CXLVIII JUSTE OLIVIER
Il en est des chansons politiques de Juste Olivier comme de toute poésie inspirée par les circonstances; elles ont perdu une partie de leur intérêt, et déjà pour la génération actuelle il y faudrait un commentaire. Ceux-là seuls qui ont été mêlés à nos débats politiques d'il y a trente ans savent qui était cet ami Euler, qui n'avait rien
Que de l'esprit et du courage,
et par quels mordants articles il avait mérité le titre que lui donne Olivier de « peintre.... du gouvernement; » eux seuls comprendront entièrement la chanson de \ académie^ et même celle de ce ristou qui n'est bon qu'à pendre
Ou, tout au moins, à grelotter.
Il n'en est pas ainsi des chansons purement patriotiques, comme celle dont nous avons déjà cité une strophe: Pardonnons-nous, Celles-ci n'ont besoin d'aucune explication. C'est par ce mot ; « pardonnons-nous, » qu'Olivier termine « le Livre helvétique, » comme il l'appelle, et ce refrain est bien le plus heureux de tous les heureux refrains qu'il y a semés en abondance ; il couvre les autres et retentit dans la mémoire comme le dernier accord de la symphonie.
Quelle que soit l'habileté d'Olivier à aiguiser et à lancer, au besoin, le trait satirique, il n'est, ce nous semble, complètement lui-même que lorsqu'il se dégage des luttes et des passions du moment, pour s'abandonner à la pente de son génie et rêver en philosophe ou en poète. Il n'a pas toujours la rêverie gaie, preuve en soit les morceaux réunis sous le titre de Livre morose, et dont quelques-uns pourraient avoir pour épigraphe ce mot que j'emprunte à une de ses lettres: « La vie, même la plus douce en apparence, est un enfer ici-bas. » Plusieurs, il convient de
NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE CXLIX
ne pas l'oublier, ont été écrits pendant ce terrible séjour à Paris où sa première pensée, en s'éveillant le matin, était de se demander s'il devait ou ne devait pas remettre son enfant entre les mains de chirurgiens qui ne répondaient point de le lui rendre vivant. « O mon Dieu, s'écrie-t-il, comment faire pour ne pas blasphémer ! Je crois quelquefois que la raison me sera enlevée pour ne pas arriver là. » Et cependant, si profond que soit l'abîme, il y pénètre toujours un rayon d'espérance, toujours un regard de la Muse, qui ne le laisse jamais seul, toujours un regard de ce « parfait ami » vers qui le ramènent également les joies et les douleurs et à qui il peut dire :
Malgré la mort, malgré la vie, Je veux te suivre et t'adorer.
Olivier est une vraie nature de poète ; je veux dire par là qu'il a des moments, et qu'il est tout entier dans chacun de ces moments, qu'il s'y oublie et s'y perd. Pour la plupart des hommes, les moments ne sont que les ondulations du temps ; leurs pensées passent de l'une à l'autre, doucement portées par le cours des flots. Joyeux aujourd'hui, ils seront tristes demain, mais sans être jamais ni tout à fait joyeux ni tout à fait tristes. La disposition de la veille se retrouve dans celle du lendemain ; les effets se prolongent, les influences contraires se font équilibre, et la puissance de la réflexion, toujours agissante, reliant les unes aux autres les sensations successives, en forme le tissu complexe de la vie. Le poète, luij a des moments dans lesquels il s'absorbe tout entier, et qui se détachent en force, sombres ou lumineux, sur la teinte plus pâle du fond de l'existence. Toute son âme est pour un certain temps prisonnière dans une impression, tout son génie dans une idée. De là vient qu'il y a toujours chez lui des
CL JUSTE OLIVIER
contradictions. Si sa vie est en proie au dérèglement de la pensée et des mœurs, ces contradictions prennent un caractère violent, tandis qu'elles se fondent dans l'harmonie générale d'une vie réglée non par le hasard, mais par la raison, et consacrée à quelque œuvre féconde. Néanmoins, elles existent toujours, et celui-là ne serait pas poëte dont les vers n'en offriraient aucune trace. Elles sont nombreuses chez Olivier, et accusent une puissance particulière de jouir et de souffrir. Cet homme dont la pensée générale tend à la tristesse, et à qui la vie laisse le plus souvent un arrière-goût d'amertune, a des heures d'extase et de délicieuse ivresse. Qu'on relise Amour simple et pur^ une des perles du volume.
La poésie d'Olivier passe ainsi du cri d'angoisse, aigu, déchirant, au doux frémissement d'une âme inondée de bonheur et d'amour. L'opposition ressort d'autant mieux que c'est une poésie plus simple, plus immédiatement inspirée par les incidents de chaque jour, réfléchissant de plus près la vie et ses événements. La famille, les enfants et la maison en sont le principal sujet. Plus d'une strophe émue fut encore composée pour les fêtes rustiques d'Eysins, entre autres celles qui ont ce magnifique refrain :
Le temps s'en va, mais l'Eternité reste, L'Eternité 1 L'Eter;iité I
Rien dans les vers d'Olivier ne ressemble à une composition sur un thhne choisi; ce n'est jamais qu'une émotion qui se traduit, c'est un moment qui livre sa poésie. De là vient ce qu'ils ont de particulièrement saisissant. L'art disparaît, et l'on se trouve en présence de la vie même. Les femmes , les mères ont des mouvements semblables quand elles sont poètes. Aussi n'est-on point
NOTICE BIOGRAPHIdUE ET LITTERAIRE CLI
étonné de rencontrer M"^^ Desbordes - Valmore parmi les plus chaudes admiratrices des Chansons lointaines. Elle n'ouvrait pas le volume sans vouloir aller à l'auteur.
« C'est toujours après la lecture d'une chanson lointaine, écrit-elle à M^e Olivier, que je veux me rapprocher du toit d'où elles montent si haut. Alors je m'habille et je prends mon mantelet ; puis viennent les obstacles, les barres, — cette vie triste et décousue de Paris qui coule sans rien laisser sur le passage. Je reste pénétrée de tout ce livre charmant, qui est une bonne action quoiqu'il me fasse souvent pleurer et par cela même peutêtre. Cette grâce poignante est le partage de bien peu. Elle ne s'invente pas plus qu'elle ne s'oubUe... Il y a là-dedans des images qui m'ont fait ouvrir les bras pour les saisir. Quel père et quel sérieux amour ! »
Elle a raison, M"^^ Valmore ; la poésie d'Olivier a une grâce poignante, un charme pénétrant. Ce n'est pas de la poésie de poëte, c'est de la poésie d'homme. Prenez, je suppose, les Enfaiitines de Victor Hugo et comparezles avec telle pièce analogue de Juste Olivier. Victor Hugo a le vers plus souple, plus riche, plus ample, plus transparent ; mais il n'est pas absolument rare qu'on y sente l'art du poëte autant que l'âme du père, et quand on le quitte pour tomber sur ce refrain d'Olivier :
Coquins d'enfants 1... chers petits bien- aimés!
on ne peut s'empêcher de s'écrier: Voilà, voilà l'accent î Sainte-Beuve en faisait bien la différence, lui qui avait vu les deux pères et les deux poètes. Il croyait aux enfantines d'Olivier; il adorait le refrain des « coquins d'enfants, » tandis qu'il hochait la tête quand on lui parlait de celles de Hugo. On en peut dire autant des quatre
CLII JUSTE OLIVIER
Strophes d'Amour simple et pur. C'est la même situation que celle du morceau fameux:
Hier la nuit d'été qui nous prêtait ses voiles...
avec cette différence qu'Olivier n'a pas à s'envelopper de mystère et qu'il pourrait avouer le jour, l'heure, le nom. Mais les amours légitimes ne sont pas toujours les moins poétiques. Victor Hugo se regarde, lui et celle qu'il aime; il trouve le groupe à son gré et il le décrit. Olivier s'oublie. Toutes les images que prodigue Hugo, ses théories sur le lieu cher et choisi propre à chaque espèce vivante, sont d'un éclat bien pâle, surtout bien faux, en comparaison des quatre petits vers qui, chez Olivier, associent la nature au bonheur du couple ému:
Ce chêne où tu t'appuies, Cette onde, ces prairies, Ne sont-ils pas heureux, Heureux avec nous deux?
On peut poursuivre le parallèle, en prenant les deux poètes dans les différentes relations de la vie : toujours Victor Hugo l'emporte par le déploiement d'un art plus puissant, toujours Olivier a quelque cri plus profond.
Cependant tous les vers d'Olivier ne se rattachent pas d'une manière aussi directe à une émotion ressentie ; il leur arrive de se dégager de l'étreinte de la vie et de s'envoler vers le pays des rêves. Et c'est ici que la poésie des Chansons lointaines se présente sous son aspect le plus original, le plus nouveau, ici qu'elle échappe aux classifications antérieures. Olivier en avait bien le sentiment.
« Le quatrième livre, dit-il, contient des morceaux d'un genre à part et nouveau, mais basés sur d'anciennes formes de poésie