‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 25 sur 75 · NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CIX · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CIX

qu'on ne saurait publier maintenant, mais qui doit l'être, et qui le sera en son temps. Elle est complètement disdincte des chroniques écrites pour la Revue suisse, et publiées récemment sous le titre de Chroniques parisiennes, et il n'y a pas de doute, à mes yeux, qu'elle ne doive former un des volumes les plus intéressants — il y en aura bien pour un volume — de la correspondance de Sainte-Beuve. Ces lettres ont trop de prix, et la publication en est encore trop lointaine, pour que je ne m'y arrête pas quelques moments.

Et d'abord, elles m'ont donné là solution d'un problème que plus d'un critique s'est posé. Comment Sainte- Beuve, si recherché, si précieux parfois dans ses premiers portraits littéraires, dont la phrase tourne et se replie sur elle-même, se chargeant d'incidentes, de parenthèses, de correctifs, dont le style inquiet, perplexe, se trouble dans la perpétuelle combinaison des nuances et des chatoiements, comment a-t-il pu, quand la nécessité lui en a fait une loi, devenir simple tout à coup ? Comment sa phrase s'est-elle dégagée à ce point, pour courir légèrement vers le but? Où a-t-il pris cette aisance de tour et cette limpidité d'expression? Il n'y a pas d'exemple, ou il y en a bien peu, d'un progrès pareil. On en faisait honneur à la souplesse d'esprit du grand critique. On disait qu'obligé enfin d'écrire pour tout le monde et d'écrire en quelque sorte au pied levé, il avait, à force d'art, acquis cet heureux naturel. Ce n'est point cela. Le second Sainte-Beuve a de tout temps été le vrai. Sainte-Beuve n'a eu qu'à être lui-même pour déployer aux yeux étonnés cette facilité de talent et charmer le public par la grâce de sa causerie. Il n'a eu qu'à être pour tous ce qu'il était pour ses amis, à écrire dans les journaux comme il écrivait dans ses lettres. On ne devient que ce qu'on est, et Sainte-Beuve, après tant

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d'autres, en est une preuve de plus. Le faux Sainte- Beuve est celui qui se complique et s'alambique, celui des Portraits. Celui-là n'écrit pas, il compose. Sa faute est celle des écoliers, celle même qu'il a, plus tard, reprochée à Rigault. Habile, ingénieux écolier, il sait qu'il est fort sur les touches et les retouches, et il veut montrer son petit talent. Ce ne sont point des tâtonnements, c'est une recherche, c'est un art. Mais il n'y a pas d'art qui vaille l'absence de l'art, et Sainte-Beuve doit un beau cierge à ceux qui l'ont obligé d'y renoncer.

Mais c'est l'homme surtout que cette correspondance donne à connaître, et l'on verra bien, quand une fois elle paraîtra, le tort que lui font ceux qui envisagent son séjour à Lausanne comme un accident fâcheux survenu dans sa carrière, et tout ce qu'il a déployé, à propos de Port-Royal, de poétique et religieuse sensibilité, comme une complaisance ou l'effet d'une surexcitation passagère. On verra aussi combien on est loin de compte quand on ne sait voir en lui qu'un esprit délié, rompu à toutes les métamorphoses, qui se prête sans se donner et qui, sous le nom d'affections, n'a jamais eu que des engouements, des surprises de l'imagination ou des caprices d'homme blasé. Il lui est arrivé ce qui arrive toujours à ces natures mobiles, impressionnables, multiples, qui comprennent tout et ne se fixent nulle part : on l'a fort calomnié, et il n'aurait guère le droit de s'en plaindre^ parce qu'il y a largement prêté, et que, lui-même, il en a donné l'exemple le premier. Il y a tout un Sainte-Beuve, peu connu de la plupart des critiques et des biographes, entre autres de M. Othenin d'Haussonville, un Sainte- Beuve qui savait être le plus aimable des hommes, aimable par nature, facile à vivre, complaisant, dévoué, bon. A côté du critique, du pirate, c'est son mot, il y a l'homme simple, et si je l'ose dire, le bon enfant. Nous

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