‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 4 sur 75 · NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE VII · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE VII

côtés pour que son caractère ait pu facilement se démêler, qui a gardé jusque dans l'ivresse de sa liberté quelques traces des habitudes de la sujétion, et qui associe aux ardeurs de l'enthousiasme les tiédeurs et les mollesses du scepticisme.

C'est de cette poésie vaudoise que Juste Olivier a voulu devenir l'interprète. Mais il y a plus. Ce peuple si lent à se former, Olivier ne l'a pas vu dans le passé seulement, il l'a vu aussi dans l'avenir, et le génie du lieu lui a révélé à la fois ce qu'est et ce que pourrait être, ce que devrait être la poésie vaudoise.

C'est une prédestination pour un peuple que de se voir logé comme nous au carrefour des nations, entre les plus grandes et les plus intelligentes parmi celles qui se disputent la palme du progrès, et c'en est une aussi, non moins significative, que de parler la langue française en étant libre du joug romain.

Genève a largement et brillamment profité d'une position aussi exceptionnelle; nous pourrions en profiter comme elle, et mieux en un certain sens. Genève, boulevard de la Réforme, a eu par là une vocation spéciale. Elle a toujours été, elle est encore, moralement, une place de guerre. C'est une ville de discipline. Les partis s'y organisent comme des armées. Cette façon de prendre la vie a donné une énergie particulière au caractère national, mais aux dépens quelquefois de l'originalité des physionomies individuelles. Il y a un type genevois. Dans nos campagnes règne une plus grande liberté. Chacun y est plus soi. La pensée, moins batailleuse, y est plus méditative, et fait plus de chemin avec moins de bruit.

Voilà, si j'ose le dire, des appels, des invitations, qui résultent de notre position même, et auxquels nous n'avons jamais répondu que très faiblement. Il y erf a d'autres, plus éloquents encore, plus visibles, dans les magni-

VIII JUSTE OLIVIER

ficences de la nature. Un pays pareil doit réfléchir sa beauté dans l'âme de ses enfants. Le fait-il? Hélas! il est bien à craindre que le voyageur ne soit encore trop fondé à trouver avec Rousseau que ce peuple n'est pas né pour ce pays, ou que ce pays n'a pas été fait pour ce peuple. Cependant ce pays et ce peuple sont mariés l'un à l'autre, et comme le pays ne peut pas descendre au niveau du peuple, il faut que le peuple s'élève au niveau du pays. C'est un appel encore, un appel de tous les instants, qui ne cesse de retentir dans les âmes d'élite. Ces appels, tant de l'histoire que de la nature, constituent aussi le génie du lieu; on dirait des vertus latentes que nous portons et refoulons en nous, des germes qui demandent à éclore, qui appellent la séve, et qui se flétrissent, faute de soins. Ils n'en sont pas moins une partie de nous-mêmes ; nous nous mutilons en les négligeant, et le caractère national ne pourra se dire formé que lorsqu'il sera à la hauteur de la tâche que lui ont dévolue la nature et l'histoire.

Poésie de notre lac, de nos campagnes et de nos montagnes, poésie de nos mœurs et de nos aspirations : voilà ce que Juste Olivier veut traduire en vers.

Cette ambition est-elle nouvelle ?

Pas absolument.

S'il suffisait pour constituer une littérature vaudoise qu'il existât des écrivains vaudois, il y en aurait une depuis longtemps. Elle aurait même, à certains moments, jeté un assez vif éclat. Au XVI^ siècle, par exemple, un des écrivains les plus éminents de la Réforme est un Vaudois. Il ne l'est pas par la naissance seulement, il l'est par le caractère et le tour d'esprit. Le génie vaudois l'inspire, comme il inspire aussi quelques-uns de ses adversaires. C'est ce que Juste Olivier a fait ressortir avec autant de finesse que de justesse en racontant dans son Canton de Vaud les phases successives de la Dispute de

NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE

Lausanne Mais niViret ni ses contradicteurs ne paraissent s'en douter. Ce n'était ni d'un lieu, ni d'un homme, ni de rien qui fût sur la terre que le grand réformateur croyait entendre l'appel. La voix qui lui parlait venait de plus haut, et pour lui la question nationale disparaissait dans la question religieuse.

Plus tard, au XVIII^ siècle, lorsque brille la société de Lausanne, ce ne sont pas, non plus, les écjivains qui manquent pour constituer une littérature vaudoise. Ce qui manque, c'est un lien entre eux, un centre, une impulsion commune. Ils n'ont plus la foi qui inspirait les réformateurs et les faisait se serrer en un groupe compacte, et ils n'ont pas encore le sentiment national. Ils attendent du dehors l'impulsion, ou vont l'y chercher. Les uns papillonnent autour des hôtes illustres qu'attire la beauté du pays. C'est le moment oîi Voltaire voit jouer Zaïre à Lausanne « mieux qu'on ne la joue à Paris, » et se glorifie de l'entendre applaudir par « deux cents spectateurs aussi bons juges qu'il y ait en Europe; c'est le moment où Gibbon annonce à ses amis son mariage avec « Fanny Lausanne, » personne « du caractère le plus gai et le plus sociable, » qui a « du goût et du bon sens, » sans être précisément « très instruite, » et à qui la « simplicité de son éducation » tient lieu de richesse. C'est le moment où le ministre Polier écrit pour V Encyclopédie des articles que Voltaire reçoit avec force compliments, sauf à s'en moquer en les envoyant à d'Alembert; le moment où Dey Verdun, devenu Val ter ego de Gibbon, songe à le traduire et lui prépare, en attendant, une retraite où il trouvera, selon son désir, « beaucoup de sensualité et peu de luxe. » D'autres se jettent d'eux-mêmes ou sont jetés

* Voir plus loin, pag. 292 et suiv.

X JUSTE OLIVIER

par les circonstances dans le tourbillon du siècle. M^^^ Suzanne Curchod, après avoir enseigné le latin et le grec aux étudiants de Lausanne, après avoir vu un trône rustique élevé en son honneur dans le vallon des Eaux, épouse le banquier Necker, et, transportée à Paris, s'occupe aussitôt à « refaire son esprit tout à neuf. » Benjamin Constant, grand homme si son caractère eût été à la hauteur de son esprit, déserte sa ville natale pour aller éclipser, à Paris même, tout ce que la France a de publicistes, et pour y oublier, au miUeu des fumées de la gloire, sa première et modeste patrie.

Quelques-uns, toutefois, paraissent avoir entendu, au moins par moments, la voix du génie du lieu. Ce Dey Verdun, l'ami de Gibbon, fonde une société littéraire oii l'on agite en plein XVIIIe siècle des questions comme celle-ci: « Pourquoi le pays de Vaud n*a-t-il pas de poètes? » A défaut de poètes, il avait des conteurs. M^^^ de Montolieu a le goût trop sentimental pour l'avoir pur ; mais cette disposition romanesque qui , selon Sainte-Beuve, « s'exaltait de Rousseau, tout en se troublant de l'Allemagne, » est bien celle d'une partie du public vaudois, surtout féminin. Et de Charrière, si française, quoique fille de la Hollande, à l'esprit si délicat, au goût si net et si pur, ne semble-t-elle pas, en épousant un Vaudois, avoir épousé avec lui cette patrie de Vaud si bien rendue dans ses romans ? Quand elle dépeint cette aimable Cécile, sa fraîcheur, ses yeux bruns, son teint satiné comme celui de la fleur rouge des pois odoriférants, son petit air de joli jeune homme savoyard, et tout ce charme naturel et piquant, malgré quelques défauts, entre autres le cou un peu gros, on ne peut s'empêcher de dire comme Juste Olivier à propos des héros de la fameuse Dispute : Chacun de nous ne pourrait-il pas nommer une Cécile?

NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE XI

Mais le vrai prédécesseur d'Olivier, celui qui a le mieux prêté l'oreille au génie dit lieu, est Philippe Bridel. C'est lui, Bridel, qui, dès l'année 1772, posait dans la société littéraire de Deyverdun la question de savoir pourquoi le canton de Vaud n'avait pas de poètes. A la manière dont il y répond, on voit assez qu'il aspire à combler une lacune d'autant plus singulière à ses yeux que le pays est plus inspirateur. Et il l'essaie, en effet. Les vers coulent nombreux sous sa plume. Aux vers s'ajoute la prose, le poëte se double d'un historien, et bientôt une vaste publication, le Conservateicr suisse, doit servir de point de départ, de premier monument à cette littérature vaudoise dont on salue les heureux débuts. Le nom de Bridel, je l'écrivais ailleurs dernièrement, ouvre la série de nos auteurs nationaux; il marque l'éveil, encore confus, de notre conscience littéraire. Une chose manque à Bridel pour remplir toute l'étendue de la tâche qu'il semble se proposer : il n'est pas assez poëte; chez lui, l'inspiration flotte, incertaine, sans se dégager du lieu commun, sans se fixer dans une conception originale. Il tourne joliment le vers, mais comme beaucoup de gens le tournaient alors. Il traite à la française des sujets du pays, et il arrive que la mollesse du style et un certain laisser-aller, mêlé de négHgence autant q^ue de bonhomie, trahissent seuls l'origine de l'auteur. Il y a là une grave lacune pour une littérature qui en est à ses commencements. C'est par la poésie qu'on prend les peuples, en elle qu'ils se reconnaissent; tant qu'ils n'ont pas leur poésie à eux, ils ne se sont encore éveillés qu'à demi. Et puis, la voix du génie du lieu n'arrivait pas à l'oreille du doyen suffisamment isolée ou distincte. Parfois, il confondait entre littérature vaudoise, littérature romande, ou même littérature suisse. Il estimait à haut prix notre indépendance en tant que Suisses, et ne désirait pas notre

XII JUSTE OLIVIER

indépendance en tant que Vaudois. En 1798, il ne regretta pas seulement l'ancienne Suisse, il regretta la tutelle de Berne. Il s'effrayait à la pensée de nous voir engagés dans le combat de la vie, sans autre guide que nous-mêmes. Il avait un certain idéal patriarcal, que les révolutions dérangeaient fort, et qu'il appliquait aux choses qui le comportent le moins. Esprit .curieux, ingénieux, plein de grâce, de verve, de vive et joviale malice, il est plus conteur que poëte, et plus causeur qu'écrivain ; il a des pages descriptives charmantes ; et peut-être ne réussit-il jamais mieux que lorsque l'histoire et la description viennent à se rencontrer; ses chefs-d'œuvre sont des pastorales légendaires, des idylles dérobées au moyen âge, comme l'histoire du combat des mariés et des non-mariés et celle de la grande coquille du comte de Gruyère. Ce qui, d'ailleurs, a pu lui manquer, a laissé subsister jusque dans ses derniers écrits je ne sais quel charme d'adolescence, qui a une grâce particulière. Nul n'a plus contribué que Bridel, et c'est là son grand mérite, à nous faire aimer, à nous faire comprendre cette patrie 011 l'on dit que réside un génie. Aussi devait-il lui naître des successeurs, capables de reprendre l'œuvre avec plus de vigueur et de précision. Encore quelques années, pendant lesquelles le canton de Vaud aura eu le temps de se faire au régime de so*n indépendance, de prendre assurance en lui-même, et parmi les jeunes gens qui auront vu la grande lutte émancipatrice, qui auront assisté à la victoire définitive, dont l'enfance aura entendu chaque jour retentir les noms des magistrats libérateurs, les la Harpe, les Monod, les Pidou, les Muret, il s'en trouvera qui tressailleront intérieurement à l'idée qu'ils pourraient bercer de belles chansons cette jeune mère-patrie, et qui, à l'âge où une résolution enthousiaste fixe les destinées incertaines, se diront dans leur cœur : je serai ce poëte qui man-

NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE XIII

que au pays de Vaud, je ne veux d'autre muse que le génie de ces lieux aimés. La nature leur aura distribué ses dons avec une ingrate parcimonie s'il n'y en a pas un dans le nombre un au moins, capable non-seulement de se proposer la tâche, mais de la remplir. Il y en a un, en effet : Juste Olivier.

Juste-Daniel Olivier est né le i8 octobre 1807*, à Eysins, joli village situé sur l'une des terrasses qui s'élèvent en gradins successifs de Nyon jusqu'au Jura. La campagne est belle tout autour et bien cultivée. La vigne prospère encore sur les coteaux les mieux exposés ; les esplanades où le sol est uni voient mûrir de riches moissons, et des arbres fruitiers, de fort belle venue, encadrent de leur feuillage les groupes de maisons. A peu de distance, coule le Boiron, dans un joli vallon, bien vert. Quelques bouquets de bois accidentent le paysage, dont le sombre Jura, debout à l'arrière-plan, fait ressortir la grâce rustique. Mais ce n'est pas du côté du Jura que le regard se porte de préférence ; il cherche plutôt les perspectives du lac, qui se prolongent jusqu'au pied des Alpes resplendissantes. Pour le berceau d'un poëte, le heu n'était point mal choisi.

La famille de Juste Olivier était une simple famille de paysans, mais dans laquelle régnaient certaines traditions de culture, et oîi l'on savait ce que c'est qu'un livre. Sa première enfance fut ce qu'est l'enfance à la campagne : il connut les jeux au grand air et les libres ébats, se plaisant surtout à garder les bœufs dans les champs. Elle ne se distingua de beaucoup d'autres que par les soins

d'une mère attentive et pieuse, ,et par les fermes directions d'un père qui aimait tendrement ses enfants, mais qui avait le sang un peu prompt, et auquel il était prudent de ne pas désobéir. J'ai dit ses enfants : il en eut cinq, trois filles et deux garçons. L'une des filles, M"^^ Julie Olivier-Olivier, habite encore la maison paternelle à Eysins. C'est le portrait vivant de son frère, avec lequel elle était liée par la plus étroite amitié. Sa ressemblance n'est pas du visage seulement, mais de l'âme. Le cadet des garçons, Urbain, avait l'humeur espiègle et vive; mais il était faible et craintif ; Juste, plus âgé de trois ans, était plus grave, plus réfléchi, — il y eut de bonne heure chez lui quelque chose de l'homme mûr; — il avait du courage pour deux. Quand les deux frères revenaient ensemble de l'école et qu'il, pleuvait, ils partagaient leur unique manteau ; venait-il à tonner, Urbain se blottissait tremblant contre Juste, qui le réconfortait de son mieux: « Entre l'éclair et le tonnerre, disait Juste, il faut toujours prier Dieu de nous garder, et aller ainsi avec confiance. »

En 1815, la famille Olivier quitta Eysins pour s'établir à Bois-Bougy, dans un assez vaste domaine, appartenant à la ville de Nyon , qui l'affermait. La spéculation fut malheureuse. Jean-Michel-Louis Olivier , c'est le nom du père , y perdit une grande partie de son avoir, à cause des sacrifices qu'il dut faire pour remettre le domaine en état , et des années de disette, 1816 et 1817, qui vinrent à la traverse. Quand il quitta Bois-Bougy, après neuf ans, il était appauvri. C'est cependant à ce séjour qu'on doit que Juste Olivier ait reçu une autre éducation que celle du village. Bois-Bougy est assez près de Nyon pour qu'on puisse, de là, envoyer un enfant au collège ; on en profita pour Juste. Ses succès attirèrent l'attention d'un des pasteurs de la ville, qui encouragea fortement son père

Page 1