‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 36 sur 75 · NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CXLIII · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CXLIII

rions jamais rien. Cette révolution, qui s'intitulait glorieuse, lui paraissait odieusement mesquine. Il en parle dans une lettre comme n'ayant été qu'un vaste cancan^ qui a monté la tête du peuple. Plus elle était mesquine, moins il voyait les moyens de résister à l'entraînement général, et cependant il résistait à sa manière, estimant que chacun, en cas pareil, doit faire ce qu'il peut. Plus d'une chanson politique courait le pays, signée de son nom. Plusieurs eurent un vrai succès d'à-propos ; aucune n'en eut plus que celle sur l'académie, ancienne et vénérable institution, qui, comme le baudet de la fable, payait pour les fautes d'autrui. Tout ce qui se fait de mal dans le pays, c'est l'académie ; tout ce qui arrive de fâcheux, c'est encore l'académie ; et il n'y a pas jusqu'à la disette dont on se plaint qui ne lui soit évidemment imputable^ comme le dit fort bien une dernière strophe, où, pour plus de mordant, le patois vient au secours du français :

« Messieurs, dit un bon campagnard, » Toutes les vignes sont gelées ; » Les blés furent semés trop tard ; » Nos forêts se sont envolées.

» De la Dôïaz quanqii'à Dzamun, y> Ecutâ-vei ceV infamia !

y No n'ain meins eu de tçous sti an.,, ï Oè, Messieurs, de Vacadémia ^ jd

Mais l'esprit et l'ironie sont impuissants à désarmer la passion. Le coup devait être porté, il le fut. Tous les professeurs de l'académie, un seul excepté, furent destitués.

^ De la Dôle jusqu'à Jaman, Ecoutez donc cette infamie !

Nous n'avons point eu de choux cette année I C'est, Messieurs, c'est l'académie.

CXLIV JUSTE OLIVIER

Plusieurs, devançant la sentence qui devait les frapper, avaient déjà donné leur démission. Olivier fut de ce nombre. Voyant sa position perdue, il avait agité la question de son avenir, et faisant de nécessité vertu, malgré toutes les répugnances, malgré toutes les chances défavorables, malgré le juste effroi que lui inspirait cette Babylone, comme il l'entendait appeler, effroi que n'avait pas diminué son dernier séjour, il avait pris le parti d'aller se fixer à Paris. Paris ou Lausanne: c'était toujours le dilemme. Une fois affermi dans cette décision, il choisit le moment qui lui parut le plus convenable pour son nouvel établissement, et donna sa démission dès le mois de mars 1846.

Il prit congé de ses élèves et des membres de la Société de Zofingue par une lettre dans laquelle il leur rappelait les belles soirées passées ensemble, ainsi que l'idée fondamentale autour de laquelle n'avait cessé de graviter son enseignement historique, l'idée de la responsabilité morale régnant sur les peuples comme sur les individus.

« Voilà la vie, leur disait-il, chers amis ; œuvre à la fois humaine et divine ; création morale incessante, qui, ainsi que la création physique, a ses lois et, pour loi première, la liberté, laquelle reparaît toujours infinie au moment décisif ; la vie, belle ainsi et sublime, mais grave, mais sévère et avec laquelle on ne joue pas plus qu'avec Dieu ! Que les temps difficiles vous en fassent toujours mieux voir le caractère et le but. Ne craignez point la lutte, quand elle viendra vous l'offrir ; acceptez-la^ au contraire, comme nécessaire et utile. Méprisez l'injure, supportez l'injustice, surmontez le mal. »

En même temps, il leur adressait un poëme intitulé V Avenir, faisant suite à celui qu'il avait composé sous le même titre quatorze ou quinze ans auparavant. Quel-

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ques strophes y donnaient une expression saisissante aux pensées qui l'occupaient en voyant tomber à la fois, comme une ruine déjà caduque, son avenir et son passé.

Gonsolez-vous, âmes tristes et fières, Qui refusez de vous joindre aux faux dieux., Consolez-vous, la Vérité demeure, Gardant l'abîme et la porte des deux.

Quelques jours après, Olivier écrivait à sa mère une dernière lettre d'adieu.

ce Paris, lui disait-il, n'est pas l'Amérique. Nous serons là encore à portée les uns des autres, et je te promets de faire tous mes efforts pour tâcher de revenir, au moins moi, le printemps prochain. Ainsi, aie bon courage, chère mère, pour m'en donner ; prends ton parti pour que je prenne le mien, et console-toi pour que je me console. J'ai besoin de toutes mes forces pour lutter.»

Le soir même du jour où il traçait ces lignes, le 4 mai 1846, à minuit, Juste Olivier s'arrachait aux embrassements de ses amis, venus pour le saluer encore une fois, et prenait la route de Paris.

Avant de partir. Juste Olivier avait promis de publier un nouveau recueil de poésies, de vider son portefeuille. Il tint parole, et les Chansons lointaines ne tardèrent pas à paraître. Elles sont datées de Paris 1847; mais toutes ou presque toutes venaient de Suisse. « Ces chants, disait l'introduction, ont été composés au souffle du pays natal, du pays des montagnes et des lacs, vers lequel ils re-

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tournent, que le vent des passions les tolère ou les repousse. Et NOLENTI PATRIiE. »

Olivier est tout entier dans les Chansons lointaines^ il y est dans la maturité de son talent poétique. Ce n'est pas que tout y soit parfait. Il a et il aura toujours des inégalités, des obscurités. Mais les inspirations fortes abondent, et se font valoir mutuellement par la variété des rhythmes et des motifs.

Il ne faut pas se laisser tromper par ce titre de Chansons^ qui est beaucoup moins vrai pour Olivier qu'il ne l'est pour Béranger. Jusque dans ses morceaux les plus sérieux, les plus lyriques, Béranger observe les formes de la chanson. La plupart des poésies d'Olivier peuvent et doivent être chantées ; mais elles ne sont pas nécessairement pour cela des chansons. Plusieurs morceaux, si on voulait les classer, rentreraient plutôt dans le genre de l'élégie, de la ballade ou de la romance. Plusieurs échappent à toute classification. Quelques-uns inaugurent un genre jusqu'alors inconnu dans la poésie française.

Nous avons nommé Béranger. Les chansons politiques d'Olivier reportent la pensée vers celles du chansonnier français. Il n'y a pas imitation, mais ressemblance et influence de l'aîné sur le cadet. Voici, par exemple, un couplet d'Olivier :

. Est-ce trop tôt pour dire : Plus de haine, Plus de défis, plus d'injustes clameurs ? Non, non, j'en crois cet esprit qui m'entraîne Et qui demande à rapprocher les cœurs.

Vents ! soutenez, de vos ailes contraires, Mes chants de paix encor mal affermis ! Pardonnons-nous : Plus de guerre entre frères î Guerre aux seuls ennemis I

La ressemblance est évidente. T/air est le même que celui de la Sainte alliance des peuples et l'idée s'en rap-

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proche fort ; le rôle et le bonheur du refrain, le mouvement et la coupe des vers rappellent aussi Béranger. Béranger a été l'un des maîtres de la jeunesse d'Olivier. Dans ses cours de rhétorique, il invoque sans cesse son autorité, et, trompé par la candeur de son enthousiasme, il lui arrive de le citer de pair avec Racine, Virgile, même avec Homère. Il devait en rabattre plus tard ; mais il est bien naturel que, jeté par les circonstances dans une voie qui n'était point sans analogie avec celle du poète français, et la mémoire pleine encore et comme enchantée de ses refrains, il ait de loin suivi ses traces. Les différences toutefois sont considérables ; différences de rôle et de talent. Béranger est un poëte agressif, Olivier est un poëte conservateur. Le premier a la liberté de l'offensive; il frappe où bon lui semble, et renouvelle à son gré les armes de l'ironie. Le second se borne à répondre ; il se porte où s'est portée l'attaque, et dans ses plus heureuses ripostes, dans la fougue même de ses sorties, on sent la circonspection du soldat sur la défensive. A ce rôle plus modeste, plus contenu, correspond un talent moins fécond en saillies, plus grave et plus concentré. Ne cherchez rien chez Olivier qui ressemble à ces caricatures mordantes, à ces charges bouffonnes contre les ventrus, les Myrmidons, les marquis de Carabas, les barbons ou les ministres de Nabuchodonosor. Béranger a l'ironie parlante, comme l'aime le peuple. Olivier, dans ses chansons politiques, n'a guère que le sel de l'esprit et du bons sens, et s'il fait preuve de quelque supériorité sur Béranger, c'est moins par le talent que par l'honnêteté et la conscience. Quelquefois aussi, chez l'un comme chez l'autre, l'inspiration s'élève; alors le vers d'Olivier ne vibre pas moins que celui de Béranger, et les horizons que nous ouvrent ses modestes couplets n'ont pas moins de grandeur. Voyez entre autres la pièce intitulée : A bas!

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