‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 27 sur 75 · NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CXIII · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CXIII

sant. Il en a d'autant plus qu'il se sent plus en sûreté : il sait que personne n'écoute à la porte. — « Ce Leroux écrit philosophie comme un buffle qui patauge dans un marais. » — « Je viens de dire aussi mon mot (ô douleur) sur Lamartine à propos de ses recueillements qui sont des débordements. » — Le discours de réception de Victor Hugo à l'Académie, n'est qu'un « pathos long et lourd, » « très bon à mugir dans un colysée devant des Romains, des Thraces et des bêtes. » Nulle part, pour le dire en passant, on ne voit mieux combien ce qu'il y a dans Hugo de désordonné lui devenait antipathique. Il compare un de ses drames, Ruy-Blas^ à une « omelette battue par Polyphème. » En revanche, il continue à goûter vivement les parties de son talent restées pures d'exagération , et il a des mots charmants sur quelques-unes des personnes qui touchent de plus près au grand poëte, sur M^^^ Léopoldine Hugo, par exemple, « la plus charmante et la plus perlée des ballades de son père. »

Ses nouveaux compatriotes, si on ose les appeler ainsi, les habitants du bon pays du Vaud, n'échappent pas toujours à la malignité de ses critiques, et il sait aussi, au besoin, les peindre et les juger d'un mot. Ce qu'il dit de M. Porchat aurait fait plaisir à Olivier s'il avait eu la moindre jalousie contre le rival qu'on avait coutume de lui opposer. « M. Porchat a réussi assez bien ici; il a une fadeur assez spirituelle. Il s'en retournera content de Paris.... et oublié. » Mais rien, dans le canton de Vaud, n'agace Sainte-Beuve autant que les manques de clairvoyance où la préoccupation religieuse fait tomber les hommes les plus distingués, les Lèbre, les Vinet. C'est alors qu'il a de belles impatiences. La Revue suisse^ par exemple, attribuait une pensée religieuse à la Lucrèce Borgia, de Hugo. C'est de Lèbre que lui était venue

cette idée, qui se mêlait, dans un article de chronique, à d'autres impressions venant de Saint-Beuve lui même :

« Lèbre, écrit ce dernier, vous a induit en erreur comme aurait fait M. Vinet. La pièce est purement ridicule, un drame à orgie et à régence. Il faut avoir de la religion de reste pour en voir là. // n'est pas un de nos spectateurs^ gens du monde, qui n'ait été purement et simplement WEPOUSS'È : voilà l'impression vraie, [ incontestable. Le reste est affaire de journaux et de camaraderie. Lèbre a les yeux trop grands ouverts et trop remplis du soleil des montagnes pour voir juste à nos quinquets. Il a fait du mysticisme là-dessus, comme d'autres ont fait de la philanthropie sur Eugène Sue. Ne donnons pas dans l'écueil au moment où nous nous en moquons. En amalgamant les deux impressions, il résulte un jugement faux et contradictoire. — Mille pardons : mais j'aime le vrai, et toute cette page alambiquée m'a fait mal aux nerfs. Au diable les mystiques ! »

Pendant ce temps, le bon Lèbre, qui ne se doute de rien, féHcite Olivier. « L'acticle sur Lucrèce, dit-il, est charmant. »

Mais la plus belle, la plus rageuse de ses sorties, remonte droit à Vinet. Sainte-Beuve ne cessait de lui reprocher de ne pas faire, par charité, le discernement des esprits, de s'occuper d'œuvres qui ne le méritaient pas, de se commettre avec les « sots. » La coupe déborda le jour où le Semeur apporta à Sainte-Beuve un article flatteur sur Michiels et ses Idées littéraires :

« Je suis furieux contre Vinet, ou pour mieux dire blessé. Quoi ? c'est lui qui dans le Semeur a osé louer et recommander j et dire qu'il aimait un livre ou libelle d'un M. Michiels qui nous ! insulte tous et nous calomnie. Il a osé écrire qu'// aimait le livre ' et la manière et l'auteur quand même. Décidément l'optimisme ne mène à rien, qu'à tout confondre. Moi, je suis plus que jamais pour la grâce prise au sens grossier et dès ici-bas, les bons et | les mauvais, les honnêtes gens et les méchants. Ce Michiels est |

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des derniers, fou et grossier, n'ayant répondu que par des insultes à nos désirs et à nos efforts stériles pour le servir. Sérieusement je ne passerai jamais cela à Vinet, et si je lui reparle ou lui écris jamais, ce sera pour débuter par ce que je vous dis là. La charité est une bêtise. — Vous pouvez le lui dire. »

Voilà bien Sainte-Beuve, et son bons sens et ses impatiences et ses mémorables» boutades. Inutile d'ajouter que le temps eut bientôt effacé cette impression qui devait durer toujours, et que le nom de Michiels n'est pas même prononcé dans les rares lettres que Sainte-Beuve eut dès lors l'occasion d'écrire à Vinet. Mais on peut voir par cette citation qu'il ne se fait ni plus dévot ni meilleur qu'il n'est pour complaire à ses amis Olivier. Il se montre au naturel, n'entrant point dans des confessions qu'on ne lui demande pas, mais laissant fort bien deviner ses faiblesses, ses inconséquences, ses bonnes résolutions suivies de peu d'effet, tous les accidents de sa vie morale et intellectuelle, et toutes les difficultés, toutes les misères de sa vie matérielle, de sa lutte pour l'existence, car il eut à lutter, lui aussi, et s'il faut l'en croire, l'absence d'une position assurée, indépendante, le manque et le besoin d'argent, pour tout dire en deux mots, furent pour beaucoup dans le décousu de sa carrière et la dispersion de ses efforts.

Il ne faut pas croire, non plus, qu'il parle toujours mal de Paris dans ces lettres où il se fait Suisse avec ses amis de Suisse. Ce qui lui paraît rare à Paris, dans son Paris, le Paris littéraire, souvent un peu bohème, c'est une chaude et sympathique atmosphère: « Le cœur ici est supprimé, dit-il, on est plus heureux dans le canton de Vaud, même quand on souffre. » D'ailleurs, il jouit plus que personne des ressources et de la société de Paris, et de tout ce mouvement d'esprit, de conversation et de

publicité. Il aime aussi Paris pour lui-même, et il se plaît à en décrire les pittoresques aspects : '

(I Paris est beau ; l'autre soir, passant sur le pont des Arts, j'admirais cette Seine souveraine, cette cité et sa Notre-Dame, tant de silhouettes et de flèches nettement dessinées, les lignes du Louvre, mais surtout le couchant qui n'a rien ici à envier à ceux des Alpes. Dès que le ciel s*en mêle, il sait bien égaliser les grandeurs. Le couchant donc était chaud, magnifique et glorieux. Par delà, par-dessus les Champs-Elysées, s'apercevait, j dominant et détaché, l'arc de triomphe de l'Etoile, qui faisait j nuage noir dans l'or du ciel, et par son ouverture empourprée, j semblait la porte des archanges triomphateurs. J'aurais voulu | qu'il fût du côté de Lausanne, mais c'eût été trop beau ; il était juste du côté opposé, de ce côté des grandes mers et des Atlantiques immenses, orageuses ou pacifiques, où bon gré mal gré, ' nous irons tous, faibles ruisseaux ou fleuves, nous perdre un jour dans le couchant ou dans la nuit. » ,

La lettre à laquelle j'emprunte cette page est du 20 juin ! 1^3^- Qu^ puis-je la citer tout entière, pour donner un échantillon, un seul, mais complet, de cette correspondance unique ! Il y faudrait dix pages, et nous avons déjà multiplié les citations et dépassé les bornes. C'est plein, c'est savoureux, comme les meilleures lettres de . M™6 de Sévigné. Prose et vers, amitiés, détails intimes, bagatelles familières, graves réflexions: rien n'y manque. Et les nouvelles, quelle gerbe! Cette pauvre M"^^ Valmore, dont la destinée est de nouveau anéantie, attendu j que rOdéon ferme, et « les voilà cinq dans la ba^rque sans boussole, à la garde du vent ; » — et les Pauvres fleurs de la même M"^^^^ Desbordes-Valmore, qui vont paraître; - - et l'édition de Fontanes à laquelle Sainte-Beuve travaille : « Je souris parfois de mon zèle si naturel d'ailleurs })our ce charmant poëte ; mais je pense à l'air de j converti que j'aurais si je mourais là-dessus: il a com- j

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mencé par Ronsard pour finir par Fontanes ; » — et le travail d'Olivier sur Davel qu'on attend pour la Revice des deux mondes \ — et ce Granier-Cassagnac... passons sur cet article ; — et VAnge déchu que vient de publier Lamartine: « J'ai lu votre dernier.... » essaie de lui dire un ami. « Ah! vous êtes plus avancé que moi, interrompt le poëte, car je ne l'ai pas lu encore; » — et les articles de Vinet sur ce même Ange déchu : « Comme c'est la charité chrétienne dans la critique littéraire! et penser que probablement Lamartine ne prendra jamais la peine de lire sérieusement cela; et qu'il dira négligemment peut-être en jetant les feuilles: Ils sont furieux contre moi !..,. sans leur en vouloir. »

Il faut finir. Cependant il est un point que je me reprocherais de ne pas noter encore.

On a beaucoup dit que ce qui manquait le plus à Sainte-Beuve, c'était l'âme, la passion. Il en savait pourtant bien le prix, car il se demande, à la veille d'une représentation Phèdre par M^^^ Rachel, si la passion, « cette grâce suprême, » lui viendra. Je n'ai point l'intention de m'inscrire en faux contre le jugement universel ; il est trop évident que l'œuvre de Sainte-Beuve, à la prendre dans son ensemble, révèle plus de vivacité d'intelligence que de chaleur d'âme ; mais pour celui qui a lu la correspondance de Sainte-Beuve avec les Olivier, il y a un moment dans sa vie où brille le sombre éclair de la passion. On ne se le figure que critique et vieux garçon, parce que c'est ainsi qu'on l'a vu vieillir. Il n'en a pas moins eu son rêve de bonheur à deux; non-seulement il a voulu se marier, mais il a aimé, il a espéré, et il a vu son rêve emporté.

« La douleur que j'en ai éprouvée, écrit-il (i^r septembre 1840), et que j'en éprouve est inexprimable ; imaginez (jue j'y

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