CLXXII JUSTE OLIVIER
famille proprement dite. Ce « cher Arnold, » que son parrain faisait embrasser, n'avait recouvré une apparence de santé que pour traîner plus longtemps le poids de sa maladie. C'était une de ces natures aimantes comme on en trouve parmi les enfants destinés à souffrir et à mourir avant l'âge. « Il aime sa maman d'un grand cœur, disait Olivier; et je crois aussi son papa. » Il n'en était que mieux aimé, d'autant mieux qu'il avait donné déjà trop de sujets d'appréhension. On eut beau lui prodiguer encore les soins de l'art et de la tendresse, il fut bientôt évident que le cerveau lui-même était atteint; on le vit décliner, végéter, puis s'éteindre. Il mourut en 1852. Vers le même temps, entrait à l'Ecole centrale l'aîné des frères, Aloys, destiné à être pour son père l'occasion d'épreuves plus douloureuses encore. « Aloys, disait Olivier dans une lettre où il trace le portrait de chacun de ses enfants, pourrait être presque toujours le premier, ou des premiers.... C'est un enfant qui a tout ce qu'il faut pour réussir s'il le veut ; j'espère que l'âge de raison, dont il n'est plus bien éloigné, fera pencher tout à fait la balance du bon côté. » Cette espérance ne devait pas se réaliser. Par étourderie, par folle tête de jeunesse, il réussit mal dans ses premiers essais de carrière, et, dégoûté, partit pour l'Amérique. Trois années durant, il laissa les siens sans nouvelles. On n'en eut qu'indirectement. Enfin, une lettre affectueuse rompit ce dur silence. C'était pendant la guerre de la sécession. Il allait partir pour l'armée. Dès lors, il n'écrivit plus, et les recherches les plus actives n'ont pu faire découvrir sa trace ni parmi les morts, ni parmi les vivants.
A des coups pareils, il faut pouvoir opposer la résignation chrétienne, et se dire à soi-même ce qu'Olivier disait à une de ses sœurs en deuil : « Voilà des dipensations terribles, incompréhensibles, qui confondent et qui
NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE CLXXIII
font frémir. On s'y perd, et cependant une chose est certaine, c'est que Dieu est juste, tout bon et tout saint, ce qui est être encore la bonté même! »
Mais on a beau se résigner, la blessure saigne, saigne éternellement. Il faudrait, pour s'en distraire, avoir en soi quelque énergie expansive qui donne à la vie intérieure un but et un intérêt toujours nouveaux. Or, c'est là précisément ce qui manquait à Olivier, ou plutôt aux Olivier. Depuis le moment oii ils ont quitté Lausanne, il y a en eux quelque chose de brisé et d'irréparable. Ils ne sont plus, il ne pourront plus être ce qu'on aurait voulu qu'ils fussent. Ils étaient de ceux qui portent au front le signe d'une vocation, et cette vocation ne peut plus être remplie.
y[me Olivier écrivait bien encore quelque peu, surtout pendant les premières années de son séjour à Paris. Mais la maison s 'emplissant, et les devoirs s'enchaînant aux devoirs, elle ne tarda pas à être complètement absorbée par les soins domestiques. Quand elle se retirait, le soir, elle était lasse, et la fatigue étouffait jusqu'aux regrets du passé. Olivier, moins fort en apparence, qui, après vingt ans de mariage, répétait à sa femme ce qu'il n'avait cessé de lui dire du temps de leurs fiançailles, savoir qu'il n'avait de courage et de confiance humaine que par elle, était au fond une nature plus souple et par là-même mieux armée pour la résistance. Faisant tête à la prose envahissante, il lui disputa victorieusement une dernière part de sa vie. Il s'était réservé une chambre sous les toits, un atelier de peintre en mansarde, où il passait chaque soir quelques heures tardives avec sa pensée et ses rêves. L'ameublement en était des plus simples. Les planchers et les étagères pliaient sous le poids des livres et des papiers. Une porte bâtarde s'ouvrait sur le toit, à peu près comme un sabord de navire, et donnait accès