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biaise, on fléchit. Et dans les temps de crise politique ou religieuse, quand la société est divisée en deux camps acharnés à se nuire, comment être juste envers ses ennemis, comment surtout être vrai envers ses amis? On loue ou l'on bafoue, et il s'établit une critique de convention, qui étouffe la critique indépendante. Ce n'est pas que celle-ci ne prenne sa revanche, mais en secret, dans les cercles intimes. A Paris, la vraie critique s'écrit moins qu'elle ne se parle. Ainsi en jugeait Sainte-Beuve, et l'un de ses titres aux yeux de la postérité sera de n'avoir jamais senti sans impatience sa plume ainsi enchaînée. Plus d'une fois il a voulu secouer le joug, et il lui est rarement arrivé de se laisser entraîner à quelque complaisance sans que sa malice profitât de la première occasion pour se donner la satisfaction d'une revanche. Il a pris soin d'ailleurs de nous mettre lui-même en garde, en faisant à diverses reprises l'aveu de ses petits péchés. Sainte-Beuve n'est pas homme à se contenir longtemps ; il faut chez lui que la vérité se fasse des issues. Et voilà pourquoi, dès le premier jour, il s'éprend de la Revue suisse.
« Tâchez, écrit-il à Olivier, de fonder là-bas quelque chose, un point d'appui quelconque, un organe à la vérité ; je serai tout à vous. Ici il n'y a rien, rien de possible ; il faut le point d'appui ailleurs, indépendant: ce que Voltaire a fait à Ferney avec son génie et ses passions, pourquoi ne le fonderait-on pas à Lausanne avec de la probité et du concert entre trois? Pour moi, je me sens de plus en plus ici comme étranger... Faites-nous là-bas bien vite une patrie d'intelligence et de vérité; je vous aiderai d'ici de tout mon pouvoir, et peut-être un jour de plus près. Durez seulement. »
Ces lignes étaient jointes à une lettre-chronique du i8 février 1843, celle où il se moque si agréablement des
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génies persans de Lamennais, des Amschaspands et des Darvands, Peu auparavant, dans une lettre du 28 décembre 1842, Sainte-Beuve expliquait les raisons particulières qui, dans ce moment-là, rendaient la presse française moins accessible que jamais à la critique indépendante. C'étaient d'abord les écrivains romanciers, les auteurs de feuilletons, qui étaient devenus collaborateurs de tous les journaux, et dès lors « inviolables. » Ensuite, c'était l'excessive concurrence, qui avait fait baisser les prix d'abonnement, en sorte que les journaux, ne vivant plus que par les annonces, étaient sous la dépendance des libraires qu'ils servaient. « Complaisance et vénalité, dit-il, c'est là toute l'histoire. » Il ne voyait pas de remède prochain à cet état de choses, pas plus qu'il ne croyait à la possibilité d'écrire en Suisse en vue de Paris ; aussi ne cessait-il de recommander à ses amis de tourner leurs yeux et leurs visées d'un autre côté, du seul côté où il y eût de l'avenir.
a Le public de la Revue, écrivait-il, celui auquel elle doit viser de plus en plus^ c'est le dehors, c'est la Suisse et l' Allemagne : Suisse allemande et française et ce qui s'en suit. Conquérons ce champ, s'il se peut. L'étranger c'est, on l'a dit, à beaucoup d'égards, une province et la dernière de toutes; oui, mais, à d'autres égards, c'est un commencement de postérité : écrivons pour ce dernier aspect. »
Et plus loin, dans la même lettre (12 décembre 1843) :
« Encore un coup, c'est là la pente, c'est là le courant possible, et aussi nécessaire que celui de l'Autriche par le Danube. Vouloir faire d'ici un centre, c'est une chimère. Laissons Paris et visons Appenzell. La gloire au bout du compte s'y retrouverait \ »
^ La lettre dont nous détachons ce fragment est citée presque au complet dans la troisième partie du travail d'Olivier sur Sainle-Beuve à Lausanne et dans sa jeunesse.
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Non-seulement Sainte-Beuve se montra bien disposé, mais aussi longtemps qu'Olivier fut propriétaire et directeur de la Revtte suisse, il lui envoya régulièrement de longues et piquantes lettres destinées à ses chroniques. Son zèle ne se démentit pas un instant. Les lettres arrivaient, trois, quatre par mois, se corrigeant, se complétant. Il faisait de la Revue suisse son affaire et ne se rebutait point de prêcher dans ce désert. Il savait bien que le désert se peuplerait tôt ou tard, et qu'aucune de ses paroles n'y resterait perdue. Il les mettait là, en dépôt pour les générations futures ; c'était une issue pour la vérité. Maintenant que toutes ces correspondances ont été publiées, non telles que les donnait Olivier, qui arrangeait, déguisait, choisissait et souvent ajoutait, — car il avait d'autres sources encore ; — maintenant qu'on les a telles que les envoyait Sainte-Beuve, on peut juger combien l'intérêt en est grand. Pour le détail et la richesse des informations, ces lettres sont d'un contemporain, et d'un contemporain qui est au courant de tout ; pour la justesse des appréciations, on dirait la voix de l'avenir. Ge n'est pas qu'on ne puisse jamais le prendre en défaut. Avec son esprit désabusé, il ne voit pas tout de suite la portée de certains entraînements où il soupçonne plus de charlatanerie que d'enthousiasme ; sceptique, il croit l'humanité sceptique, et ne fait pas assez la part du romanesque dans les choses de ce monde, même dans les plus positives. Il ne sent pas assez, pour en citer un exemple frappant, ce qu'il peut y avoir de puissance morale et d'action sur les masses dans une politique de poésie comme celle de Lamartine. Mais cette illusion à part, illusion du désillusionnement, quelle pénétration de coup d'oeil, et avec quelle sûreté de main il arrache les masques et met à nu les visages. Comme il sait être et rester lui-même au milieu de ce tourbillon
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changeant qui donne le vertige aux raisons les plus fermes, et quel ressort, quelle capacité de résistance, quelle vitalité dans ce bon sens qui lui vient de la nature, qui survit à ses engouements et perce encore dans ses im- j patiences !
Le succès de cette chronique fut très grand en Suisse ; il fit à la Revue un rôle et une position. On a aujourd'hui, dans les revues et journaux, des correspondances de partout. Alors, c'était chose déjà remarquable que d'avoir une chronique de Paris, et quant à en avoir une . \ de cette qualité , ce sera toujours une fortune excep- ! tionnelle. Les lecteurs ne tardèrent pas à s'en apercevoir. Quoiqu'ils ne fussent pas dans le secret, ils sentirent qu'Olivier puisait ses renseignements en bon Heu, et s'étonnèrent d'être souvent mieux au fait de ce qui se passait à Paris, dans le Paris littéraire, que beaucoup de gens qui y vivaient ou en revenaient. Cependant la chronique ne fut pas seule à obtenir les suffrages. Les morceaux, de nature diverse, qui formaient le corps de la Revue, étaient souvent fort distingués, et l'on eut entre autres l'agréable surprise d'y voir se succéder des œuvres d'imagination dignes et capables de plaire. Déjà dans les années précédentes, on avait attribué à M"^^ Olivier un certain nombre de nouvelles qui n'étaient point signées. On en avait remarqué une surtout, qui avait paru en 1838, r Honneur de famille, faite pour saisir et se graver dans la mémoire. Bientôt on vit apparaître un nouveau collaborateur, nommé Charles Autigny, le plus actif, le plus fécond de tous les auteurs de nouvelles qui prêtaient leur concours à la Revue. Il ne fallut pas longtemps pour percer le mystère de ce pseudonyme. C'étaient encore les deux voix, ou plutôt les deux plumes. Juste et Caroline Olivier. L'opposition de leurs talents est la même ici que dans la poésie; chez l'une, la préoccupation tragi-
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que et le jet hardi de la création ; chez l'autre, plus d'art, plus de patience, et l'amour des combinaisons gracieuses, des idylles doucement mélancoliques, aux senteurs de rose ou de violette. Nous ne saurions entrer dans le détail de chacune de ces compositions; mais au moins devonsnous mentionner un récit très intéressant, pour l'époque très nouveau, d'une excursion à Zermatt, et un petit roman intitulé Malessert, l'un et l'autre de J. Olivier. Ce dernier morceau, très oublié des générations actuelles et qui le serait moins, sans doute, s'il avait été réimprimé, eut dans le temps un succès local assez vif. La scène est à Lausanne, et l'action débute par la rencontre, nullement fortuite, de la belle Madeline, l'espiègle aux cheveux d'or, et du bon Sylvestre Malessert, l'amoureux maladroit, qui serait moins gauche s'il était moins épris, sur le grand escalier dit du Marché , lequel des bas-fonds de la Palud gravit jusqu'à la cathédrale. Nous avons vu Olivier poëte ou historien, souvent poëte et historien tout ensemble, le voici romancier. Le récit pourrait être plus simple ; l'auteur s'y mêle trop, il prend trop souvent le lecteur à partie ; il discute les situations et analyse les personnages ; on pourrait aussi lui reprocher de n'être ni assez réaliste, ni assez fantaisiste, de n'être ni dans le monde des rêves, ni dans celui des choses ; — il n'en réussit pas moins à faire aimer les héros de son histoire, et cela parce qu'il les aime lui-même. Il est épris de Madeline autant que Sylvestre Malessert, et il se sent au fond de l'âme, comme Madeline, un faible pour ce pauvre Sylvestre, qui, à vrai dire, lui ressemble un peu, malgré ses gaucheries, et dont la physionomie honnête ressort à côté de celle de son rival, Fernand, jeune homme adroit et blasé, égoïste et brillant. Une certaine dame de Préverenges, veuve, mais encore jeune et jolie, mélange de sagesse et de coquetterie, figure heureusement auprès de Madeline. Le tuteur