‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 3 sur 75 · NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTÉRAIRE V · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTÉRAIRE V

voilà le berceau et la capitale de cette poésie vaudoise dont le génie caché devait lui révéler les secrets \ »

Eh bien oui, c'est à Gryon que l'imagination se transporte quand on parle d'Olivier. C'est là que vont le chercher en pensée tous ceux qui ont reçu l'hospitalité de son chalet. Mais il faut se garder d'y emprisonner le génie.

De la colHne où s'adosse Gryon, on commande un vaste paysage : la vallée du Rhône, le lac Léman, Lavaux, La Côte, le Jorat, le Jura ; et de quelque côté que se porte le regard, vers les villes ou vers les villages, vers les vallons ou vers les coteaux, vers le pied des Alpes ou vers le pied du Jura, partout il rencontre quelqu'un de ces lieux aimés. C'est tout ce pays qui est le lieu aimé.

Olivier ne s'isole point, là-haut, du reste du monde. L'air qu'on respire à Gryon n'est pas un air renfermé; le vent des Alpes le renouvelle. Gryon, c'est la patrie vaudoise ; Gryon, c'est la Suisse ; Gryon, c'est la montagne ; Gryon, c'est le nid haut perché qui voit se dérouler de lointaines perspectives, et parmi les pensées du génie qui l'habite, il pourrait bien s'en trouver d'aussi vastes que l'horizon oii se perd sorf regard.

Parlons sans métaphore : il y a une manière d'être, de penser, de sentir, qui est vaudoise et qui a sa poésie, mais une poésie encore enveloppée, à laquelle a manqué la force ou l'occasion de se dégager. Cette poésie a sa -physionomie particulière, ses traits caractéristiques, qu'elle tient de la nature ou de l'histoire. Elle est empreinte de la gravité religieuse propre aux populations qui ont conservé la tradition réformée du XVI^ siècle, et cela suffit

^ Discours de M. le professeur Amiel à la séance générale (i$ juin 1876) de l'Institut national de Genève.

VI JUSTE OLIVIER

à la distinguer de celle dont les échos nous viennent de France ; elle est née au village, elle est campagnarde et montagnarde, ce qui la distingue non-seulement de celle de Paris, mais aussi de celle de Genève; elle est timide, modeste, et même un peu honteuse; elle sait que les railleurs sont nombreux, et elle s'en cache; mais elle sait aussi fort bien, quand elle s'oublie ou prend courage, faire sonner sa petite voix argentine. Il arrive souvent qu'on se demande si elle rit ou si elle pleure. Il y a de la grâce et de la bienveillance dans ses malices, souvent aussi de la malice sous ses airs les plus accueillants ; elle n'aime pas l'esprit tout uni ; elle aime ce qui fait penser, rêver, chercher; elle se plaît aux traits enveloppés qui disent deux choses à la fois ; elle a des gaietés mélancoliques et des mélancolies qui la font sourire elle-même ; elle a ce bon sens sournois qui intervient dans les questions par un mot inattendu ; elle a horreur des pédants, horreur du pathos; elle a l'inspiration plus vraie que facile, et quand elle ne se traîne pas terre à terre, ce qui lui arrive trop souvent, c'est moins pour s'élancer que pour creuser et fouiller; elle a plus de profondeur que de jet. Que dirai-je enfin? Elle n'est ni française, ni allemande, ni italienne; elle n'est ni savoyarde, ni franc-comtoise, ni fribourgeoise, ni valaisanne; elle est vaudoise. Les Alpes et le Jura lui sont également familiers; le ciel qu'elle connaît est celui qui se mire dans le Léman; elle sait le goût de la châtaigne et du raisin ; elle sait aussi combien l'ombre est fraîche sous les sapins des grandes joux. A ces contrastes, qui sont du pays, s'ajoutent ceux que présente le peuple dont elle est l'image: peuple jeune et vieux, qui a de l'expérience et qui n'en a pas, c^ui depuis longtemps aspirait à être lui-même, et n'y a que tardivement réussi, peuple dont l'histoire se confond avec celle de tous ses voisins, qui a trop reçu et de trop de

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