CLXXXII JUSTE OLIVIER
tagé son âme, de telle sorte qu'en vivant avec eux on vit encore avec lui.
Ainsi s'expliquent les véritables défauts des romans d'Olivier, non ceux qu'on lui a reprochés, mais ceux qui font comprendre qu'on ait pu lui adresser certaines critiques. Olivier aime trop ses personnages ; il les caresse, il les couve du regard; il les suit dans chacune de leurs attitudes. S'agit-il de quelque belle jeune fille, de quelque « gracieuse, » comme on les appelle dans plusieurs de nos patois, il sait trop, à tout moment, ce que font les nœuds de son fichu ou les guipures de sa collerette, et comment jouent ses cheveux bouclés sur ses épaules ou sur sa poitrine. Il semble même y mettre parfois je ne sais quoi de systématique. Ces artistes idéalistes s'appliquent ainsi à donner le change par une certaine rigueur minutieuse ; ils arrêtent, d'un trait dur, les contours du nuage flottant. De là ces détails qui ont choqué. Ils tiennent à un principe général. Olivier est .moins un dessinateur qu'un rêveur de caractères.
Ce que nous disons ici pourrait s'appliquer à tous les romans d'Olivier, mais non à tous également. Il y a eu progrès, et le meilleur est le dernier, le Pré aux Noisettes, Pour écrire son Batelier de Clarens, Olivier avait dû vivre longtemps, en pensée, sur les rives orientales du lac ; le Pré aux Noisettes nous ramène vers les coteaux d'Eysins. C'est toujours le même voyage: les Alpes et le Jura sont les deux pôles entre lesquels flotte sa fantaisie. Si, en cette occasion, le Jura l'a mieux inspiré, cela tient, sans doute, au moins en partie, à l'expérience de quelques années de plus, à la magie des souvenirs de l'enfance, qui se renouvellent et deviennent plus distincts avec l'âge, et au fait que le cadre du roman est pris dans l'histoire contemporaine du canton du Vaud, dans celle qu'OHvier savait pour l'avoir vue et vécue. Le Pré aux Noisettes
NOTICE BIOGRAPHIdUE ET LITTERAIRE CLXXXIII
nous transporte au temps de la « glorieuse » révolution de 1845. L'attitude des partis et l'influence delà politique sur les mœurs y sont très bien observées. Dans ce cadre donné par la réalité se place le rêve, l'idylle des tendres amours du régent Fabrice et de Marthe sa femme. Ils sont nés pour s'aimer, mais non pour se tirer d'affaire en ce monde, pas plus que l'hermine pour chercher sa pitance dans les boues et les égouts. Aussi sont-ils obligés de fuir, et c'est ici que le romancier-poëte use, selon sa coutume, et peut-être abuse de notre complaisance. De ce pré bordé de noisetiers, qui, pour le dire en passant' ressemble à un pré très véritable qu'Olivier possédait à Eysins, et où il ne permettait pas qu'on coupât la moindre branche, il fait un petit monde à part, une sorte d'oasis inabordable, d'île de Robinson. Une grotte, si bien cachée que personne ne la connaît, y devient le refuge oîi disparaissent les deux époux. On le voit, Olivier compte sur le bon vouloir de notre imagination. Mais, ce point accordé, avec tout ce qu'il entraîne de conséquences, le rêve se fait accepter, parce qu'il y a une harmonie secrète, très réelle, non-seulement entre le lieu et les ermites qui vont l'habiter, mais entre eux et la population même dont la grossièreté les oblige à cette fuite. En d'autres termes, ce rêve est bien dans le caractère vaudois. Ce régent est l'idéal du « bon enfant, » idéal supérieur, réalisant dans sa plénitude le sens de chacun de ces deux mots : bon, tout bon; enfant, tout enfant. Et Marthe ! Cette physionomie aussi a été entrevue dans les campagnes vaudoises. Il y a là du Davel, de même que dans le Simplice, Quand on regarde bien au fond de ces natures vaudoises, à les prendre dans leurs types les meilleurs, on y retrouve toujours quelque chose du héros de Cully. Par là se rejoignent l'œuvre historique de Juste Olivier et son œuvre de romancier ; elles tendent au même idéal. A Lausanne,