‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 31 sur 75 · CXXVIII JUSTE OLIVIER · texte numérisé non relu

CXXVIII JUSTE OLIVIER

de celle-ci, le chevalier, comme on l'appelle, vraie nature de gentilhomme, malgré ses dada de généalogie, d'équilibre et de haute métaphysique, domine de ses cheveux blancs tout le groupe joyeux, que complète Josué, fils de Nun, le serviteur taciturne et fidèle, et la belle Lise, naïve enfant de la montagne. C'est à Lausanne d'abord, puis à F ont aine- seul et te sur le penchant des monts, au-dessus de la plaine du Rhône ; puis au bord d'un certain lac des Alpes, un lac dont on ne dit pas le nom, qui se vide en automne pour se remplir au printemps et se couvrir de fleurs comme une coupe enchantée, que se passent les scènes successives de cette gracieuse idylle, qui aboutit au triomphe de l'amour vrai, non toutefois sans quelque consolation pour Fernand, dont l'âme, après tout, n'est pas aussi noire qu'il semble, et qui trouve en M"^^ de Préverenges une femme propre à faire l'éducation de son cœur. Il n'est pas besoin d'être sorcier, pour peu qu'on connaisse ce bon pays de Vaud, pour découvrir la maison du chevalier à Lausanne, ainsi que les ombrages où se cache Fontaine-seulette, voire le joli lac qui fleurit au printemps, et pour mettre ainsi l'histoire dans son cadre véritable, ce qui ajoute à son charme et à sa grâce naturelle, car il semble qu'ici encore Olivier ait vu la scène où devaient se mouvoir ses personnages avant de les voir eux-mêmes, et qu'ils soient nés de fantaisies inspirées par la poésie des sites. Toujours le génie des lieux.

Juste Olivier et sa femme mirent à la Revue suisse tout ce qu'il y avait en eux d'ardeur et de capacité de travail. Ils étaient à la fois propriétaires, directeurs, collaborateurs, administrateurs, expéditeurs; ils se chargeaient de tout, ils faisaient tout eux-mêmes, n'admettant d'autre secours que celui de l'imprimerie, strictement renfermée dans ses fonctions. Que de nuits ils passèrent à mettre sous bande et à préparer les paquets ! Mais il le fallait

NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE CXXIX

ainsi, si l'on ne voulait pas y perdre sa peine et son argent. Le public vaudois, sur lequel on faisait fonds, n'était point assez considérable, même renforcé d'un modeste contingent d'abonnés neuchâtelois ou genevois, pour permettre un budget chargé de frais généraux. Il fallait viser à l'économie, travailler, s'ingénier, se dévouer, et faire revivre dans le domaine de la littérature les traditions de la vieille simplicité helvétique. Cependant on vivait, on durait^ et peut-être, avec de la patience, aurait-on vu se réaliser en partie les espérances et les vœux de Sainte-Beuve ; peutêtre eût-on pris pied dans la Suisse allemande ; peutêtre, en passant par Appenzell, eût-on fini pour atteindre l'Allemagne, l'étranger, la postérité ; mais une bourrasque politique emporta ce rêve d'un moment. Dès le mois de juillet 1845, c'est-à-dire deux ans et demi après avoir pris la direction de la Revue suisse, Juste Olivier l'abandonnait à un éditeur neuchâtelois, et se préparait à quitter le pays natal, pour aller, avec sa famille chercher un refuge à Paris.

« Pourquoi cette vie littéraire d'ici vous a-t-elle inspiré un mélange d'attrait et d'effroi? Vous avez besoin de Paris, vous vous en êtes sevré de peur de l'aimer. » C'est encore Sainte-Beuve qui parle ainsi à Olivier, lui démontrant qu'il n'y a pour lui que deux séjours possibles et désirables : Lausanne ou Paris. Ce qu'il en dit est fort juste et d'un homme qui, il s'en vante, avait bien observé. Mélange d'attrait et de peur! La peur se conçoit, surtout pour quelqu'un qui voulait, comme Olivier, préserver de toute injure le trésor virginal de sa muse champêtre. L'attrait

CXXX JUSTE OLIVIER

ne se conçoit pas moins : qui donc tient une plume, qui donc est écrivain et poëte français sans avoir quelquefois, surtout dans sa jeunesse, tourné les yeux vers Paris? Paris ou Lausanne! Lausanne d'abord, car c'est là qu'est le home d'Olivier, le home de sa pensée. Paris, si Lausanne devient impossible. Toutes les fois que sa position se trouve menacée et que l'éventualité d'un départ se présente à son esprit, c'est de Paris que lui vient la première tentation. Déjà en 1838, lorsqu'il n'était pas certain d'être définitivement appelé à la chaire d'histoire, il songea très sérieusement à prendre le chemin de la France et de sa capitale. Le bruit en courut, et quelques-uns de ses amis, justement alarmés, lui adressèrent une lettre collective, le conjurant de ne pas donner suite à ce projet.

« Partout où vous irez, lui disaient-ils, vous honorerez votre pays, et l'honorer c'est «le servir; mais nous ne pouvons nous représenter M. Olivier séparé, éloigné de son cher canton de Vaud. Il nous semble que vous lui avez été destiné et que vous n'êtes pas absolument libre de vous enlever à nous... Personne ne veut s'accoutumer à la pensée de vous voir transplanté sur un autre sol. Les élèves à qui vous avez commtiniqué votre ferveur intellectuelle et votre amour du travail, et qui ont appris en vous écoutant à mieux aimer leur patrie et tout ce qui peut l'honorer, vous retiendront comme leur appartenant en propre ; et combien d'hommes dont vous avez rajeuni l'imagination et le cœur en leur présentant les plus pures images de la famille et de la vie des champs, et qui, grâces à vous, ont trouvé autour d'eux, dans les détails les plus familiers et dans les objets les plus rapprochés un trésor de douce et bonne poésie, souffriront à voir s'éloigner du pays son poëte et l'un de ses meilleurs fils. Il faut. Monsieur, que vous nous restiez, à un titre ou à un autre ; nous nions aux circonstances le droit de nous priver de vous ; nous ne voulons pas admettre que la patrie de Vaud puisse jamai^ cesser d'être hospitalière à celui qui l'aime tant, qui la sert avec tant de zèle et l'a si bien chantée. »

NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE CXXXI

Cette lettre n'était guère signée que d'une douzaine de noms, mais des noms choisis, et parmi lesquels figurait, à peine est-il besoin de le dire, celui de l'historien, M. Vulliemin, que, dans certains cercles, on se plaisait à opposer à Olivier, et qui, sans le vouloir, peut-être sans le savoir, se trouvait être son concurrent. Olivier avait donc des amis, et de chauds amis. Il n'en avait pas seulement parmi ses élèves et dans le monde académique ou dans le public lettré ; il en avait jusque dans les campagnes, et si l'adresse dont nous venons de citer un fragment avait pu circuler de village en village, elle eût recueilli plus d'une signature qui, pour lui être moins connue, ne lui eût pas été moins précieuse. Je n'en citerai pour preuve qu'une petite anecdote, racontée par lui-même, et qui fera sentir combien pouvait être délicat le parfum de cette fleur de poésie qui semblait prête alors à s'épanouir sur les rives du bleu Léman. Il s'agit d'une visite faite pendant un séjour à Aigle, en octobre 1841, à la famille de M. Marquis, dans son hospitalière résidence du Châtelard, au-dessus de Clarens. Olivier écrit à sa femme :

« Je partis samedi matin par la Dame du lac^, qui me conduisit jusqu'à Villeneuve. De là, par les sentiers ; il me semble que jamais je ne les avais trouvés si beaux. Je fis une longue visite au vieux doyen ^, et trouvai les Marquis à dîner. Je croyais leurs vendanges .finies, tandis qu'elles commençaient à peine ; j'étais bien un peu confus de mon inopportune arrivée, mais ils me reçurent si bien et ils me l'ont si bien dit de tant de manières que je crois véritablement que je leur ai fait grand plaisir. Nous passâmes le reste du samedi à jaser de l'un à l'autre... Le lendemain, nous commençâmes la journée par le sermon de M. Vinet. Il prêchait à Montreux, et devait venir dîner au Châte-

^ Nom d'une voiture-omnibus.

^ Le doyen Bridel, à Montreux.

lard. M. Marquis avait bien voulu me faire la cheville ouvrière de l'invitation, en sorte que si cela n'avait pas été fort heureux, je dirais que j'étais pris. Ce sermon de M. Vinet, très long, mais très beau, jamais ennuyeux, très développé, très simple et très riche, est certainement son chef-d'œuvre. C'est magnifique. Il a pour sujet la vie cachée en Dieu. Nous n'étions pas beaucoup d'auditeurs, mais étrangers et campagnards de l'endroit, à ce qu'il paraît, gens de choix. Il a fait grande sensation. Le dîner et l'après-midi se passèrent fort bien. M. Vinet fut très bon et très gai; j'ai eu un grand plaisir à causer à mon aise avec lui. Ce matin, qu'ai-je fait? Des visites... En passant et repassant devant certaine vigne où j'avais avisé des vendangeuses auxquelles M. Marquis avait adressé quelques mots devant moi, je les ai saluées; elles m'ont offert du raisin sur le mur; je suis revenu; elles m'ont engagé à venir en prendre moi-même, et me voilà de l'autre côté du mur, dans les ceps. Nous causions, moi le plus innocemment du monde, parlant des vendanges, de la beauté du pays, combien je l'aimais. « Aussi monsieur l'a si bien dépeint, » m'entends-je dire tout d'un coup, avec une voix si fine, si riante et si douce que, ma foi ! je ne pus m'empêcher de savourer assez bien ce que cette voix disait. En bonne foi, j'avais la plus complète illusion sur mon incognito, et je suis sûr que Marquis ne les avait pas revues. Elles me firent encore, et avec détail, sur le Canton de Vaud, sur les Deux voix, sur toi, plusieurs compliments les mieux tournés du monde, d'une manière si imprévue, si simple, si cordiale et si charmante que je serais un ingrat, comme je le leur ai dit, si je n'étais pas content d'avoir fait un livre qui a remporté un pareil prix. Mais conçoit-on quelque chose de pareil ? Des paysannes, puisqu'on les appelle ainsi, qui vendangent, qui foulent le raisin, qui chargent la brante, je l'ai vu, qui fossoient au printemps, tout le monde me rassure et d'ailleurs elles me l'ont dit, et qui lisent, qui lisent si bien, qui se rappellent si à propos, qui vous disent des choses si aimables qu'on est tenté de les trouver justes. Et avec cela belles, dignes, Durand dit sévères... L'une d'elles te ressemble un peu, et je le lui ai dit : ce fut là toute ma galanterie. Il est vrai qu'elle voyait bien ce que cela voulait dire, et elle le savait très bien aussi, qu'elle était la plus jolie. »

NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE CXXXIII

Ainsi Olivier était retenu au canton de Vaud nonseulement parce qu'il l'aimait, mais parce qu'il y était aimé. Sa popularité y avait des racines cachées et profondes. Mais ce n'est pas le tout que d'aimer un pays et d'y être aimé ; il faut encore y pouvoir vivre. La prose de la vie a ses nécessités, et les signataires de l'adresse à Olivier en parlaient à leur aise quand ils le conjuraient de rester « à un titre ou à un autre. » En s'exprimant ainsi, ils passaient un peu légèrement sur un point délicat. La famille s'était augmentée et allait s'augmenter encore. Elle était riche déjà de deux enfants : un troisième, un quatrième ne devaient pas tarder. Il y régnait la plus grande simplicité ; mais encore attendait-on d'Olivier qu'il fît honneur aux exigences d'une position fort en vue, exigences d'autant plus considérables qu'il prenait sa tâche plus au sérieux. Il n'était pas précisément bouquiniste, mais il lui fallait des livres, des outils, et puis il avait à cœur de combler, si possible, les lacunes de ses études premières, et il s'imposa dans ce but d'assez lourds sacrifices, entre autres, en 1842, un séjour de trois mois à Zurich, toutes ses vacances, pour achever d'apprendre l'allemand. Pourquoi ne pas parler aussi de ses courses alpestres, soit dans les montagnes du canton de Vaud, dont il sut bientôt tous les sentiers, soit dans le Valais, dans l'Oberland et dans les petits cantons? Il ne lui arriva pas souvent de pousser ainsi jusqu'au cœur de la Suisse; il y fit cependant un ou deux beaux voyages, un surtout en compagnie d'Adolphe Lèbre, avec lequel il passa une nuit dans la rabane d'Agassiz, au glacier de l'Aar. Peu s'en fallut qu'il ne prît part à l'ascension de la Jungfrau. Ce n'étaient point pour lui des plaisirs dispendieux et de luxe ; c'était la récréation nécessaire après les excès de travail ; c'étaient les heures sacrées, réservées chaque été à la grande muse favorite, la nature, mère de toute poésie. Le poëte et

Page 1