‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 40 sur 75 · CLVIII JUSTE OLIVIER · texte numérisé non relu

CLVIII JUSTE OLIVIER

cune, être encore utile au pays qu'il venait de quitter et qu'il n'en aimait que davantage. Si les pensionnaires arrivaient en nombre, peut-être y aurait-il dans la maison même un champ d'activité suffisant pour lui. Que s'il fallait chercher au dehors, pour s'assurer quelque supplément, il ferait des leçons particulières, écrirait, traduirait, travaillerait. Les débuts furent malaisés; les pensionnaires n'étaient point encore nombreux, et les frais de premier établissement pesaient de tout leur poids sur un budget déjà lourd. Heureusement, dès son arrivée, Olivier eut une chance, celle d'être chargé provisoirement, et dans des conditions assez favorables, de la rédaction de \ Espérance^ journal religieux, avec lequel il resta en fort bons rapports. Un peu plus tard, vers la fin de l'année, il eut à faire un cours de littérature à quelques jeunes demoiselles de bonne famille. Il continua aiissi à entretenir avec le Semeur des relations commencées à Lausanne, mais qui ne devinrent jamais intimes. Là, non plus, il ne se sentait pas chez lui. Il lui arriva même de devoir faire rentrer en portefeuille des morceaux déjà écrits, entre autres une étude sur le procès de Michel Servet. « Nous avons dans le Semeur certaines convenances à garder sur le choix des sujets, » lit-on dans une lettre qu'il reçut à ce propos.

Cependant la situation s'éclaircissait peu à peu ; la maison commençait à attirer des jeunes gens, et l'on pouvait espérer avoir franchi le pas difficile, lorsque tout fut remis en question par l'ébranlement politique de 1848 et la commotion des journées de juin. Il y eut un moment où chacun sentit trembler le sol sous ses pieds et chercha, de côté ou d'autre, un refuge éventuel. Sainte-Beuve, selon son habitude, tourna les yeux vers le canton de Vaud; il écrivit à M. Urbain Olivier, pour lui demander de le recevoir chez lui, tout simplement, comme un mem-

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bre de la famille. Juste Olivier ne pensa pas à rentrer en Suisse, bien qu'on eût parlé de lui comme d'un professeur tout désigné pour une chaire de littérature française vacante à l'académie de Neuchâtel ; en revanche, il songea très sérieusement à émigrer pour l'Amérique. Il en écrivit à Agassiz, qui y était depuis peu et y faisait événement. L'illustre savant, encore plein de l'accueil qu'il venait de recevoir, s'émut à l'idée de ces amis qui parlaient de venir le rejoindre ; il se les figura prenant part au grand mouvement américain, et s'engageant auprès de lui dans une facile et triomphante carrière. La littérature et la science marcheraient côte à côte et s'entr'aideraient mutuellement. Olivier ferait des cours, madame aussi. Bref, en un instant, son imagination eut aplani toutes les difficultés.

« Depuis les dernières nouvelles d'Europe, répondit-il à Olivier, je réfléchissais aux moyens de vous peindre l'Amérique sous d'assez belles couleurs pour vous engager à venir vous y établir pendant quelque temps, lorsque j'ai reçu votre lettre. Autant je suis peiné d'apprendre que les événements vous menacent de si près, autant je me suis réjoui en entrevoyant la possibilité de réaliser ce qui me paraissait encore un rêve il y a quelques jours. Les grandes choses qui s'accompHssent en Europe ne peuvent manquer d'exciter les sympathies les plus généreuses, même lorsque nous voyons l'existence de ceux qui nous sont chers plus ou moins compromise. Tout ce qu'il y a de viable dans ce flot humain débordé finira par trouver une ancre de salut, et lorsque le calme sera rétabli^ nous pourrons contempler un monde nouveau aussi diflerent du passé que les temps modernes qui ont succédé au moyen âge. La question pour nous, qui avons mission d'élever la génération naissante et de la préparer à vivre de ces éléments nouveaux, est de comprendre qu'il faut nousmêmes nous préparer à cette grande tâche, et le théâtre même où la scène se déroule aujourd'hui n'est pas, il me semble, le séjour le plus propre dans ce but. Venez donc ici de confiance ;

croyez-en l'expérience que j'ai acquise. On vit ici, et l'on apprend à y vivre de toutes ses facultés. Ne regardez ni en arrière, ni à côté de vous ; les ruines qui vous entourent pourraient troubler la perspective. Venez prendre part à l'élan qu'ont reçu dans ce pays les sciences, les lettres et les arts. En y apportant votre tribut, vous recueillerez des fruits dont on sème seulement les germes en Europe ; vous apprendrez à les cultiver, et rassuré dans votre marche vous retournerez dans la patrie riche des dépouilles d'un autre monde; j'y retournerai alors avec vous, et le temps qui s'écoulera d'ici là nous le passerons ensemble. Je puis vous offrir pour le moment un asile ; arrivez avec armes et bagages tout droit chez moi à Cambridge. »

Puis, craignant que les frais du voyage n'arrêtent Olivier, il prend d'ingénieuses mesures pour mettre à sa disposition, sans autre formalité ni écriture, une somme d'argent suffisante. Cette lettre, où se peint la nature ouverte et chaude d'Agassiz, ses élans, son imagination, sa naïveté d'enthousiasme et sa générosité, était faite pour toucher ceux à qui elle était adressée plus que pour les convaincre. Olivier n'avait pas coutume de considérer les choses des hauteurs d'un avenir que se créait ainsi un optimisme complaisant; il aimait à les voir de plus près, plus en dedans, et il se méfiait des Américains autant que des Européens. On voit son sourire à la lecture de ces mots: « Croyez-en mon expérience. » Quant à lui, il ne demandait que deux choses : un refuge et le pain quotidien; il les eût trouvées en Amérique, sans aucun doute î mais les circonstances changèrent ; le ciel européen parut se rasséréner et l'ordre social se raffermir ; les ressources, au lieu de s'épuiser, se présentèrent plus abondantes, et tout projet d'émigration fut abandonné.

Vers ce temps-là, Olivier put se bercer de l'espoir de prendre pied, à Paris même, dans le corps enseignant officiel. On venait d'adjoindre au Collège de France une

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école dite d'administration. La chaire de langue et de littérature française y fut confiée à Emile Souvestre, qui, devant avoir sous ses ordres des maîtres de conférences, jeta les yeux sur Juste Olivier. « C'était pour lui-même qu'il le faisait, disait-il, attendu que s'il lui fallait en choisir un autre, il se le laisserait plutôt imposer, ne sachant où trouver ailleurs quelqu'un qui lui convînt. » Comme on lui en avait imposé un déjà, qui, au lieu de seconder son enseignement, se faisait un plaisir de le contrecarrer, il ne recula devant aucune démarche pour arriver à ses fins, et Olivier fut nommé. C'était un commencement. Peut-être, avec le temps, Olivier eût-il vu sa position grandir. Telle pièce officielle prouve qu'il avait conquis l'estime et la bienveillance, non-seulement de son ami et supérieur immédiat, Emile Souvestre, mais aussi de hauts personnages, ayant voix au ministère. Malheureusement, rétrier lui manqua au moment où il y mettait le pied. L'existence de l'école d'administration fut des plus éphémères. Olivier put à peine y achever sa première année d'enseignement.

Peu de temps après, on se souvint de lui dans une autre occasion. On avait imaginé de faire pour les ouvriers des lectures du soir. C'était une sorte de mission, humaine et de pure civilisation, qu'on tentait au sein des classes laborieuses. Il ne s'agissait pas de les endoctriner, mais simplement de les famiUariser avec les plus belles productions de l'esprit français. On ne faisait guère que lire. Cependant quelques cours sommaires, de langue et de httérature, y furent adjoints. OHvier, sans l'avoir cherché, fut nommé l'un des « lecteurs titulaires » et chargé, en outre, d'un de ces cours adjoints. Il prit intérêt à cette oeuvre conçue dans un but de véritable utilité publique, et dont les résultats furent intéressants à tous égards, même au point de vue du goût, comme on peut

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s'en convaincre en lisant ce qu'en a dit Sainte-Beuve dans une de ses meilleures Causeries, Mais, uniquement soutenue par quelques hommes éclairés, elle avait contre elle le gros de tous les partis. L'université, d'accord en principe, aurait voulu diriger elle-même ces lectures ; le clergé les eût faites, mais il n'entendait pas qu'elles fussent faites par d'autres. Nombreux aussi étaient ceux qui redoutaient que ces séances du soir ne dégénérassent en clubs, et qui n'attendaient qu'un moment favorable pour biffer d'un trait de plume tout ce qui était né de la révolution de février. La coalition de tant d'intérêts et de passions l'emporta, et les lectures du soir eurent une existence plus éphémère encore que l'école d'administration.

Dès cet instant, la sphère d'activité d'Olivier n'aborde plus les régions officielles. Il réalise à la lettre son programme, de gagner son pain comme il pourrait. Il fait des leçons particulières, il court le cachet, il se fait même prote d'imprimerie chez Marc Ducloux, qui, chassé aussi par la révolution vaudoise, avait, comme Olivier, pris son refuge à Paris. Il mit sa conscience à remplir ces humbles devoirs ; mais il ne retrouva d'occupation où il pût mettre son cœur que lorsqu'il fut chargé, en 1858, de l'enseignement de la langue et du style à l'école de la Chaussée d'Antin. C'était une institution particulière, un ensemble de « cours gradués, » formant une sorte d'école supérieure à l'usage des jeunes demoiselles protestantes. Olivier trouva là une tache qui convenait à son tempérament de poëte. Le tour d'esprit naturel aux jeunes filles bien douées, vif, léger, gracieux, innocent, avec une pointe d'imagination et déjà de sentiment, lui parut toujours ce qu'il y a au monde de plus charmant. C'était, à ses yeux, la fleur de la création. Avoir à soigner cette fleur, à en cultiver le parfum, à en préparer le fruit, ne

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pouvait être pour lui que la plus attachante des vocations. « J'ai épousé mon enseignement, dit-il; je Tai mis au premier rang de mes occupations. » Il ne pensait pas, d'ailleurs, que l'étude de la grammaire fût chose nécessairement ingrate ; il savait ce que c'est que la grammaire, et quoiqu'il fût lié, par l'autorité d'un long usage, à l'aride Noël et Chapsal^ il s'ingéniait pour donner à cet enseignement, par les applications et les interrrogations, tout ce qu'il peut avoir d'intérêt et de valeur. Il n'oublia qu'un point, de faire apprendre par cœur les règles proprement dites. Les parents s'émurent d'une si dangereuse innovation, et leurs plaintes retentirent jusqu'au comité, qui parut les faire siennes. Ainsi rappelé à la routine, Olivier répondit par sa démission; mais la lettre qu'il écrivit à ce sujet était si fortement motivée qu'elle donna à réfléchir. « Ce qu'on ne fait pas avec foi, écrivait-il à la directrice, est mauvais, même en grammaire. J'ai bien peu de foi là où il faudrait le plus en avoir ; mais dans les petites choses du moins il est absolument contraire à ma nature de m'en passer. J'avais foi dans mon enseignement. » Le cas fut examiné de plus près ; on vit que les critiques avaient été faites à la légère, et Olivier, cédant à d'instantes prières, retira sa démission.

« Notre vie, écrit-il à sa mère après lui avoir fait une description de l'emploi quotidien de son temps, notre vie est très assujettie et sévère.... La vie de Paris, pour tout le monde, au reste, est une vie très dure, dont ailleurs on ne peut avoir d'idée. » Mais si la peine était grande, le but du moins était atteint. Les jeunes gens faisaient rarement défaut dans cette famille qui s'ouvrait à eux. Ils furent bientôt assez nombreux pour obliger Olivier à louer un second appartement; plus tard, il loua la maison tout entière, afin d'être le maître d'en choisir les habitants ; puis il l'acheta. Avec sa nature inquiète et timide,

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il sentit lourdement le poids des soucis dont le chargeait une pareille acquisition ; mais pendant de longues années les jours se succédèrent, chacun suffisant à sa peine. C'était une de ces maisons de la Place Royale, ou Place des Vosges^ dont la construction remonte à Henri IV, et qui ont si bien conservé leur cachet primitif. Olivier y a passé près de vingt ans, un tiers de sa vie. C'est là que vont le chercher en pensée tous ceux qui l'ont connu à Paris. Il y devint peu à peu le centre d'une société distinguée. Si l'on voulait en évoquer tous les souvenirs, les noms se présenteraient en foule. Celui de Sainte-Beuve, qui revient sans cesse, nous rappelle ce qu'a dit Olivier des vicissitudes de leur amitié, d'abord si étroite, mais qui fut plus ou moins orageuse vers l'époque où nous sommes parvenus, et qui après quelques années de silence et d'éloignement, se termina par un dernier et fidèle retour. Malgré ces péripéties, et quoique Sainte-Beuve fût de plus en plus homme public, de plus en plus surchargé, on le vit souvent à la Place Royale. Il n'est pas seul illustré parmi ceux qui en ont pratiqué le chemin. Au nombre des familles les plus tendrement, les plus étroitement attachées aux Olivier, il faut citer, des premiers, les Valmore. Il y avait de tout dans cette amitié : prose et poésie, idéal et réalité; mais rien, peut-être, n'en avait plus serré le nœud que le sentiment de souffrances communes. Ceux qui bataillent pour l'existence, les naufragés de la vie, ont parfois une façon de s'aimer qui est la plus tendre, la plus émue, toute pénétrée de poignante sympathie. Ainsi aimait, ses lettres le témoignent à chaque page, cette M"^^ Desbordes-Valmore, qui, malgré son talent et un obstiné labeur, ne réussissait pas à suffire aux nécessités de chaque jour, et dont le nid, — c'est d'elle que vient cette gracieuse image, — soutenu seulenîent par des fils de la Vierge, flottait tonjours entre

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