‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 28 sur 75 · CXVIII JUSTE OLIVIER · texte numérisé non relu

CXVIII JUSTE OLIVIER

suis retourné malgré moi dès le surlendemain du refus ; j'y retournerai, qui sait? ce soir même... Ainsi, cher ami, au moment où vous êtes inquiet ou heureux (les Olivier attendaient une augmentation de famille), je ne suis plus ni l'un ni l'autre, mais abattu net. J'ai erré ces trois jours durant comme un chien sous le soleil : haeret lateri lethalis arundo. »

Et à trois mois de là, le i^"^ décembre:

« Il s'est opéré ét il s'opère en moi des révolutions bien tristes: la joie du cœur a sombré, et le cœur aussi, je le crains, au moins pour un moment. Il existe, encore, mais au fond de l'abîme, et je n'ai pas toujours le temps et le courage d'y plonger. — "Ma nouvelle position ^, au lieu de me procurer plus de loisir, comme il serait raisonnable d'en prendre, ne fait que m'exciter à des travaux les plus divers : et je m'y livre pour m'étourdir, comme d'autres au jeu ou à la boisson. Je fais des articles coup sur coup. Je me jette en pleine eau dans le gribouillage. Au moins, pendant ces courtes et fréquentes fièvres, le reste pour moi n'existe plus. »

Un dernier détail: La pensée de la mort a de bonne heure et souvent préoccupé Sainte-Beuve. Plusieurs lettres à Olivier ont rapport à ses dernières volontés. Il se trouvait entre autres, dans le nombre, un pli qui est demeuré cacheté jusqu'à ces derniers temps, et sur l'adresse duquel on lisait : « Ceci est mon testament. » Ce testament, écrit tout entier de la main de Sainte-Beuve, sur papier timbré, le 20 avril 1844, à été annulé par d'autres, postérieurs ; mais il est intéressant pour nous en ce qu'il montre combien était grande la confiance de Sainte- Beuve en Olivier, combien sincère son amitié. Il lui lègue

^ Il était bibliothécaire à la Mazarine, et il avait brigué cette place afin d'avoir une position et de pouvoir faire sa demande en mariage.

NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE CXIX

sa bibliothèque, il le nomme son exécuteur testamentaire, et il l'institue, pour le cas où sa mère serait morte, son légataire universel, « Je lui lègue, dit-il, tout ce qui m'appartient en maisons, rentes ou autres propriétés, y compris mes œuvres littéraires. »

Ce document a encore un autre intérêt. On y voit Sainte-Beuve songeant déjà aux derniers devoirs qui lui seront rendus, et prenant dès cette date des dispositions toutes semblables à celles qu'il devait prendre plus tard, avec cette différence toutefois, qu'il demande à être porté à l'église, au lieu de l'interdire. Voici l'article :

« Je désire expressément qu'il ne soit fait à ma mort ni cérémonie aucune, ni discours funéraire, ni rien de solennel, aucune convocation même ; qu'on me porte à l'église, puis au cimetière de grand matin, et seulement accompagné des amis qui se trouveront par hasard informés et qui viendront me donner ce dernier témoignage. »

Le recueil des Deux voix, le Canton de Vaud et les Etudes d^ histoire nationale sont les principaux fruits du travail d'Olivier pendant les dix premières années de son séjour à Lausanne, de 1833 à 1842. A partir de 1842, tout le temps qu'il ne réserve pas pour son enseignement est consacré à la Revue suisse.

La Revue suisse, dont la fondation remonte à l'année 1838, est née de la recrudescence de vie littéraire qui se faisait sentir à Lausanne et dans le canton de Vaud. De rares écrivains avaient essayé auparavant quelque publication plus ou moins périodique, telle que les Etrennes

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helvétiennes du doyen Bridel ; mais un recueil ouvert à tous, une revue destinée à vivre de la vie intellectuelle du pays, à en être le produit et l'exacte expression, cela était nouveau pour le public vaudois. Je dis pour le public vaudois, et non pour la Suisse romande, car il existait à Genève, depuis quarante-quatre ans déjà, une publication analogue, qui, sous les titres de Reime britannique^ puis de Bibliothèque universelle, n'a cessé de jouer son rôle, parfois même un rôle important, dans l'histoire littéraire de notre pays, et qui était destinée à se fondre plus tard avec la Revue suisse, à la naissance de laquelle nous assistons. L'exemple de la Bibliothèque universelle ne contribua pas peu à faire sentir à Lausanne le besoin d'une revue vaudoise, que celle de Genève eût pu rendre inutile, si elle avait su, dès ce tempslà, rallier les écrivains et les lecteurs des diverses parties de la Suisse française. Mais Genève était Genève, et Lausanne était Lausanne^ Chacun allait de son côté. Ce fut à Marc Ducloux, l'imprimeur, homme d'esprit, actif, entreprenant, que vint l'idée de ce recueil. Il s'en fit l'éditeur, et en confia la direction à Charles Secrétan, qui venait à peine d'achever ses études, mais que — à défaut d'Olivier, alors absorbé par le tableau du Canton de Vaud — son zèle, son activité, son talent, sa jeunesse même, désignaient pour une œuvre où il s'agissait d'enlever un succès. La nouvelle revue débuta modestement. La livraison n'avait guère que trois feuilles ou trois feuilles et demie (48 à 56 pages) ; mais, comme dit le proverbe, aux petites boîtes les bons onguents. Historiquement, il n'est pas de publication plus importante parmi celles qui ont vu le jour dans notre pays à partir de 1830, parce qu'il n'en est pas qui prouve mieux que le canton de Vaud avait fini par atteindre l'âge de sa majorité littéraire. Toutes les autres sont individuelles ; on peut les

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