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dans nos campagnes vaudoises, cet honnête messager, indifférent sous sa nouvelle de mort. Et quel type heureux que celui de cette mère, regardant à la dérobée ses filles pour chercher sur leur front des gages de santé ! Nous savons où Olivier en a trouvé le modèle. Et quel sérieux, quelle gravité dans l'impression finale, sans que rien sorte du ton simple que réclame le sujet! Mais j'ai tort de m'arrêter sur une œuvre si connue. Pour nous, elle est classique. La nommer c'est la louer.
D'autres morceaux, d'un tour plus lyrique, tels que Pressentiment et le Chant de paix, sont aussi parmi les meilleurs que nous ayons d'Olivier. Mais la perle, en ce genre, est le chant connu de tous les Vaudois, de tous les Suisses français :
Il est, amis ! une terre sacrée,
Où tous ses fils veulent au moins mourir. /
Ceci, c'est le triomphe de la simplicité et de l'accent patriotique. Quand on a fait à son pays un legs pareil, on ne peut plus être tout à fait oublié. Dès ce moment, Olivier a mérité et décidément conquis son titre de poëte populaire et nationàl.
Le succès fut donc plus grand, dans le canton de Vaud, pour Olivier que pour sa femme ; mais pour lui, non plus, il ne fut pas sans réserves. On continuait à l'opposer à Porchat, et Porchat continuait à avoir ses partisans : ce qui rappelait à Sainte-Beuve certaines injustices dont il souffrait de son côté.
« Voyez-vous, écrivait-il, la gloire n'est pas de ce monde. Le succès est au sot comme au fin, il est à toût le monde et c'est pour cela qu'il est fait. On me dit qu'il y a dans la Gazette, d'Augshourg un article où je suis comparé à Planche et à Janin ;
quoi que je fasse en critique, c'est le comble de la gloire où j'atteindrai. Vos Deux Voix et les fables de M. Porchat seront appareillées tout de même, et cela par les mains les plus habiles et les plus délicates ; après quoi il n'y a qu'à se tourner vers Dieu, la seule gloire, ou vers l'ironie, la seule vérité après Dieu. »
Voilà qui est fier, piquant et profond. Et cependant, l'injustice dont on accuse ici le succès se comprend, et n'est peut-être pas aussi absolument injuste qu'il le semble au grand critique. On n'en avait pas encore fini, en 1835, avec la lutte des romantiques et des classiques,^ et c'était cette lutte qui se retrouvait dans l'opposition établie entre les deux poètes vaudois. Les romantiques avaient certainement plus raison que les classiques ; mais ceux-ci, battus en gros, se rattrapaient dans le détail. Nul doute qu'il n'y ait plus de puissance créatrice, d'imagination, de poésie, dans les Deux Voix que dans les Fables de Valamont. Mais il est plusieurs de ces fables qui tiennent tout ce qu'elles promettent, tandis que cela n'arrive qu'à un petit nombre des morceaux d'Olivier. S'il y a plus d'inspy*ation dans le travail de celui-ci, il y a plus de soin dans le travail de celui-là. Porchat achève plus exactement ses bagatelles ; il les pousse plus près de la perfection dont elles sont susceptibles, et il ne faut point en appeler à Dieu si de fort bons esprits, que choquent les fautes et les dissonnances, préfèrent la correction dans une œuvre modeste à l'ambition dans une œuvre incorrecte, car Dieu, cet ouvrier de perfection, pourrait bien leur donner gain de cause, et quant à l'ironie, il y a refuge en elle pour les uns comme pour les autres. On aura beau se trémousser, le bon sens restera le bon sens, c'est-à-dire une chose plus nécessaire que le génie, et il en sera de même du bon goût, lequel n'est qu'une des formes du bon sens. C'est lui qui réclame la
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perfection, lui qui nous dit que rien de ce qui est parfait n'est petit, et que les romantiques, malgré toute leur imagination, n'auront entièrement raison des classiques que lorsqu'ils auront appris à faire aussi bien tout en faisant autrement. Et voilà dans quel sens on pouvait opposer Porchat à Olivier : à quoi les partisans d'Olivier auraient pu répondre qu'il y avait déjà dans les Deux Voix plus d'une strophe, peut-être même plus d'un morceau où cette perfection relative semblait atteinte, et il faut convenir qu'il n'y aurait eu qu'à s'incliner s'ils avaient cité comme exemple le Messager. Avec le Messager^ Olivier prend son rang supérieur. En poésie, notre pays n'avait encore rien produit de pareil.
Aussitôt après avoir publié les Deux Voix, Olivier se mit à son Canton de Vattd, qui l'absorba. Toutefois, il ne déserta pas entièrement la poésie ; c'eût été se déserter lui-même. Des chansons, des sonnets se glissent dans les intervalles de moindre labeur ; mille projets hantent encore son imagination, il les caresse aux heures de rêverie; parfois même il arrive que la muse espiègle se sentant négligée, se venge en se glissant au pied même de sa chaire :
«f Cessez de hanter ma demeure, Lui dis-je, on m'attend à mon cours; Laissez-moi passer, voici l'heure, Passer, mes anciennes amours. »
Elle ôte son chapeau de bergère et part en riant ;
Mais en chaire, ah ! piégçs indignes ! Je la vois, aux bancs les plus sourds, Qui s'assied et me fait des signes ; Des signes d'anciennes amours.
XCVI JUSTE OLIVIER
La sollicitude d'Olivier ne s'étend pas seulement aux vers qu'il écrit ou qu'il voudrait pouvoir écrire, mais à tous ceux qui s'écrivent autour de lui. Olivier est un centre. Il a trouvé à Lausanne, en y rentrant, d'anciens camarades, qui ont aussi leur veine de poétique talent, et que l'affinité des natures rapproche de lui, entre autres Félix Chavannes, celui qui devait lui adresser cette épître d'encouragement à propos du Canton de Vaud, bien connu lui-même par de gracieuses et naïves romances, dont plusieurs aussi, par exemple celle de Berthe, la bonne reine, sont devenues populaires. Il fut des premiers à aller jaser poésie au coin du feu de son ami, ressuscitant une vieille coutume du temps où ils étudiaient ensemble :
Le feu luit, la porte est close, Et le moût piquant arrose La châtaigne qui se fend....
Ranimons la souvenance Des beaux jours qui nous ont lui.
Félix dira sa romance :
Jamais troubadour de France Ne chanta si bien que lui.
C'était néanmoins sur les générations nouvelles que s'exerçait principalement l'attraction d'Olivier. Parmi les jeunes gens auxquels il enseignait l'histoire de leur patrie et du monde, il voyait grandir de vrais et nombreux talents, et il ne pensait pas que ses occupations, si absorbantes qu'elles fussent, le dispensassent de leur donner dés soins. Le moment était remarquable pour l'académie de Lausanne, un de ces moments de séve surabondante et de printanière effervescence. Elle n'a pas encore tous les maîtres qui ne tarderont pas à l'illustrer; mais il se fait, comme i)our leur préparer le terrain, un mouvement
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au sein de la jeunesse, qui semble prise d'un zèle nouveau, d'une haute ambition studieuse et d'une sorte d'ivresse poétique. Jamais les sociétés littéraires entre lesquelles se partage l'activité des étudiants, — celle de Zofingen surtout, alors dominante, — n'avaient eu des séances plus animées; jamais les corridors académiques, jamais les vieux tilleuls de la cour n'avaient été les confidents de plus avides espérances ; jamais esprits mieux doués, jamais talents plus riches de promesses n'avaient pris la tête de la jeune colonne et montré le chemin de l'avenir. Au premier rang se distinguait Frédéric Monneron, vraie nature de poëte, fort bien caractérisée dans quelques vers de Juste Olivier qui sont une sorte d'épitaphe.
Et Monneron, tout air, tout flammes, Dont l'œil en haut toujours montait, A revu son pays des âmes Qu'ici-bas même il habitait.
D'un an plus jeune, Adolphe Lèbre ne promettait pas beaucoup moins, quoiqu'il ne fît pas de vers. « Organisation délicate, élevée, timide, harmonieuse, » il apportait à l'étude des plus graves problèmes de la science et de la philosophie une intelligence dégagée de tout préjugé et l'ardeur dévorante d'une sainte curiosité. Charles Secrétan, leur contemporain et leur émule, semblait flotter encore entre la poésie et la philosophie, et la hardiesse de sa pensée effrayait parfois ses amis. Une pièce de vers que lui adresse M"^^ Caroline Olivier, dans les Deux Voix, nous le représente comme un esprit curieux, bouillonnant, encore « fasciné par la terre, » et prêtant l'oreille à toutes les rumeurs, à toutes les voix de l'univers. Après eux, enfin, de quelques années leur cadet, venait Henri Durand, le doux ménestrel, à la voix argentine, si jeune et si fraîche. Ce ne sont là que les chefs, ceux qui étaient le plus en