NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CLXVII
« Depuis août 1845, dit-il, elle fut entièrement rédigée par moi jusqu'à sa fin, en 1860, sauf pendant quelques courts voyages en Suisse où Olivier voulait bien me remplacer. » Cette chronique n'eut guère moins de succès que celle des années précédentes, rédigée en grande partie par Sainte-Beuve ou sur des notes envoyées par lui. La plupart des abonnés ne remarquèrent aucune différence; ils se trouvèrent tout aussi bien et tout aussi spirituellement renseignés ; et ils l'étaient, en effet. Cependant la chronique antérieure a des traits plus vifs, plus osés, qui sont la griffe du maître, et qu'Olivier, dans sa timidité provinciale, n'eût jamais risqués. Ce que dit Sainte- Beuve des Mystères de Paris ^ par exemple, dont « l'inspiration essentielle est un fond de crapule, » Olivier eût pu le donner à entendre; mais le coup de cravache sifflant ainsi est du pur Sainte-Beuve. Au reste, Sainte-Beuve continuait à s'intéresser vivement à cette chronique. C'était toujours pour lui une issue à la vérité. Il a signalé l'année 1848 à 1849, si féconde en événements, comme « particulièrement bien traitée, d'une manière véridique et piquante. » Il y prit à ce moment une part active. La lettre suivante, du 2 mars 1849, adressée à M"^^ Olivier, offre un exemple curieux de la manière dont il procédait.
«r Chère Madame et amie,
» Que de tristesse ! La vie est vraiment un peu plus dure qu'il n'est besoin, même à ceux qui l'acceptent pour telle ! Embrassez pour moi le cher Arnold. — J'ai trouvé dans la dernière chronique d'Olivier de bien doux ressouvenirs de lui à moi. Le soir où j'ai reçu votre lettre, j'avais passé une partie de la journée à feuilleter les Revues suisses de 1843 ^ 1844, pour y chercher quelque note sur Chateaubriand : et il en était sorti des bouffées de souvenirs. — A propos de Raphaël, il y aurait, même après ce
qu'Olivier a dit d'excellent, une jolie critique à faire, par ce biais-ci :
D On m'assure que dans ce cadre de Raphaël, sous prétexte de peindre Elvire, Lamartine n'a fait autre chose que prêter à celleci les conversations de l'hiver dernier qu'il a eues avec M"^® d'Agoult (un peu athée ou panthéiste, vous le savez^. — C'est bien cela : un canevas de vingt ans et pour broderie des pensées de cinquante. Composez donc un charme avec un pareil assortiment! — Les conversations et opinions sur Cicéron sont de Mme d'Agoult, qui elle-même n'a fait que répéter ce qu'elle a entendu dire à une personne estimable et docte (M^e Hor-
tense A )\ qui lit en latin Cicéron et en parle à merveille.
Sans nommer, il y aurait moyen par supposition d'expliquer ainsi le désaccord de la vraie Elvire avec Julie, et le manque de réalité qui se sent sous les phrases (« on dirait vraiment que l'auteur a fait, etc., comme si, etc. ») et dire alors le vrai en pénétrant dans le vif par le défaut de la cuirasse.
» Chère amie, je cherche à distraire avec ces dires ma triste pensée et la vôtre. Aimez-moi toujours et faites-moi aimer des vôtres. Amitiés à M. Ruchet, que je n'oubhe pas. — Adieu, cher Olivier, et vous, chère madame, de cœur. — A Pâques I »
Olivier cite encore parmi ses collaborateurs, si l'on peut leur donner ce nom, Charles Clément et Gleyre, Gleyre surtout, « le grand peintre, dit-il, très bon juge aussi, très au courant des hommes et des choses et à même de les voir de près. » Ces deux noms sont sans doute les deux principaux parmi ceux qu'il pouvait ajouter à celui de Sainte-Beuve ; mais il aurait fort bien pu y en ajouter d'autres encore. Les éléments de cette chronique étaient puisés dans tout le cercle de ses relations, et elle exprime avec autant de finesse que de justesse tout ce qu'Olivier a pu voir et savoir de Paris pendant les quinze premières années de son séjour. Une grande par-
^ Sainte-Beuve donne le nom au complet.
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tie de ce qu'elle dit s'était dit d'abord au coin du feu de la Place Royale, Si le coup de verge n'y est pas sanglé comme dans la chronique antérieure, peut-être a-t-elle, par compensation, l'avantage d'être plus calme. Elle n'est pas d'un acteur jeté lui-même dans la. mêlée; elle porte moins le cachet d'une individualité dominante ; elle est d'un observateur, placé plus en dehors des événements, à l'abri des coups et plus libre dans sa justice. Les sujets abordés ont plus de variété, la réflexion se mêle plus souvent à l'anecdote, et quoique moins piqué au vif, peut-être, on se sent, somme toute, tout aussi bien et, à quelques égards, plus complètement informé. Pour l'histoire littéraire de ces quinze années, — pas rien que littéraire, — cette chronique est une des sources les plus sûres et les plus précieuses, et c'est dommage vraiment, grand dommage qu'elle reste ensevelie dans une collection qui ne se trouve plus guère que dans les bibliothèques publiques.
Le succès de cette chronique ne se démentit pas un instant, et ce fut à elle, en très grande partie, que la Revue dut de se soutenir à flot, en passant d'une rédaction à l'autre, jusqu'au moment où, revenue entre les mains de son premier directeur, M. Charles Secrétan, pilote trop hardi pour les jours de tempête, elle fut à peu près coulée bas en deux coups de vent. M. Secrétan a lui-même raconté comment, après la prise d'armes de 1856, à Neuchâtel , tous les royalistes se désabonnèrent pour punir l'audacieuse Revue d'avoir conseillé la transaction qui devait, peu de temps après, terminer le différend entre la Suisse et la Prusse, et comment, dès le mois suivant, les répubHcains répétèrent la même manœuvre pour la punir d'avoir cité deux lignes d'un rapport officiel, lesquelles n'étaient pas, semble-t-il, trop à leur avantage. La Revue ne se releva pas de ce double
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coup; malgré les chroniques d'Olivier et d'excellents articles qui ne lui firent jamais défaut, elle végéta encore pendant quelques années, jusqu'à ce qu'elle vînt chercher un refuge dans la Bibliothèque universelle^ qui, de son côté, avait grand besoin de renfort.
Olivier mit tout son cœur à cette œuvre, comme aux leçons de la Chaussée d'Antin. Petite était la rétribution. Jamais elle n'atteignit mille francs par an ; longtemps elle descendit près de cinq cents. Aussi Olivier n'écrivait-il point cette chronique pour le peu qu'il en tirait, mais pour la Revue et pour le canton de Vaud, afin d'être encore en communication régulière avec ce pays dont, par le cœur, il était moins séparé que jamais. L'assujettissement était grand, non sans profit toutefois pour Olivier lui-même, qui se trouvait ainsi arraché de temps en temps à sa vie terre à terre, distrait de sa triste pensée, forcé de se mêler au mouvement des esprits et de tenir l'œil ouvert sur ce qui se produisait autour de lui, sinon de grand et de beau, du moins d'intéressant. Le beau et le grand n'y faisaient point d'ailleurs absolument défaut. Ils ne manquent jamais dans une ville telle que Paris, où, même dans les temps de stérilité, certains arts demeurent fidèles à de hautes traditions. Un concert du Conservatoire était pour lui une de ces distractions divines qui rachètent de longues heures de dur et ingrat labeur. Et quel plaisir aussi lorsque la présence de quelque artiste supérieur l'attirait invinciblement au théâtre ! On en peut juger par la manière touchante dont il raconte à sa mère, la bonne paysanne d'Eysins, ce qu'il a éprouvé en entendant la Ristori : « Hier, ayant beaucoup travaillé pendant la journée, et voyant qu'à rigueur ma soirée était libre,... je suis allé au théâtre où, sauf pour entendre quelquefois un peu de musique, je n'avais pas mis les pieds depuis des années. Cette fois-ci, c'était pour une tragédienne
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italienne, M"^^ Ristori, qui en ce moment fait courir tout Paris. On la met à côté, pour le moins, de M^^^ Rachel, et moi je la préfère. Elle a plus de variété, plus de mouvement et plus d'âme. Sans manquer d'énergie, ni être précisément plus belle, elle a plus d'idéal, plus de poésie et de grâce. C'est un très vif plaisir de l'esprit de l'entendre et de la voir. Ce plaisir, je l'ai eu à un très haut degré, et comme je pensais presque qu'il ne m'arriverait plus de le ressentir. Voilà pourquoi je te le dis, comme à une bonne et tendre mère que tu es, et qui comprend tout et doit tout savoir de son fils. »
Si donc on fait abstraction de ce qui pouvait lui rester d'ambition littéraire et de désirs irréalisés, l'existence d'Olivier à Paris ne saurait être envisagée comme une de ces existences ingrates, nues, vouées à la prose, sans joie ni essor, et l'on comprend ce qu'il écrivait un jour, qu'il regretterait cette « vie dure » s'il devait jamais la quitter. Si dure qu'elle fût, elle était riche à sa manière, et l'événement n'avait pas justifié le sinistre horoscope de M.^^ Desbordes- Valmore. Paris ne fut point sans hospitalité pour Olivier ; il ne fut point pour lui l'enfer où l'on a froid. Et cependant, cette période de sa vie est celle qui se dérobe le plus sous le voile épais de la mélancolie, de cette mélancolie qu'il tenait, dit-il, de sa mère. Malgré tout, il est triste, amèrement triste, et il le devient, semble-t-il, tous les jours davantage. Nul doute que cette tristesse n'ait été causée en grande partie par des souffrances morales qui avaient une cause précise. Parmi les jeunes gens qu'Olivier reçut et soigna chez lui, plusieurs lui vouèrent une longue reconnaissance ; mais il y en eut aussi avec lesquels il fallut rompre et qui, rentrés en Suisse, se vengèrent en semant la calomnie. Trop audessue des vains et faux bruits pour y prêter une oreille attentive, Olivier fut atteint plus profondément dans sa