XCVIII JUSTE OLIVIER
vue. Combien d'autres, malgré des débuts moins brillants, promettaient de contribuer à entretenir dans le canton de Vaud ce feu sacré qui est la vie de l'esprit! Olivier se considérait comme chargé d'une mission envers ces jeunes intelligences. Il ne cherchait point à exercer sur elles une influence indiscrète ; il n'entendait point présider à leur développement ; il ne se laissait pas non plus abuser par l'éclat de promesses souvent trompeuses ; il discernait fort bien, avec une pénétration presque maladive, les côtés faibles de chacun; mais il était placé de manière à leur servir de centre à tous, à les rapprocher, à empêcher les rivalités, les frottements douloureux, et à faire converger leurs efforts vers un but commun, à l'honneur de la commune patrie. Il était une sorte de frère aîné, protecteur naturel des frères cadets. Adolphe Lèbre, orphelin, logeait chez lui. C'était presque un fils adoptif. « Il aimait, dit Olivier, la vie de famille qu'il avait trouvée à notre foyer, et à laquelle il s'était associé dans ses moindres détails, berçant un enfant d'aussi bon cœur que s'il se fût agi d'une étude philosophique, se laissant gronder avec soumission quand la fièvre intellectuelle, qui l'a dévoré toute sa vie, s'exaltait au point de faire de son travail une véritable maladie. » Les enfants l'appelaient Y oncle Lèbre. Frédéric Monneron, qui demeurait dans le voisinage, venait à peu près tous les jours ; il venait respirer quelques bouff'ées de poésie, avant de se mettre à son travail du soir, et de se donner, selon sa coutume, une indigestion de grec ou d'hébreu ; quelquefois il venait après, pour se la faire passer. Charles Secrétan et Henri Durand — celui-ci un peu plus tard — faisaient aussi de fréquentes apparitions, quoique moins régulières. Une fois par semaine, le samedi, les Olivier recevaient; tout se passait avec une entière simplicité ; on venait avant ou après le thé, auquel rien n'était changé. Ces réunions, plus ou moins nom-
NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE XCIX
breiises, étaient souvent fort animées. Etudiants et professeurs s'y rencontraient. C'était là qu'il fallait aller si l'on voulait savoir la nouvelle littéraire du jour. Il ne régnait dans ce modeste salon, ni fausse élégance, ni ton provincial. L'accueil tout cordial du maître du logis, sa bonhomie et la grâce naturelle de sa belle compagne chassaient bien loin les airs prétentieux. On n'était pas le moins du monde bas bleti dans cette maison où mari et femme faisaient des vers, et quoiqu'on y fût en pleine ville, on y respirait je ne sais quel air de campagne, une senteur d'herbe fleurie, de forêts, et de rhododendron. L'antique simplicité villageoise s'y associait à l'urbanité des mœurs et aux agitations de la pensée moderne. Au reste, ce salon n'était guère que pour la saison d'hiver, saison de plaine, et il arriva plus d'une fois à ceux qui s'y rencontraient le soir de se donner rendez-vous pour l'été dans quelque chalet de la montagne. Les échos des Agites, d'Anzeindaz, des Plans et de Gryon ont retenti des refrains de leurs chansons.
Olivier ne se bornait pas à attirer à lui l'élite des étudiants, il allait à eux, il assistait aux séances de leurs sociétés, il partageait leurs plaisirs et leurs fêtes; il vivait de leur vie, s'y mêlant assez pour la relever et l'embellir à leurs propres yeux, pas assez pour porter atteinte à son prestige et à sa dignité. Il n'y a pas de plus beau souvenir pour les étudiants de ces temps-là que celui des soirées de la Société de Zofingen qu'Olivier venait animer de sa présence. Elles brillent pour eux comme ces étoiles de la jeunesse, dont le rayon prolongé éclaire encore le sentier de l'homme fait.
« Olivier nous a initiés à tant de choses, m'écrit un de ses meilleurs élèves, un de ceux que j'ai déjà cités, M. Herminjard; il nous les a si bien fait comprendre comîne il les comprenait lui-
même, que nous le retrouvons à chaque instant au fond de notre pensée. Je ne parle pas du sentiment, car nous l'aimions comme peu d'élèves ont aimé un maître quelconque. Noiis aimions aussi, et beaucoup, d'autres professeurs, mais pas de la même manière. Ils n'étaient pas au même degré descendus jusqu'à nous. Olivier se faisait volontiers notre égal, et ses relations avec nous , comportèrent d'assez bonne heure une certaine familiarité cordiale. Chaque année, il assistait une ou deux fois à nos séances zofingiennes : c'était alors une véritable fête de famille, car il ne manquait jamais, au second acte, de nous donner la primeur d'une de ses chansons. Ces moments-là comptent parmi les plus beaux de notre jeunesse. Je n'oublierai jamais, pour ma part, la soirée où il nous chanta les Vieux Chênes, ni le sentiment passionné qui éclata parmi nous à l'ouïe de ces beaux vers :
Avant d'entrer dans les sombres domaines Du noir faucheur dont nous sommes les blés ; Chantons, amis, chantons sous les vieux chênes, Le souvenir des beaux jours envolés. »
Ils n'avaient point si mauvais goût les Zofingiens de cette génération, et peut-être ceux qui vivent encore auront-ils plaisir à voir comment d'autres juges appréciaient la chanson des Vieux Chênes,
(L Le dîner avec M"^e Dudevant (Georges Sand) s'est bien passé, écrit Sainte-Beuve à M^^e Olivier, en date du 6 mars 1840.... Je lui ai parlé de mes voyages en Suisse, de Lausanne : (t Oh! je » connais là, m'a-t-elle dit (textuel), un jeune pasteur fort aima- » ble, appelé Olivier, qui m'a un jour apporté des fleurs d'une » manière charmante, de ces fleurs bleues qui croissent au haut » des montagnes : il avait su, je ne sais comment, que je les » aimais, et il m'a beaucoup parlé de sa femme aussi. » Je n'ajoute rien; mais alors j'ai ajouté beaucoup, comme vous pouvez croire : je lui ai parlé du Sapin et de la chanson sur les heaux jours envolés : c'est mon refrain quand je parle d'Olivier, parce qu'en deux mots cela le déclare grand poëte. Je lui ai cité la dernière