‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 20 sur 75 · LXXXVIII JUSTE OLIVIER · texte numérisé non relu

LXXXVIII JUSTE OLIVIER

ter dans rombre, à l'oreille. A elle la romance et la chanson ; à elle la timide élégie et les accents rustiques. L'harmonie cependant ne cesse pas de présider à leur concert. Elles ne semblent s'éloigner l'une de l'autre, celle-ci pour aborder des tons de plus en plus graves, celle-là pour perler ses gracieuses notes flûtées, qu'afin de se procurer ensuite le plaisir de se rapprocher ; elles se cherchent en ayant l'air de se fuir, et l'on sent chez l'une et chez l'autre, quels que soient le mode et le rhythme, le sujet et l'occasion, certain motif qui demande toujours à revenir. Les talents varient, les âmes vibrent à l'unisson.

On pourrait faire, à ce propos, de jolis rapprochements. Voyez, par exemple, les deux morceaux intitulés le Muver a7i et Fro7nenade, le premier de M°^^ Olivier, le second de son mari. Pendant qu'il escalade, lui. les pics des Alpes, elle ne cesse de suivre des yeux le sentier qu'il doit gravir, et quand c'est elle qui bocage en sa promenade, cueillant fraises ou fleurettes, il ne la quitte pas du regard. Puis, lorsqu'elle le suppose parvenu au sommet du Muveran. qu'elle le voit contemplant de làhaut la grande houle des montagnes,

Comme un océan des vieux âges Paralysé dans sa fureur,

elle ne forme pour lui qu'un voeu, savoir que son plaisir ne soit pas des yeux seulement :

Oh ! que l'âme se joigne à la vue éblouie, Et de ces grands tableaux soit aussi réjouie, Car la beauté parle de Dieu !

Et lui, de même, quand elle a tout bocagé et que la promenade est finie, c'est vers Dieu qu'il adresse ses pensées, pensées de reconnaissance et d'amour.

NOTICE BJOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE LXXXIX

Ces heures sans mélange et ces fraîches couronnes, Cette féHcité, c'est Toi qui nous les donnes ;

Moi, je viens, à mon tour, T'en faire un doux récit, ô Seigneur qui nous aime ! Comme à son père un fils raconte le soir même

Tous ses plaisirs du jour.

Le succès, j'entends le succès de popularité, ne se partagea pas d'une manière égale entre les deux voix. On aurait pu le prédire. Rien de plus avenant, rien de plus accessible que certaines chansons d'Olivier, entre autres celle du jeune homme qui passe et repasse par là:

Là-bas^ au détour de la rue,

Où si nombreux sont les passants,

A sa fenêtre est apparue.

J'en ai l'âme encore tout émue.

Jeune fille simple, ingénue,

Jeune fillette de quinze ans.

Douce et rosée est sa figure ; Noirs, ses grands yeux ; noire, sa chevelure.

Voilà ! voilà !

Pourquoi je passe et repasse par là.

y[me Olivier n'a pas de ces notes familières. Elle chante le sapin qui se marie à la foudre, le grand aigle qui plane sur l'abîme, le Dieu qui a fait l'aigle et le sapin, et qui a fait l'homme aussi ; elle chante les puissances humaines et surhumaines, amies ou ennemies de la divinité :

L'enfer, tout mugissant de rages éternelles.

Qui sous la main de Dieu se pHe en blasphémant.

L'homme, tombé d'Eden, orgueilleuse poussière,

Gardant, comme un rayon de céleste lumière.

L'intelligence avide, et le remords vengeur

Qui creuse, à chaque pas, son front de voyageur.

xc JUSTE OLIVIER

Il n'y a rien dans les chants de M"^^ Olivier qui s'adresse à la foule ; aussi la foule demeura-t-elle dans son indifférence, ou. si elle en secoua la torpeur, ce ne fut que pour s'étonner de cette femme qui se permettait d'être poëte, et qui ne songeait pas même à se le faire pardonner par la modestie de petits vers anodins. La malignité s'en "mêla, et quelque mauvais plaisant, jouant sur les noms, s'avisa de proclamer qu'une des deux voix n'était pas juste. Dès lors, pour le gros du public, ce fut chose jugée. Comment un calembour réussi pourrait-il n'être pas juste lui-même? Le fait est que si Ton veut s'accorder le plaisir de chercher dans les pièces qu'on peut légitimement attribuer à M°i^ Olivier, des vers qui ne soient pas irréprochables, on en trouvera. Et où n'en trouve-t-on pas? Qui donc a la voix toujours juste? Mais ni les sottes critiques, ni les méchants calembours n'empêchèrent les bons juges de reconnaître et de saluer en elle un vrai poëte. poëte d'inspiration, capable de trotcver des vers que nul autre n'eût trouvés. Ces vers qui appartiennent en propre à ^I"^^ Olivier se distinguent par leur mouvement, comme si quelque chose du naturel d'Alfred de Musset s'ajoutait à la religieuse gravité de Lamartine:

Que ne puis-je, ô mon Dieu ! d'un cœur simple et pieux,

Accepter les ennuis que ton amour m'envoie,

Me consoler en toi, me redire avec joie

Que nos maux d'ici-bas font nos biens dans les cieux.

Voilà le ton, qui peut s'élever et gagner en puissance lyrique, comme dans le morceau du Sapin.

L'arbre a grandi, fier et sublime, Sur son piédestal glorieux, N'aimant que l'aigle de l'abîme, Le soleil, la neige et les cieux.

NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE XCI

Il buvait la tiède rosée,

Les parfums qu'à l'herbe embrasée

Enlève un souffle humide et frais ;

Et d'air pur baignant ses feuillages,

Il s'enveloppait de nuages

Afin de s'endormir en paix.

Ce ne fut pas à Lausanne seulement qu'on se douta de la beauté de ces vers, on la sentit fort bien à Paris :

(( Chez Marmier l'autre jour, nous avons eu le petit punch, écrit Sainte-Beuve... Nous avons dit des vers, petits, courts, vifs, comme le punch qu'à petits, coups nous buvions. Brizeuxen a dit de jolis, pareils à des fleurettes franches et sauvages qu'une chèvre d'Arcadie irait mordre aux fentes des rochers. En qualité de grec par le goût, il est, à un certain moment, entré dans une violente colère contre le nord et contre les sapins. Un Russe qui était là, M. de Tourguenefï, a répondu ; nous avons plaidé pour le nord, et tout d'un coup Marmier allant à un rayon de sa bibliothèque y prit le livre des Deux Voix: alors j'ai lu le Sapin à Brizeux, qui s'est déclaré désarmé. »

J'insiste sur la part de M"^^ Olivier dans ce premier recueil. Ellç est considérable, et pour la qualité aussi bien que pour la quantité. Plus tard, les occupations, les soucis, la prose envahissante de la vie, les épreuv.es et les deuils l'éloigneront de la poésie ; sa présence dans les volumes de vers de son mari ne se trahira plus que par ses initiales au bas de rares morceaux. Néanmoins, sa place est marquée dans l'histoire de notre littérature nationale, non-seulement par la réputation de son modeste salon de la rue Martheray, — un intérieur plus encore qu'un salon, — non-seulement par ses relations au dehors et l'amitié de personnages illustres, mais aussi par quelques-uns des meilleurs vers qui aient été écrits

XCII JUSTE OLIVIER

dans notre pays, par quelques-uns de ceux où il y a le I plus d'âme et de souffle.

Quant à Juste Olivier, on trouve dans le recueil des Deux Voix plusieurs de ses anciens essais. Le choix aurait pu en être plus sévère. Il y a quelques morceaux faibles , par exemple dans la série des Chansons à mon ^ère, qui s'étend de 1828 à 1834. Mais on comprend ici l'indulgence du poëte pour son œuvre. C'était l'habitude, chez les Olivier, de célébrer en famille la fête du père ; enfants et petits-enfants y assistaient, et Juste ne manquait jamais d'apporter une chanson en l'honneur de celui qui fut, dit-il, « sa première poésie. » Tableau digne des ; temps antiques, que celui de ce laboureur qui, le soir, voit les siens réunis autour de la table commune et lui chantant leurs vœux dans des vers toujours touchants, quelquefois admirables. D'autres pièces n'ont pas la même excuse. Le recueil des Deux Voix n'en fait pas moins date dans la carrière d'Olivier, parce qu'il renferme les premiers \ morceaux dans lesquels il ait enfin donné la mesure de I son talent. Il faut citer en première ligne le Messager, qui n'est qu'un épisode du poëme des Campagnes, mais qui s'en détache avec tant de relief qu'il efface et rejette i dans l'ombre tout le reste. Ce reste touche cependant à : une idée chère à Olivier, à une de celles qui l'attireront | ' le plus dans la suite, celle de la pauvre paysanne, condamnée aux durs travaux des champs, mais à qui la force manque, triste, mélancolique, toujours pâle, que ronge j i un mal sans nom, et qui s'éteint comme une lampe sans I huile. En y revenant plus tard, il donnera à ce type tout ; son caractère ; il l'achèvera en l'idéalisant : mais quant I au messager, c'est une de ces bonnes figures que le crayon doit saisir du premier coup, dans toute leur réalité, et où il n'y a rien à idéaliser. Aussi la ressemblance at-elle été enlevée d'un trait. Nous l'avons tous vu passer,

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