 1834. Voir préface, pag. ix.
une plus claire conscience de leur propre nature le princii^e d'une activité plus féconde.
« L'amour du pays que ce livre respire, ajoutent-ils, réchauffe, le cœur, relève le courage. C'est pour ce grand amour que doivent avant tout vous remercier ceux qu'un sentiment pareil attache au canton de Vaud. Votre ouvrage, d'ailleurs, est bien à nous.... Aussi l'idée de nous l'adresser nous a-t-elle bien moins surpris que touchés. Nous y voyons une assurance publique de cet attachement que vous nous portez, et dont les étudiants vaudois ont déjà reçu tant de marques précieuses. Vous savez combien il augmente encore à nos yeux la valeur de votre présent et comment nous voudrions pouvoir y répondre. Vous ne doutez point de notre reconnaissance ; mais si vive qu'elle soit, qu'ajouterait-elle à l'affection et au respect de vos élèves...»
» Louis Bridel, consul. »
De l'étranger les témoignages sont nuls ou rares. Les poésies d'Olivier ne furent pas sans y attirer l'attention de quelques bons juges ; mais qui donc à Paris aurait pu lire le Canton de Vaud? Sainte-Beuve en parla cependant en plus d'une rencontre, en société ; il parla surtout de l'étude sur Davel, sujet intéressant pour un amateur si délicat de fine psychologie. Chateaubriand, qui l'entendit, parut s'y intéresser, et demanda à voir l'ouvrage. On le lui fit parvenir, et il remercia aussitôt par un billet que ses douleurs de goutte le forcèrent de dicter à son secrétaire, et dans lequel je remarque cette phrase significative: « Au moins il résultera de vos travaux qu'il a existé de nos temps un homme de religion, de conviction et de courage: vous aurez empêché la prescription contre la vertu. » Si l'on veut se faire une juste idée de la portée qu'a dans la bouche de ce grand sceptique cet hommage au héros de notre indépendance, il faut se rappeler ce qu'il écrivait à Vinet, peu d'années auparavant : « J'ai
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perdu toute foi sur la terre. Je ne crois plus à rien en politique, en littérature, en renommée, en affections humaines; tout cela me semble les plus vaines, comme les plus déplorables des chimères. »
« Je te recommande à Lausanne M. et M^^ Olivier, ménage de poètes très distingués, très bons, et qui ont fait à eux deux des vers souvent admirables. » Ainsi écrivait Georges Sand à un ami qui devait passer quelques jours sur les bords du lac Léman. A Lausanne aussi, on avait l'œil sur ce ménage de poètes, objet de curiosité pour tous, et de sympathie pour plusieurs. Jamais dans les bosquets du pays de Vaud, on n'avait vu nid de rossignol plus retentissant de chansons. Les deux poètes, en vrais rossignols, en laissèrent quelques-unes mourir dans les airs ; néanmoins, celles dont ils notèrent les paroles furent bientôt assez nombreuses pour former le recueil des Deux Voix, dont le titre indique déjà la poétique origine.
Il faut pour un duo de cette nature ou bien deux voix si parfaitement semblables qu'on ne les distingue pas l'une de l'autre, ou bien deux voix franchement différentes, mais non dissonnantes, qui se fassent valoir et se marient en s'opposant. C'est le second cas qui se présente ici, et la différence est assez frappante pour qu'on puisse, sans se tromper, faire le départ de ce qui revient à chacune. La voix féminine paraît au premier abord la plus virile. A elle le haut lyrisme, l'alexandrin puissant, l'alléluia qui retentit. L'autre, la voix masculine, aime à chan-