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ment partagés. L'heure favorable était passée ; mais l'académie n'en paraissait pas moins prospère, regagnant du côté des professeurs ce qu'elle perdait du côté des élèves. Vinet, Sainte-Beuve et bientôt Mickiéwicz attiraient sur elle les regards de l'Europe, et faisaient à Juste Olivier un nouvel et non moins poétique entourage.
Les relations d'étroite amitié qui s'établirent en 1837 entre Sainte-Beuve et Olivier sont un des événements considérables de la vie de notre poëte vaudois, et nous devrions nous y arrêter longuement, s'il ne nous avait pas devancé en en racontant les phases successives dans un mémoire fort intéressant, qu'on trouvera plus loin. Nous nous bornerons ici à résumer le récit d'Olivier, tout en le complétant sur quelques points essentiels, auxquels il nous sera permis de toucher plus librement qu'il ne pouvait le faire lui-même.
Leurs relations datent du séjour d'Olivier à Paris ; on a pu voir qu'ils y avaient fait fort bonne connaissance, mais pas encore intime. Dans une lettre de 1835, la plus ancienne de leur correspondance, ils en sont toujours au monsieur, et à tout le cérémonial dont se passe l'amitié. - En 1837, un voyage de Sainte-Beuve en Suisse fut l'occasion d'une connaissance plus particulière. Il manqua Olivier à Lausanne et fut le chercher à Aigle, où il fit un séjour. « -Il se montra aimable et sans prétention, point trop parisien, et ne parut pas mécontent de la manière de vivre de l'endroit, de sa cordiale, mais à demi rustique hospitaHté. » Ainsi parle Olivier. Sainte-Beuve,
plus explicite, nous fait mieux voir, dans la première lettre qui suivit son départ, ce qu'étaient les rapports qui venaient de s'établir entre eux, et qui, sauf une interruption, devaient durer jusqu'à la mort :
« Ce qui m'est plus essentiel à vous dire que tout cela, lui écritil après être entré dans quelques détails d'affaires, c'est le profond sentiment de reconnaissance et d'amitié bien touchée que j'emporte du séjour d'Aigle et de cette hospitalité si cordiale et si bonne que monsieur votre frère, mademoiselle votre sœur et vous m'avez donnée. C'est le souvenir que je garde et garderai à jamais de cette douce et simple vie dont les exemples m'étaient si peu connus et qui m'ont rendu tout le parfum des impressions de famille. »
On voit dans quel sens Olivier a besoin d'être complété.
« En vous remerciant, ajoute Sainte-Beuve, je ne remercie pas moins directement M^e Olivier pour tout ce qu'elle y a mis de délicat et d'indulgent. Je vais, dès mon arrivée à Paris, régler cette grande affaire dont la plus difficile partie est l'affermissement de ma volonté. »
La grande affaire pour laquelle il avait besoin d'une volonté plus ferme était le cours de Lausanne sur Port- Royal. Il songeait depuis longtemps déjà à aborder ce sujet. La lettre de 1835 que nous avons mentionnée plus haut en parle très expressément, comme d'un projet qui lui tenait fort au cœur; mais le temps lui manquait à Paris ; sa vie, trop dispersée, ne lui laissait pas des loisirs assez suivis pour un travail qui exigeait une concentration soutenue d'études et d'attention. Cette volonté vacillante ne tarda pas à s'affermir, et bientôt la seule crainte de Sainte-Beuve fut que quelque circonstance imprévue ne vînt à la traverse.
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« Je me suis plus que jamais dirigé vers vous, écrivait-il le 27 septembre, de toutes mes pensées et de tous mes désirs : c'est au point que j'irais, même quand le conseil n'approuverait pas. Vous avez en ce moment en Suisse un de nos amis voyageurs que je redoute un peu : Cousin. Si on Técoute, il me nuira, quoique ami. Mais c'est un des amis à'ici, voyez-vous ? il me louera de manière à me déprécier, sans malveillance ; mais il est ainsi, et il ne faut pas lui en vouloir. Je l'entends d'ici s'étonner et faire mon owaison funèbre. Si quelque obstacle venait de ce côté, il y aurait peut-être lieu à le prévenir. Ses paroles, si spirituelles d'ailleurs, n'ont plus cours sur la place ici. Mais j'espère qu'il arrivera à Lausanne trop tard pour influer en rien. »
Nous ne savons si Cousin fit, en effet, l'oraison funèbre de son ami Sainte-Beuve ; mais tout marcha au gré du jeune professeur en Port-Royal. Il reçut du conseil d'état l'appel attendu, et y répondit en arrivant à Lausanne dès la mi-octobre. Il devait, dans l'origine, loger chez Olivier, et ce fut chez lui, en effet, qu'il descendit. Mais au bout de peu de jours, il trouva plus prudent de se faire deux domiciles; l'un pour le travail, inviolable, inavoué, à l'hôtel d'Angleterre ; l'autre, pour le public, chez Olivier. C'était chez Olivier qu'il recevait. Il s'y rendait vers les trois ou quatre heures, selon qu'il y avait cours ou non, et s'y établissait, comme de la famille. Et vraiment, l'on peut dire qu'il en était, tant ses lettres, après ce long séjour, sont d'un homme qui en a partagé toutes les peines et toutes les joies, et les a faites siennes :
(( Je voudrais avoir grande joie au cœur, écrit-il le 26 décembre 1838, pour vous oflrir quelque bouquet de jour de l'an. Si j'étais près de vous, comme l'an dernier, je ne serais pas embarrassé. Votre joie serait la mienne, et je vous porterais le bouquet cueilli chez vous. Mais ici, dans cette vie de fatigues et de dispersion, ou de retraite hargneuse, dans cette vie sans solennité domestique, surtout pour les gens qui errent comme moi, où sont les
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fleurs ? où sont les sourires, sinon ceux que vous donnent les amis heureux? Et pour cela, il faudrait les voir, et être à portée de leur journée radieuse. Ainsi donc placez-moi auprès de vous dans cette journée de l'an, au milieu des Billou et Bilïon^ joyeux et de moins en moins bégayants ; placez-moi dans un coin du cercle, comme une légère ombre, attentive à tout et silencieuse, qui n'attriste, ni n'obscurcit, mais qui voile un peu, léger nuage que Billou et Billon traversent dans leurs jeux sans s'en apercevoir, mais qui se reforme après et que n'a cessé de voir l'œil des parents. Vous me raconterez comment tout cela s'est passé, et l'eflfet sur vous de V ombre. »
L'amitié, cette fois, la vraie amitié, s'est mise de la partie, et non-seulement l'amitié, mais la douce habitude des préoccupations partagées et d'une vie en commun. Ils savent leurs soucis, leurs misères, leurs embarras; et dans les moments difficiles, dans ces périodes de languissante sécheresse qui, pour la gent professorale, attristent trop souvent la fin des trimestres, il leur est arrivé de faire ensemble à mauvaise fortune bon cœur, comme le témoigne assez éloquemment ce billet de Sainte-Beuve, que je m'enhardis à citer :
« Vous avez un louis d'or : vous me dites : — Mettons nos louis d'or ensemble. Je sais que je n'ai pas un louis d'or, mais seulement une pièce de trois bâches (sic), et je dis non. Vous vous attristez et vous blessez un peu. Je vous dis : — Eh bien, mettons ensemble votre louis d'or et ma pièce de trois bâches, si vous y consentez ; j'apporterai moins que vous dans cette amitié; mais du moins j'y apporterai d'abord le consentement et le bonheur de recevoir plus que je ne donne, ce qui est un des premiers caractères de l'amitié. .»
A partir de ces années 1837 et 1838, commence, entre la famille OHvier et Sainte-Beuve, une longue et pré-
^ Surnom des enfants, corruption de Bijou,
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cieuse correspondance, qui dure jusqu'au moment où les Olivier s'établissent à Paris, sans autre interruption que celle d'un nouveau séjour de Sainte-Beuve à Lausanne, à Aigle et à Eysins, lors de son voyage en Italie, en 1839. Il arriva cette dernière fois, plus épris que jamais, quoique l'oeil encore ébloui des splendeurs de l'Italie :
« J'ai quitté Rome dans la nuit du 18, écrit-il le 22 juin, après y avoir excédé de bien peu le temps que j'avais marqué. Je vous reviens bien fatigué, mais d'un autre genre de fatigue que celui dont je souffrais auparavant : la poitrine m'a l'air d'être très bien, autant que je la puis distinguer dans la fatigue générale. J'ai assez bien vu Rome et dans le sens où je la voulais voir : Je comprends ce que c'est maintenant. On y devient aisément dévot, chacun a son saint : l'un à l'Apollon du Belvédère et au grec, l'autre à Raphaël, un autre aux chapelets. J'ai vu des dévots de toutes les sortes et qui chacun ne croyaient que leur objet, Rome et son séjour prolongé sont le plus grand prétexte à la paresse de l'âme et au parti pris : on y penche tout d'un côté, et rien ne vous y contrarie dans ce grand silence. Au fond, tout cela est mort; Rome n'est qu'une grande ville de province, traversée d'étrangers : ce qui y vit ou qui achève d'y mourir (et achèvera longtemps) a le petit pouls d'un vieillard : ce qu'était le ministère Fleury en France. C'est mon impression, gardez-la pour vous, mes chers amis; n'en dites rien surtout à Mickiewicz.... Je vous reviens plus épris du Léman que jamais: je suis bien content d'avoir vu l'Italie, Naples et son beau ciel^ pour savoir que le bleu ciel est le même quasi partout, que le rayon est le rayon, et le Léman un de ses plus beaux miroirs, que nulle comparaison ne ternit. Il faut que j'y vive, que j'y passe régulièrement cinq mois d'été, à l'étude libre, à la pensée, à la poésie^ à la solitude, à la tristesse, à l'amitié. Je reviendrai passer l'hiver de sept mois à Paris et y faire le condottiere^ le pirate critique infatigable et, autant que possible, équitable. Mais j'aurai mes étés, et je les aurai près de vous. Nous verrons à arranger tout cela. »
Il en fut de ce beau projet comme de tant d'autres;
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toujours caressé, et plusieurs fois sur le point de se réaliser, il ne se réalisa cependant jamais. A partir de cette dernière visite sur les bords du Léman, Sainte-Beuve n'y reparaît que par ses lettres. Elles sont fréquentes. Il ne se passe guère de quinzaine sans une longue missive qui apprend aux Olivier les nouvelles de Paris, les entretient des souvenirs religieusement conservés, et de tout ce à quoi l'amitié peut prendre intérêt. Les lettres sont adressées indifféremment à madame ou à monsieur, en plus grand nombre à madame, qui est censée avoir plus de temps, et vers laquelle — pourquoi ne le dirions-nous pas? — Sainte-Beuve est attiré par un sentiment particulièrement vif d'affection, de reconnaissance et de respect. C'est elle d'ailleurs, évidemment, qui est chargée du département des affaires extérieures. Mais aucune lettre ne va à l'un sans être aussi pour l'autre. Elles sont pour la famille, et il y a un mot pour tous. Les Billou- Billon ne sont jamais oubliés, non plus que Lèbre, ni M"^^ Isaline Ruchet, ni son mari, le futur conseiller d'état, ni personne des anciennes connaissances et amis. Ce sont des litanies de salutations et de gracieusetés à distribuer. Eysins en a sa grande part. Cette nature douce, ces coteaux, ces vallons, ces campagnes, avec la scène du lac et des monts, ce nid d'antique et religieuse honnêteté, tout cela est vivant dans les souvenirs de Sainte-Beuve. En aucun autre lieu, semble-t-il, il n'a mieux joui de la liberté rustique, et de ce cali^ie bienfaisant qui chasse les vaines passions.
Paix et douceur des champs, simplicité sacrée ! Je ne suis que d'hier dans ce repos d'Eysins, Et déjà des pensers plus salubres et sains M'ont pris l'âme au réveil et me l'ont pénétrée.
J'ai eu le privilège de lire toute cette correspondance,