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là que l'imagination aime à se le représenter, entouré de ses élèves et de ses collègues, moins connu au dehors que Vinet, non moins aimé au dedans, faisant une œuvre à quelques égards plus modeste, ne travaillant point pour le monde chrétien , quoiqu'il fût, lui aussi, un membre fidèle de l'église, mais seulement pour son canton, mettant sa gloire et son ambition à en faire, selon le vœu de Sainte - Beuve, une patrie d'intelligence , de vérité , de poésie. On aime à le voir avec ses jeunes amis, leur montrant le but, leur communiquant son enthousiasme, et leur fournissant dans la revue qu'il dirige l'occasion de tenter leurs premières armes. A Lausanne, c'est lui qui est le Buloz, mais un Buloz tout paternel, quoique ayant aussi sa sévérité, heureux de servir de centre aux divers courants de l'opinion, heureux de contribuer à la former et à l'éclairer, mais ne cherchant point à peser sur elle, et n'ayant pas de plus vive jouissance que de voir se répandre et se propager la vie et le mouvement. Toutefois ce Buloz ne doit pas être isolé dans sa province, par plus que sa province n'est isolée dans l'univers. Il reste en communication de tous les instants avec les grands centres du travail humain, et c'est pourquoi il a une succursale à Paris, où il est connu, où il descend quand bon lui semble, sans se faire prier ni annoncer, où il représente cette j patrie de vérité qui s'est constituée là-bas. C'est par Olivier qu'arrive à la Revue, des deux mondes le contingent du pays où s'écrit la Revue suisse.
Il s'en faut de peu que cet idéal ne se réalise. Retardez de quelques années la révolution qui menace le canton de Vaud, prolongez d'autant la période de son essor littéraire, faites taire, assourdissez autour de la Revue suisse le bruit absorbant de la politique et de la théologie, faites encore, si possible, que la Revue des deux inondes appartienne un peu plus aux deux mondes et un peu
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moins au seul tourbillon parisien , et l'idéal un instant entrevu n'est plus un idéal ; il prend un corps, il est une réalité. Ce fut le rêve d'Olivier, qui, le suivant des yeux, le voyait s'approcher et s'éloigner tour à tour de la sphère des choses possibles. Jamais il ne l'en vit plus près que vers les années 1843 à 1844. Littérairement, c'est le moment le plus heureux de sa vie. Il travaille énormément. « Quand je demande à Olivier, écrit sa femme : Que fautil acheter pour les étrennes de Doudou? il me répond: Ma chère, la première division de mon article est décidément trop longue, » Et encore : « Je ne comprends pas comment Olivier résiste à la vie qu'il mène. Il lui arrive souvent de travailler quatorze heures par jour sur dixhuit qu'il veille. » Mais ce travail n'est plus en pure perte; on commence à en voir les fruits. Olivier pénètre à la Revue des deux mondes, et quant à celle dont il est le Buloz, quoique toujours modeste, elle fait mieux que « durer, » elle progresse et grandit.
Il était temps vraiment, car les expériences des années précédentes l'avaient obligé déjà à de durs sacrifices , entre autres à la vente d'une maison toute peuplée de souvenirs, celle où M"^^ Olivier avait passé la plus grande partie de sa jeunesse à Aigle.
« Nous avons vendu notre pauvre vieille maison, écrit-elle à Adolphe Lèbre le 3,1 juillet 1841. Vous comprenez trop bien tout ce qui se cache^ d'impressions pénibles sous cette seule parole pour que j'y appuie. J'ose dire même que vous prenez votre part de cœur à ce déchirement ordonné par la raison et les circonstances. Nous avons donc vidé, mon frère, ma sœur et moi, de la cave au grenier cette demeure qui se ferme derrière nous comme les jeunes années. Puis, cela fait, et quand elle a été propre, rangée et tranquille, nous l'avons visitée religieusement, pour la dernière fois, sans mot dire, comme on embrasse un mort, et fermant les contrevents à mesure que nous quittions une pièce, nous l'avons ainsi recueillie en nous jusqu'à la fin. »
Mais au moment où les perspectives de l'avenir apparaissaient plus riantes, la roue de la Fortune tourna court, et la série des fatalités recommença, inexorable cette fois.
Les sévérités de la destinée s'annoncèrent par un coup aussi terrible qu'imprévu, la mort presque soudaine de celui à qui M"^*^ Olivier écrivait les lignes émues qu'on vient de lire, de cet Adolphe Lèbre qui avait été un enfant de la maison, qui était devenu un ami, un tendre et fidèle ami, et qui déjà était presque un appui. Mais il n'était pas de ceux qui sont destinés à mener longue vie ici-bas. Il avait pris trop au sérieux, disait M. Verny, ce qui pour tant d'autres n'est qu'un jeu misérable : « c'est le Weltschmerz qui l'a tué. »
Cette plaie saignait encore quand un des enfants d'Olivier, Arnold, filleul de Sainte-Beuve et de Mickiéwicz, fut atteint d'un mal très grave et dont les suites ne pouvaient guère qu'être fatales. Il s'agissait d'une tumeur logée derrière l'œil droit. Elle avait grandi suffisamment déjà pour projeter l'œil en avant, hors des paupières. Une opération était-elle utile ? Etait-elle possible ? Les médecins suisses n'osèrent décider. Olivier et sa femme vinrent consulter à Paris, où ils restèrent plusieurs mois^ la fatale question toujours suspendue sur leur tête. Il y a de cette époque des lettres d'Olivier qui sont déchirantes. Il s'était monté un ménage et avait essayé de travailler^ mais sans réussir à- se distraire.
« Je ne sais ce qui m'arrive, écrivait-il à son frère ; mais tout est si triste en moi que je ne trouve que des choses tristes à te dire, et que je n'ai pas même la force de te les dire. Ecrire, même à toi, m^ coûte extrêmement. Peut-être cela vient-il de ce que je suis assez fatigué. J'ai beaucoup travaillé ici et, comme de coutume, je n'ai rien avancé. Nous sortons toujours très peu; nous ne sommes pas encore entrés dans un café ni dans un res-
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taurant. Notre petit ménage continue d'aller bien. Nous sommes allés quelquefois au théâtre, mais très peu et moi sans beaucoup de plaisir. Toute ma consolation est de fumer force cigarettes et de faire ce que j'aurais bien juré une fois que je ne ferais de ma vie, c'est-à-dire des sonnets. Mais cela m'est venu tout à coup. Il y a dans le sonnet quelque chose de profond et de court qui va bien à la souffrance et à la douleur., Voici, puisque je ne sais rien te dire de mieux, mes deux moins mauvais. »
Et il transcrit ici les sonnets VIII^ et VI^ du second livre des Chansons lointaines^ ^ l'un et l'autre d'une amère tristesse, le second presque désespéré.
De l'espoir, de l'espoir ! — oh! ténébreux orage Qui va s'épaississant autour de mon chemin ! Qui me cache le ciel et, comme un lourd ombrage, Me fait toujours la nuit, la nuit sans lendemain !
J'ai marché vaillamment, j'ai tendu mon courage Comme un archer son arc, sans relâcher ma main : De flèches en tout sens j'ai percé le nuage; J'ai vidé mon carquois, mais je l'ai fait en vain.
Oh ! le jour ! — une étoile, une petite étoile
Qui de ma route obscure entr'ouvre au moins le voilai
Qui me dise : C'est là, quoiqu'il fasse encor noir !
Mais rien ne peut lever, pas même la tempête,
Ce couvercle d'airain qui pèse sur ma tête.
Et j'étouffe... oh! de l'air, de l'espoir ! de l'espoir!
Enfin, on tenta l'opération, et sauf l'oeil, qu'on n'espérait pas sauver, elle parut avoir réussi. Olivier reprit le jchemin de Lausanne, déchargé sans doute d'un poids
^ On trouvera au tome II, pag. 218, celui que nous ne citons pas.
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douloureux, mais ayant encore, pour s'en ronger le cœur, assez d'amers soucis, anciens et nouveaux. Avant de partir pour Paris, il avait dû vendre la Revue suisse^ et il savait fort bien, en rentrant à Lausanne, qu'il n'avait plus que pour quelques semaines ou quelques mois à y demeurer. La vie n'y était plus possible, du moins pour lui, grâce à la révolution politique qui avait éclaté en février 1845 et renversé le gouvernement, ce même gouvernement qui, en 1838, avait mis l'académie sur un pied universitaire et institué la chaire d'histoire. Quoique Olivier fût très attaché à quelques-uns des hommes qui en faisaient partie, — son beau-frère, M. Louis Ruchet, en avait alors la présidence, — il était plus dévoué encore à la patrie vaudoise, et il n'eût pas eu d'objections à la servir sous le nouveau régime si on lui en eût laissé la liberté. Mais le mouvement populaire s'était accompli en grande partie contre l'académie, qu'on envisageait comme une des forteresses du méthodisme et du doctrinarisme. Juste Olivier avait, comme tout le monde, vu la crise se préparer, et d'avance il avait fait son deuil de tout ce qui l'attachait à Lausanne, les amis exceptés. L'avenir lui apparaissait sous les couleurs les plus sombres. Ce n'était pas tant la lutte ouverte sur les questions générales et de principe qui le frappait et l'affligeait; c'était bien plutôt le sourd travail de la médisance et de l'intrigue autour du gouvernement qu'on voulait renverser. Il voyait les meilleures intentions méconnues, les hommes les plus honnêtes suspectés, et ne pouvait assez admirer la facilité avec laquelle les tribuns de cabaret séduisaient le peuple, en flattant ses instincts d'intolérance et en semant l'injure ou la calomnie. Et rapprochant dans sa pensée le spectacle qu'il avait sous les yeux de ceux que lui avaient offerts ses études historiques sur notre pays, il se persuadait de plus en plus que nous n'étions rien et que nous ne se-