‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 29 sur 75 · NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CXXI · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CXXI

soupçonner de ne devoir leur origine qu'au hasard de quelque heureux génie. Ceci est la revue^ c'est-à-dire l'œuvre collective sans laquelle il n'y a pas de vie en commun, de foyer d'activité. Aussi quiconque est né Vaudois, à moins d'être entièrement dépourvu de sens et d'intérêt pour les choses littéraires, éprouve-t-il une secrète émotion en retrouvant dans la poudre des biblothèques ces vieux et minces cahiers jaunes, dont la couverture porte ce simple titre : Revue suisse. C'est de là que nous datons. Quel plaisir de les feuilleter et de se sentir dès l'abord en plein courant ! Un excellent article de Vinet, qui a paru plus tard, sous forme de lettre, en tête du tome III^ de sa Chrestomathie, ouvre la première livraison ; puis vient une pièce de Frédéric Monneron, r Alouette, qui est encore aujourd'hui ce que la poésie a produit chez nous, je ne dirai pas de plus parfait, mais de plus éthéré, de plus vif, de plus enlevant. Une revue qui débute par des vers pareils et par une pareille prose établit son droit à l'existence. Aussi le succès désiré futil obtenu. Le premier exercice prouva que la Revue suisse pouvait vivre et se suffire à elle-même.

Juste Olivier et sa femme comptèrent dès le commencement parmi les principaux collaborateurs, et bientôt, voyant poindre enfin l'espoir de quelque loisir, ils se dirent l'un à l'autre que cette revue devait devenir leur revue, cette œuvre leur œuvre. Cette pensée s'enracina plus profondément dans leur esprit lorsque, en 1839, Charles Secrétan, appelé à enseigner la philosophie à l'académie de Lausanne, résigna ses fonctions de directeur de la Revue suisse entre les mains de l'éditeur, Marc Ducloux, qui s'en chargea provisoirement. Aussi ne fûtce pas sans regret qu'ils virent ce dernier les confier à MM. Frédéric Chavannes et Frédéric Espérandieu. C'étaient deux choix excellents, deux vrais amis des bonnes

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et belles lettres, amis d'Olivier, dont l'un, poëte aussi, avait été le rival dans un concours académique. Mais Olivier se sentait placé de manière à faire plus qu'ils ne pouvaient faire. Ce n'était point assez, pensait-il, de reproduire les divers aspects de la vie intellectuelle du canton de Vaud et de publier des correspondances de Berne, de Bâle, de Zurich ; il fallait encore donner à la Revue un intérêt plus général, en faire un petit miroir du vaste monde. Olivier comptait pour y réussir sur ses relations à Paris. Il eut un moment l'idée de fonder une autre revue, à ses risques et périls ; mais le pays n'offrait pas assez de ressources pour les diviser ainsi, et la concurrence ne pouvait qu'être fatale aux uns et aux autres. Tous les intéressés le comprirent. A la suite de pourparlers et d'amicales négociations, un arrangement consenti par les deux parties fit de Juste Olivier non-seulement le directeur, mais le propriétaire de la Revue suisse, dont il fut seul chargé dès le mois de janvier 1843.

Sainte-Beuve prit feu à l'idée de cette publication, non qu'il en attendît pour sa réputation quelque accroissement prochain, non qu'il comptât sur un succès en France, c'est-à-dire à Paris, mais au contraire, parce qu'il savait bien, connaissant son public, que la Revue resterait une revue suisse, qu'il n'en parviendrait pas un exemplaire dans le monde qui l'entourait, de telle sorte qu'il pourrait y dire toute sa pensée et la dire en paix. C'était un de ses tourments de se sentir enlacé par mille obligations, et jeté si avant dans le courant de la vie parisienne qu'il ne lui était plus possible, rentré dans son cabinet, d'exercer son métier de critique en n'ayant en vue que la vérité vraie et sans acception de personnes. Comment dire tout ce qu'on pense de quelqu'un qu'on a rencontré la veille dans un salon et qu'on rencontrera le soir même dans un autre salon ? L'adresse n'y suffit pas ; on

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