NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CXI
l'avons VU, à propos de Cousin, distinguer entre les amis d'ici, c'est-à-dire de Paris, du Paris littéraire, et ceux de là-bas, du pays d'Olivier. On peut distinguer de même entre le Sainte-Beuve d'ici et le Sainte-Beuve de là-bas. Ce dernier ne sera peut-être pas celui qui occupera le plus de place dans la mémoire des hommes ; il n'en a pas moins existé, il n'en a pas moins fait les délices, parfois aussi le désespoir, de ceux qui l'ont connu. C'est ce Sainte-Beuve qui vient de m'apparaître et de se révéler tout entier dans cette précieuse correspondance. Je demande pardon si j'en parle trop vivement. Cela tient, sans doute, au plaisir de la découverte, plaisir d'autant plus grand qu'elle a été pour moi, non une surprise, mais une confirmation. L'autre Sainte-Beuve est curieux à suivre dans ses évolutions ; il intéresse comme un phénomène. Celui-ci est attachant.
De bonne heure orphelin de père, vivant seul à Paris avec sa mère, jeté tout jeune encore dans le mouvant tourbillon du quartier latin, de l'école de médecine et de la littérature, Sainte-Beuve a peu connu dans sa jeunesse la vie de famille. Il l'a entrevue chez Hugo, mais le tourbillon l'y poursuivait. C'est chez Olivier, à Aigle, à Eysins, à Lausanne, que lui est apparu dans sa simplicité touchante, sans rien qui détonât , le monde des joies intimes et des paisibles contentements. Les Olivier lui ont tenu lieu de famille, et il s'est plu dès lors à rattacher aux souvenirs de Lausanne tout ce qu'il y avait en lui d'instincts innocents, et de rêves ou de regrets de bonheur domestique. Il a chez les Olivier, et chez eux seulement, une place à un foyer. Il le sait, et le répète, avec grâce, avec reconnaissance, et il y ajoute le sel de mille charmantes malices:
« Quand je vois tous vos heureux et romanesques mariages du canton de Vaud, il me prend vraiment regret (par moments)
de ne pas m'être laissé marier aussi pour vivre là parmi vous à demi quart-d'heure de Lausanne, sans jamais remettre les pieds à Paris ; mais on ne m'aurait épousé que pour venir à Paris, et pas si bête !»
Ce pays oîi il a un foyer lui devient presque une seconde patrie ; du moins garde-t-il en son cœur le fidèle souvenir des lieux qu'il y a connus. Il a quelque chose de ce patriotisme vaudois qui tient à la terre, qui est une religion du lieu. Les litanies d'amitiés et de salutations qui allongent ses lettres se terminent souvent par un mot pour le lac, ou pour l'étang de Chamblande, ou pour les « reines des prés d'Eysins » et « le grand orme de Rovéréa, loin desquels on n'a pas d'inspiration profonde. » Il n'entend point d'ailleurs qu'on l'insulte, ce pays, et il faut voir avec quelle vivacité il en prend la défense:
(( Je suis ces quatre jours-ci (la lettre est du i$ août 1838) tout irrité, et devinez pourquoi; je le suis à cause de la question suisse, de cette demande avec menace au sujet de M. Louis Bonaparte; on a ici débité de telles insultes à des noms que je connais et j'honore ! Hier, en lisant les Débats sur M. Monnard, je n'ai pu me retenir et j'ai écrit une lettre, pour relever un peu le faquin qui l'insuhait: la lettre a paru ce matin dans le Siècle; car la Revue ^ est trop compromise pour se brouiller avec les puissances. Ainsi, madame, vous voyez que j'ai un peu de sang suisse dans les veines, et que je ne cesse à aucun moment d'être des vôtres par le cœur. »
Il ne faut pas se figurer que la pointe de sa plume s'émousse dans ces lettres tout afi'ectueuses. Loin de là, il n'est nulle part plus incisif ; nulle part 11 n'a un plus grand nombre de ces mots trouvés, pittoresques, de ces comparaisons qui vous démolissent un homme en le définis-
Revue des deux inondes.