‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 46 sur 75 · CLXXVI JUSTE OLIVIER · texte numérisé non relu

CLXXVI JUSTE OLIVIER

Vaud, et avait été écrit tout entier à Lausanne. On lit dans le journal de l'auteur, à la date du 14 août 1842: « Terminé mon roman de la Belle Luze^ commencé vers le milieu de mai.... Je ne sais à la lettre ce que cela peut valoir, quoique je n'aie aucun doute que cela ne va à aucun but pratique pour nous en ce moment. » En écrivant ces lignes, Olivier songeait à ses enfants et aux ressources qu'il eût voulu pouvoir leur assurer: mais il avait beau être poursuivi par les soucis domestiques, sa fantaisie était la plus forte, et toujours il écrivait au gré de son imagination, jamais au gré de son intérêt. Il avait raison: cela n'allait à aucun but pratique. Luze-Léonard est une espèce de rêve historique, dont le motif est emprunté à un récit qu'on peut lire dans Y Histoire de la déformation de Ruchat. « C'est, remarque Olivier, la seule perle poétique qui s'y trouve. » Le roman ne paraît être d'ahord qu'une simple pastorale. On est en plein village, on assiste au coterd^ on va faucher et faner ; tout cela se passait alors comme aujourd'hui, et sans une scène de prédicant, qui rappelle les temps de la Réforme, on se croirait à peine transporté à quelques printemps en arrière. Mais bientôt s'accuse la rigidité des mœurs du siècle, mélange d'antique rudesse et de chrétienne sévérité. Un bal champêtre suffit à déchaîner l'orage ; on sent que le second titre, Idylle tragique^ va devenir une vérité, et comme le dit Olivier, on croit suivre « un de ces sentiers des Alpes qui serpentent d'abord dans des prés fleuris, mais pour gravir ensuite parmi les rochers et plonger de là sur de dangereux abîmes. »

Pendant son séjour à Paris, Olivier publia successivement trois romans. Le premier parut en 1850, sous le titre de M. Argant et ses compag7ions d' aventures. Dans une deuxième édition, qui est de 1854, le titre en est emprunté au surnom d'un des principaux personnages,

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Le dernier Tirets^, Dans l'une et l'autre édition, on trouve un second titre qui semble indiquer qu'Olivier s'attendait à certaines critiques: Histoire périlleuse. Ensuite, en 1861 et 1863, il donna le Batelier de Clarens et le Pré aux Noisettes, A ces romans en prose, il ajouta deux nouvelles en vers: Héléna (1861) et Donald (1865). Enfin, en 1867, les Chansons du soir vinrent enrichir la collection de ses recueils lyriques.

Quelques-uns des romans d'Olivier, y compris les nouvelles en vers, ont effectivement soulevé les objections qu'il avait en vue , lorsqu'il prévenait le lecteur qu'une de ces histoires pouvait bien être périlleuse. On a été surpris, et même scandalisé, de la franchise avec laquelle, dans son Pré aux Noisettes, il traite le rôle d'un certain gentilhomme campagnard , libertin dissimulé, cousin éloigné de Tartufe. Un de ses plus sincères et plus proches admirateurs me répétait, il y a peu de temps encore, et lui avait écrit à lui-même, que Luze- Léonard était une erreur morale, une « œuvre de la chair. » Héléim, nous y reviendrons, donna lieu à des critiques analogues, et quant à V Histoire périlleuse, il est bien clair qu'elle n'avait que trop paru justifier son titre, puisque, dans la seconde édition, Olivier a cru devoir expliquer son dessein et prendre ouvertement sa propre défense.

Disons-le, dans l'immense majorité des cas, le coupable n'est pas Olivier, mais le pubHc, j'entends le pubHc d'un certain pays, situé devers le Léman, entre Alpes et Jura. Ce public a l'habitude de voir en toute chose la fin religieuse, et ce n'est pas le calomnier de dire qu'il a quel-

^ Le Dernier Tircis est accompagné dans cette seconde édition d'une nouvelle publiée dans la Revue suisse, en 1844. Dans cent ans.

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que peine à comprendre l'art vrai, étranger à toute idée d'édification et de conversion. Nombre de personnes trouvèrent mauvais qu'Olivier eût introduit dans Luze- Léonard un de ces prédicants, comme il y en avait beaucoup au XVI^ siècle, qui rendaient aux papistes injures pour injures et qui prêchaient l'Evangile comme ils le comprenaient, grossièrement. Ce rôle, Olivier ne l'a pas créé ; il l'a trouvé dans l'histoire et l'a traité sans l'ombre d'une intention satirique, mais avec vérité. C'était justement cette vérité qui déplaisait. On lui tint le même langage que lui avait tenu le -Sm^^/r à propos de Servet: « Quand on a l'honneur d'appartenir à la religion que vous professez, on a des convenances à garder dans le choix des sujets. » A cette étroitesse, fille de l'esprit sectaire, s'ajoute celle du rigorisme calviniste, ennemi de tout abandon, et qui oblige l'artiste à calculer chacun de ses mouvements. Enfin, depuis qu'on s'est particulièrement voué, dans la Suisse française, à l'industrie des pensionnats, il s'y est répandu un certain goût timoré, dont la trace est sensible dans nos mœurs, dans nos idées et dans notre littérature. Peut-être est-il plus funeste encore à la franchise de l'inspiration que le rigorisme calviniste le plus exagéré. Au moins dans celui-ci y a-t-il quelque chose qui tient de la conviction et procède de l'âme, tandis que dans l'autre il n'y a guère que de la pédanterie. Ce n'est pas de la pudeur, mais de la pruderie. Jamais Olivier ne donna dans ces petitesses ni dans ces affadissements. Il n'était pas de ceux qui font dire à Lafontaine :

Amis^ heureux amis, voulez- vous voyager ? Que ce soit aux rives prochaines...

Il était artiste, et ne connaissait qu'un modèle, la nature :

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« Pourquoi n'avouerais-je pas, dit-il^ qu'en voyant et me rappelant ce qui s'agite dans de jeunes et nobles têtes, au début des ardentes années, j'aurais voulu faire aussi de tout cela ma symphonie de printemps, avec ses fleurs, d'autant plus riantes quand elles sont mouillées, et dont le parfum s'échappe d'autant mieux quand elles le livrent à un premier souffle d'orage. Je n'ai pas voulu peindre l'amour sensuel et grossier, mais l'amour cependant. »

Olivier sait fort bien qu'en pratiquant l'art ainsi, il risque de ne pas être lu à haute voix dans les comités de dames charitables, qui aiment à s'édifier en cousant pour les pauvres ; mais il ne pense point failHr à la mission civilisatrice — non d'enseignement, mais de culture — qui reste à l'art pur, dégagé de toute cause à servir. Il ne pense pas même se mettre dans l'impossibilité de rendre à l'éducation de la jeunesse les services que l'art peut lui rendre. Bien au contraire.

« Un amour légitime et pur, dit-il, mais un amour où l'on soit réellement épris, n*est-il pas, à cet âge, la garantie humaine la plus efficace, comme plus tard, en toutes choses, l'amour saint et seul véritable est la force suprême et le suprême soutien ? C'est encore cet amour qui sanctifie, rehausse, explique le mariage, qui lui donne une valeur et un sens profond, qui lui rend l'idéal sous son apparence de réalité et de conclusion banale. »

Il faut en prendre son parti : la véritable littérature, celle qui se lit, fera toujours du sujet périlleux son sujet favori. C'est le plus inépuisable des motifs littéraires, parce que c'est la plus grande des affaires de la vie. Tout en dérive. Tous les arts, toutes les poésies gravitent autour de Tamour comme les planètes autour du soleil. Que si parfois on a Fair de s'en fatiguer, c'est qu'un faux dieu a pris la place du véritable, et qu'on a rendu à la galanterie, ou à telle idole sujette à vieillir, des hommages qui

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n'étaient dûs qu'à Tamour lui-même. Il peut alors arriver à des écrivains fort mondains, à un Voltaire, de protester contre ce sujet toujours le même, et de Taccuser de monotonie et de fadeur ; mais que le langage du véritable amour se fasse entendre, et le charme recommence aussitôt. Il n'y a pas de grand poëte, pas de grande poésie qui n'ait tiré de l'amour sa principale inspiration et ses plus puissants effets. Tous les poètes, tous les romanciers sont des prêtres du petit dieu souverain. Il en est, toutefois, qui semblent voués plus particulièrement à ce culte universel, et qui s'en font, si on l'ose dire, une spécialité. De ce nombre était Racine, plus tard Marivaux. Une élite d'artistes, des plus fins, forme ainsi groupe à part. Ils ont dans l'imagination une sensibilité qui leur fait chercher la note tendre. Olivier était de cette élite. C'est toujours du côté de l'amour qu'on le voit aborder ses personnages. Il ne croit pas pouvoir rien trouver en eux de plus intéressant, de plus intime, de plus à eux que la manière dont ils aiment. Dis-moi comment tu aimes, et je te dirai qui tu es.

Jusqu'ici rien que de légitime. Mais il y a plus : Olivier peint l'amour plus encore que des amoureux. Tel de ses héros n'est que la personnification d'une certaine manière d'aimer. Il en résulte je ne sais quoi d'artificiel, àUrréeL Olivier compose ses caractères et leur fait un monde à part, arrangé pour eux. Il ne s'impose pas à nous, comme font les artistes essentiellement observateurs, Bitzius, par exemple ; il a besoin que nous nous prêtions à lui. Ce n'est pas qu'il soit incapable de dessiner d'après nature. Il l'a fait, au contraire, plus d'une fois. Tous ceux qui ont connu cet ami Euler, qui n'avait que « de l'esprit et du courage, » artiste et évangéliste, l'homme le plus inoffensif, capable de devenir un satirique redoutable, humble, simple, courageux, ne cherchant ni ne fuyant l'occasion de

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parler, le meilleur enfant du monde, avec des illuminations mystiques et des coins réservés de haut enthousiasme ; artiste ébauché , honnête homme accompli , admirable dans une esquisse, incapable du moindre tableau, parfait seulement dans l'accomplissement du devoir : tous ceux, dis-je, qui Tont connu, Tont retrouvé dans le Simplice du Batelier de Clarens, Ici, et ailleurs encore, Olivier est un artiste observateur ; mais les personnages ainsi portraités ne figurent au premier plan dans aucun de ses romans ; ce n'est pas autour d'eux et pour eux que l'œuvre s'est formée ; ils y ont une niche, rien de plus. Les héros véritables sont de pure imagination ; on dirait des songes que l'auteur s'est plu à embellir. Olivier est un romancier idéaliste, à la façon de ce J.-J. Rousseau qui passait des journées entières dans les bois de la Chevrette, avec Julie, Claire et Saint-Preux, se donnant à peine le temps de manger, tant il était pressé de les rejoindre. Olivier passait de même chaque soir quelques moments avec les créations de sa fantaisie ; il les retrouvait dans sa mansarde. Ce balcon, avec ses folles herbes, était son bois de la Chevrette. Il y a, sans doute, bien de la différence entre les personnages de l'un et ceux de l'autre. Ceux d'Olivier sont moins discoureurs, surtout moins discuteurs; ils ont un costume plus marqué; ils ont ce qu'on appelle de la couleur locale; ils ne sont embarrassés de produire ni leur acte d'origine, ni leur extrait de baptême; ce ne sont pas des philosophes amoureux qui auraient pu trouver des bosquets à Pékin aussi bien qu'à Clarens; ce sont des Vaudois, comme l'auteur, et comme lui fils du XIX^ siècle, c'est-à-dire d'un siècle curieux, savant, et qui assujettit le rêve lui-même à une discipline de précision \ mais, tous ces points réservés, la ressemblance subsiste et l'emporte sur les différences. Le procédé créateur est le même : enfants de l'imagination du poëte, il leur a par-

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