‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 49 sur 75 · NOTICE BIOGRAPH1Q.UE ET LITTÉRAIRE CLXXXV · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPH1Q.UE ET LITTÉRAIRE CLXXXV

Si, pour en juger par des exemples, nous n'avions que la seule nouvelle ^Hélêna, la réponse pourrait être douteuse. Mais l'exemple ne serait pas bien choisi. La question s'y complique de trop d'éléments divers. On a dit qu'il y a dans les œuvres de chaque écrivain un morceau au moins, souvent plus d'un, où ses défauts se donnent rendez-vous. Laissons ce mot de défaut, lourd à prononcer, et bornons-nous à dire que chaque talent a des moments où se révèle mieux ce qu'il peut avoir de personnel et de singulier, ce qu'il a de moins assimilable. C'est dans un de ces moments que Juste Olivier doit avoir écrit Héléna. Jamais il n'a plus compté sur la complaisance du lecteur. Trois personnages sont en promenade à la montagne. L'un est le mari, l'autre la femme; le troisième ferait mieux d'être ailleurs. Plus ils montent, plus ils y prennent goût. L'air est si pur, les fleurs si belles! Enfin, ils atteignent les régions supérieures et s'aventurent sur le glacier. La légèreté de la jeune femme égale sa curiosité. Le danger n'est pour elle qu'un attrait de plus. Soudain une crevasse voilée s'ouvre sous ses pas, et elle y tombe. Son mari s'y laisse choir, peu après, pour la rejoindre. Une masse de neige, serrée entre les parois de l'abîme, se trouve là tout à point pour les recevoir. Ils ne se sont fait de mal ni l'un ni l'autre ; mais comment sortir de cette froide prison? Ils y mourront, à moins que le secours ne vienne bientôt. Le secours tarde ; la nuit le devance, et ils se préparent à la mort. La femme a un secret sur la conscience, un terrible secret : celui qui les accompagnait, et qui n'est pas tombé, est autre chose qu'un ami. Avant de mourir, elle veut être^^pardonnée ; elle avoue tout. Elle était folle, dit-elle. Mais les excuses sont vaines. Elle ne fait qu'ajouter l'horreur à l'horreur; le mari trompé la maudit, et elle meurt sans pardon.

Cette nouvelle fut assez mal accueillie des amis vau-

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dois d'Olivier. Les uns se demandèrent quelle étrange préoccupation pouvait l'amener à choisir des sujets aussi insolites. D'autres furent plutôt frappés de ce que la donnée a de commun. Le mari, la femme, l'amant : c'est l'éternel trio. On ne sort pas de là dans une certaine littérature. Paris, évidemment, déteignait sur Olivier. Deux de ses amis, de ceux pour lesquels il avait toujours eu le plus d'estime et de déférence, remplirent auprès de lui le triste devoir de la sincérité. Ils crurent nécessaire de frapper fort, comme s'ils avaient affaire à une conscience déjà faussée. La réponse d'Olivier, digne et belle, dut leur montrer qu'ils se trompaient. L'erreur, en effet, était complète. Il ne s'agissait ni de préoccupation d'aucune sorte, ni d'influence de Paris. Le plan du poëme — j'en ai la preuve dans un des fragments du journal d'Olivier — était déjà arrêté, à Lausanne, dès l'année 1842. C'était un ancien rêve auquel il venait de donner des paroles, un rêve tel qu'il les aimait. Son imagination, en effet, avait procédé comme de coutume; elle s'était attachée à deux espèces d'amour, l'amour repentant et l'amour implacable; elle les avait personnifiées dans ses deux héros, puis avait cherché pour cadre une scène aussi tragique que possible, afin d'augmenter l'effet de la rencontre. Il n'y a rien là qui sorte de la ligne d'Olivier; c'est lui, c'est bien lui, ce l'est même trop. Il a, pour le coup, trop exigé; il n'a pas compris que l'invraisemblance de l'aventure nuisait au tragique de la situation , et que cette mort sans pardon ferait plus d'effet partout ailleurs que dans une crevasse de glacier.

Mais il n'en est pas de même de Donald ; ici la question se pose dans sa simplicité, et j'ose croire, malgré les doutes du grand critique, que la lecture de l'œuvre du poëte suffit à le justifier. Il y a longtemps que la poésie allemande connaît le récit en strophes. Il s'y rencontre à

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l'ordinaire sous forme de ballade, et l'on sait combien ce genre est richement représenté, non-seulement dans la poésie populaire, mais dans les œuvres des plus grands poètes. S'il n'a pas réussi à s'acclimater en France dans la littérature des classes cultivées, c'est que cette littérature s'est formée trop exclusivement dans les salons. Car, en France comme ailleurs, le peuple chante ses histoires. Et pourquoi ne les chanterait-il pas? Pourquoi le drame d'une vie ne se prêterait-il pas à être célébré par la ballade? L'action est-elle donc si distincte de la pensée? Est-elle autre chose que de la pensée traduite en fait ? Et n'y a-t-il pas dans certaines existences une note dominante qui revient, comme un refrain, avec une persistance toute poétique, et les soumet en quelque sorte aux lois du rhythme et de l'harmonie ? Si la réponse à ces questions pouvait paraître douteuse, quelques œuvres dans le genre de Donald auraient bientôt dissipé les scrupules. On y trouvera sûrement, si on le veut, des détails à critiquer ; mais l'ensemble est des plus remarquables, et l'on lie peut que s'étonner de voir ce poëme si peu connu, même chez nous. La première scène, la rencontre de l'écolier Donald avec la vieille mendiante à qui il veut faire l'aumône d'un morceau de sa poire et qui la lui prend tout entière, donne justement la note dominante. On se demande qui peut bien être cette singulière mendiante :

Bah ! dit le père, cette vieille, Je la connais depuis longtemps.

On l'appelle la Conscience, ajoute-t-il, et il raconte comment il a eu de tout temps maille à partir avec elle. Elle a exigé de lui sacrifice sur sacrifice ; elle lui a interdit mille chemins qu'il eût bien voulu suivre : aussi n'est-il ni riche,

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