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à le pousser aux études. Ce fut le sujet de longues et graves délibérations. L'enfant était fort et souple, il excellait dans certains exercices corporels, il sautait presque sa hauteur à pieds joints ; mais il était maladroit aux travaux de l'agriculture ; jamais il ne sut bêcher un carreau de jardin, ni accorder avec le fléau quand on battait le blé dans la grange. En revanche, il avait la passion des livres. Cette passion pour les livres lui fit même faire une escapade d'écolier dont il a recueilli le souvenir dans un récit charmant, et qui le peint trop bien pour que nous ne le donnions pas tout au long : « Il m'arriva bien aussi un jour, — un seul jour qui en comprit, il est vrai, trois ou quatre, mais qui s'envolèrent pour moi comme un seul, — il m'arriva bien, dis-je, de les dérober à l'école pour les passer sur les berges à lire des ouvrages du temps enfantinement romanesques, et me reposer de mes lectures en me baignant et rebaignant dans le lac. Cette manière de prendre des leçons finit toujours par être découverte, si secrète et si bien cachée qu'on la croie. La mienne ne manqua pas de l'être. Ce fut ma mère qui me l'annonça par ces seuls mots: « Juste, qu'astu fait? » simple et maternel reproche que j'ai encore dans le cœur et dans les oreilles. Avec mon père ce fut bien pis. Lui, il ne me dit pas un traître mot. J'allais le trouver aux champs, où il fanait et entassait le foin en petites buttes. Je tournai et retournai autour de lui .et des meules. Rien. Je dus m'en aller comme cela, ayant certainement préféré qu'il m'eût battu. Mais le soir, après le souper qui s'était aussi passé dans le même silence, mon père me dit tout à coup en riant : « Eh bien, tu as fait une belle escapade! tire-t'en comme tu pourras. » Ce fut tout, mais cela me soulagea, quoique j'eusse encore mieux aimé la battue. Restait la commission d'école qui devait juger de mon méfait et m'apprendre à ne plus Hre d'histoires
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imaginaires ni à me plonger et replonger dans le lac. Je m'attendais, pour le moins, à ce qu'elle me condamnât au cachot. Comme j'étais à méditer dans la cour du collège sur ce que serait la sentence, y réfléchissant beaucoup plus qu'à la belle et patriotique suscription du portail :
Juventuti patria , on m'appela, j'entrai, je comparus
et je fus absous. Non point par grâce, s'il vous plaît! mais ensuite d'une disposition formelle du règlement, disposition que j'ignorais et qui statuait qu'une première faute ne serait point punie, mais seulement la seconde et bien entendu les suivantes. Malgré l'énormitè de la mienne — trois ou quatre jours de baignades et d'école buissonnière, — il n'y avait pas à dire, le règlement était pour moi. Que mes juges en fussent fâchés ou non, le règlement les avait pris dans ses lacs. C'est peut-être l'unique fois de ma vie que j'ai trouvé qu'un règlement pouvait avoir du bon. Je fis aussi en sorte de ne pas me remettre sous sa jurisprudence, sachant de quoi il retournait, et en ayant d'ailleurs largement usé et abusé d'un seul coup. Le plus fort était donc passé, ma mère, mon père et la commission d'école : mais il y avait une dernière chose qui ne laissait pas de me chatouiller désagréablement. Le livre qui m'avait induit en tentation, je l'avais loué dans un cabinet de lecture. Ne voulant pas risquer qu'il fût vu et me trahît, le soir en rentrant, car je revenais régulièrement à la maison comme si de rien n'était, je le déposais au fond d'un buisson d'épine bien fourré et feuillé, le croyant là parfaitement à l'abri des regards, comme il y était en efl'et. Mais je n'avais pas pensé à un autre genre d'accident. Même à cet âge, si rusé qu'il soit, on ne pense pas à tout. Le temps, autre séducteur, avait été magnifique ; mais la nuit qui suivit mon dernier jour d'aventures, voilà qu'il tombe une si belle pluie qu'il n'y a buisson qui tienne, même le mien si épais qu'il soit ;
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goutte à goutte, de branche en branche, elle le perce et le transperce jusqu'au fond. Le livre que je lui avais confié est trempé, abîmé, perdu. Nombre de pages — je les vois encore — ne peuvent plus se décoller l'une de l'autre. Impossible de rendre le livre au libraire dans cet état. Comment le lui remplacer ? Un ouvrage si intéressant devait coûter horriblement cher. J'avais alors une grande vénération pour les livres, n'en ayant jamais fait, et ne me doutant guère que j'en ferais jamais. — Ce fut encore ma bonne mère qui, allant une ou deux fois de plus au marché, arrangea l'affaire au moyen de son pauvre argent. »
Le jeune écolier racheta cette escapade par une conduite exemplaire, qui lui valut, comme nous l'avons dit, l'attention de ses supérieurs. Enfin, après bien des incertitudes, bien des débats, il fut décidé que Juste continuerait à étudier et qu'Urbain suivrait la vocation de son père.
Ainsi tombent les dés de la fortune. Je parle humainement, sans vouloir méconnaître la sagesse qui se dérobe derrière le caprice des apparences. Voici deux frères qui ont l'un et l'autre le don littéraire. Il est dans la famille. On sait aujourd'hui, grâce à une publication toute récente * , qu'il se manifesta chez Urbain d'assez bonne heure aussi. Lorsque Sainte-Beuve vint passer une semaine chez les Olivier, il dit un jour, après le dîner: « Nous voulons lire quelque chose aujourd'hui, n'est-ce pas ? quelque chose de monsieur Urbain. » Urbain avait vingt-huit ans alors, et quoique son nom ne fût pas encore connu, il écrivait depuis un certain temps déjà, puisque, dans la famille, on lui savait une provision oîi il
^ Voir dans le journal de M. Vulliet: La Famille^ N^'' 22 et 23, année 1877, les articles de M. Urbain Olivier intitulés: Souvenirs de jeunesse.
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n'y avait qu'à puiser. Ces deux frères, ces deux enfants, sont-ils égaux par le talent? Je n'en sais rien : ces choseslà sont d'une mesure difficile ; je sais seulement qu'ils en ont l'un et l'autre, mais qu'il doit y avoir entre eux une inégalité d'éducation : pourquoi l'élu est-il Juste et non Urbain ? pourquoi aurait-il été Urbain et non Juste ?
Et ceci m'amène à quelques petites réflexions que je demande la permission d'insinuer en passant. Nous n'avons pas de grandes villes dans le canton de Vaud ; mais nous en avons plusieurs petites, qui suffisent à partager la population en deux classes assez distinctes, et entre lesquelles il y a eu parfois quelques rivalités : celle des bourgeois et celle des campagnards. Or, si l'on veut bien faire le compte, on trouvera que cette dernière a donné au canton un nombre considérable d'hommes supérieurs. Comme quantité et comme qualité, surtout comme qualité, elle semble avoir fourni au delà de son contingent. Je n'ai pas à aller chercher bien loin pour trouver d'illustres exemples. Gleyre commence par être un petit paysan, qui court, pieds nus, dans les rues de son village, comme Olivier. Peu s'en faut qu'il n'en soit de même de Vinet. Il vient aussi de la campagne, et c'est pur hasard s'il essaie ses premiers pas à Ouchy, puis à Lausanne, plutôt qu'à Crassier ou à Veytaux. Il y a dans nos campagnes des familles où se transmet de génération en génération, avec la rectitude des mœurs d'autrefois, une certaine finesse naturelle, qui est de race, et qui se dissimule aux yeux de l'observateur distrait, sous la simplicité des mœurs. Ces nids cachés de rustique distinction sont la meilleure, peut-être, de nos pépinières d'hommes de valeur, celle qui donne les produits les plus originaux. Mais encore faut-il que ces produits viennent au jour, et reçoivent l'indispensable éducation. A la ville, chacun a le collège sous la main, et rien n'est plus simple que de
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commencer des études; une fois commencées, pour peu qu'on ait donné de promesses, on trouve moyen de les finir. * Mais à la campagne, il faut quelque hasard pour tirer de l'ombre un mérite naissant. On commence par l'école primaire et par elle on finit, sauf tel supplément qu'on y ajoute parfois dans les familles aisées, au moyen d'un séjour dans la Suisse allemande ou de telle autre manière. Il arrive, en plus d'un cas, que les talents ainsi refoulés ou maintenus dans l'ombre se font jour plus tard, et M. Urbain Olivier en est un exemple remarquable; mais il saute aux yeux, et lui-même en conviendra, que les lacunes de son éducation ne lui ont point facilité la tâche. Il y a une certaine acuité de goût qui s'acquiert malaisément quand on s'y prend trop tard. Combien, d'ailleurs, qui ne réussissent pas à réagir et restent ensevelis ! Il doit se faire ainsi dans nos campagnes des pertes considérables de capital intellectuel. Les talents n'y sont évidemment pas rares; mais pour qu'ils n'y meurent pas obscurs, comme ils y naissent, il faut le coup de dé.
Et à ce propos, le lecteur ne sera point fâché, je suppose, de jeter un regard à la dérobée sur ce nid de distinction rustique d'où sont sortis Juste et Urbain Olivier. Ce qu'en laissent entrevoir les poésies de l'un et les romans de l'autre en fait désirer davantage. Ce sont deux sources auxquelles tout le monde peut puiser, et qui se sont enrichies pour nous de notes abondantes que nous devons à l'obligeance du frère survivant. Nous y avons fait déjà plus d'un emprunt. Pour en remercier l'auteur comme il conviendrait, nous devrions ne rien négliger. Mais ceci n'est pas une biographie, ce n'est qu'une esquisse essentiellement littéraire ; quelques mots suffiront.
Les Olivier passent pour une famille d'origine française rejetée en Suisse par les persécutions religieuses. Si cette tradition est exacte, et nous n'avons pas de raison d'en
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douter, c'est jusqu'au XVI^ siècle qu'il faut remonter, ou au moins jusqu'au commencement du XVII^, pour trouver la date de la transplantation. Un arbre généalogique, conservé dans la famille, mentionne un Olivier fixé à Eysins dès ces temps reculés. Deux frères doivent s'y être établis, et c'est d'eux qu'on fait descendre toutes les familles Olivier, — elles sont nombreuses, — qui y habitent aujourd'hui. Celle qui a donné le jour à Juste et à Urbain n'a pas attendu jusqu'à la génération actuelle pour se distinguer. Un de ses membres siégeait dans le premier Grand Conseil vaudois. C'était le grand-père de Juste, Jean - Marc - Etienne Olivier. Homme de haute taille et au corps de fer, il avait une de ces volontés qui n'admettent pas de résistance. Il eut nombreuse famille, neuf enfants, qui lui disaient vous, comme la mère. Il était encore du Grand Conseil lorsque Juste fut envoyé à Lausanne pour ses études. La veille d'une séance, il arrivait à pied d'Eysins, demandait à son petitfils de lui faire une place pour la nuit, puis, la séance terminée, il s'en retournait à pied comme il était venu ; le tout par pur dévouement, car il était nommé par ce qu'on appelait alors la commission électorale et ne recevait pas d'indemnité. Il lisait beaucoup, le soir, devant le foyer, tenant d'une main sa lampe, — un crésu, — et de l'autre son livre ou son cahier : un tome de Voltaire ou de Raynal, ses auteurs favoris, ou quelque rapport au Grand Conseil.
L'aîné des neuf enfants fut le père de Juste. Il avait une fort belle prestance, quoiqu'il boitât un peu, à la suite d'un accident : il avait été enseveli sous un éboulement de terre. C'était un homme de grand jugement, ferme, instruit, lisant aussi beaucoup. M. Urbain Olivier en a tracé le portrait dans V Ouvrier^ sous le nom de Michel Dombre ; il paraissait plus vieux que son âge,