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ayant les cheveux noirs déjà, blanchissants : une belle et noble figure , « les yeux bleus, grands, ouverts et limpides ; le front élevé avec un développement très prononcé de cette région du cerveau où l'idéal établit sa demeure. »
Du côté maternel, — la mère était aussi une Olivier, — les types remarquables ne sont point rares non plus, comme on peut s'en assurer en lisant un autre récit d'Urbain, celui qui a pour titre : Les deux générations'^. Rien n'y est de fiction, sauf les noms propres. Le vieil amodieur, cet homme antique, était l'arrière-grand-père maternel de nos Olivier; Jacques — celui qui fut jeté dans les cachots de la Terreur, d'où il ne sortit qu'à la chute de Robespierre — et sa femme, Madeleine, étaient les grands-parents. Ils furent enterrés le même jour et dans la même tombe. Leur fille cadette fut la mère d'Olivier. C'était une brune, pas très grande, jolie plutôt que belle, très vive, très impressionnable, d'une sensibilité exquise et d'une activité que rien ne lassait. Elle aimait à lire et à chanter ; elle avait une jolie voix et savait une quantité de vieux airs. Elle était adorée de ses enfants. Juste n'en parlait jamais sans attendrissement. Quand on lui demandait où il avait pris tel air adapté à telle de ses chansons, il répondait souvent qu'il l'avait entendu dans sa jeunesse chanter à sa mère. C'est elle qui figuré dans le Messager ; elle y figure dans sa cuisine d'Eysins : tous les détails descriptifs sont pris de là. On se rappelle ces beaux vers, au moment où le messager arrive :
Lorsqu'il ouvrit la porte un bon fagot d'épine D'un feu clair et léger égayait la cuisine ; Assise auprès, la mère avait l'œil au dîner, Aux marmites qu'il faut tourner et retourner,
^ Voir VHiver, récits populaires.
Secouer, retirer de la braise trop haute, Afin que tout soit cuit bien à point et sans faute. Mais cependant on voit, sur ce front triste et doux. Où la vie a laissé des marques de ses coups, Dans le calme sourire et la lèvre inclinée D'une bouche tremblante et pourtant résignée, Dans ce regard aimant que rien n'a fait vieillir Une âme en de vils soins qui n'a pu s'enfouir.
Et plus loin, quand elle suit le messager pour lui demander si la cousine est morte en paix, c'est elle encore, elle plus que jamais : « Bonne et tendre mère, dit M. Urbain dans les notes que j'ai sous les yeux, c'est bien elle qui nous apprenait à croire en Dieu !
« On ne pouvait oublier cet intérieur après y avoir été admis, nous écrit, de son côté, un camarade encore vivant de Juste Olivier. Le père était un type de paysan vaudois, il imposait le respect ; la mère surtout faisait une vive impression : tout était chez elle dignité simple, intelligente bonté, amabilité, distinction. »
Voilà, sans doute, un milieu d'où il n'est pas étonnant qu'un poëte soit sorti, et il nous semble déjà, pour avoir fait connaissance avec les parents d'Olivier, mieux comprendre certains traits de son caractère et de son œuvre. Mais reprenons notre récit. Il fut donc décidé que Juste continuerait à Lausanne les études commencées à Nyon. C'était un sacrifice. On le fit courageusement. D'ailleurs il ne tarda pas à être fort allégé par les ressources que se créa le jeune étudiant. Dès la seconde année, Olivier eut un élève, à qui il consacrait quelques heures chaque jour en échange du logement et de la table. Mais il était mal tombé. Au bout d'un an, il quitta une maison peu respectable, et se mit à faire des leçons particulières. Il eut la chance d'en trouver de fort bien rétribuées, entre autres à un Prussien, de la plus
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haute aristocratie, qui avait écrit un assez long poëme, et qui faisait venir Juste Olivier pour le traduire avec lui en vers français. Bref, deux ans s'étaient à peine écoulés qu'il se suffisait entièrement à lui-même: dès lors, il a payé seul toutes ses études. Il ne faisait pas grande chère, il est vrai ; il achetait du pain et du lait, dont il faisait son repas du matin et son repas du soir ; on lui apportait à midi, en guise de dîner, une portion de viande et de légume, qu'il partageait avec un ami, à raison de cinq batz (soixante-quinze centimes) pour les deux. Néanmoins il n'eut pas de privations réelles à s'imposer, et sa santé robuste ne s'accommoda point mal de la sobriété de ce régime.
Malgré le temps qu'il était obligé de distraire de ses études pour gagner sa vie, Juste Olivier se distingua dans tous ses examens, non sans passer, au moment de les subir, par de cruelles perplexités. Il était trop impressionnable et se défiait trop de lui-même. Son frère, Urbain, en séjour à Lausanne, où il faisait une école militaire, entre un soir chez lui, et lui trouve l'air sombre et préoccupé. Il s'était décidé à renoncer à ses études, certain, disait-il, d'échouer le lendemain dans un examen important. Il ne voulait pas s'exposer à un pareil affront, ni causer une si grande peine à ses parents. Il leur avait déjà écrit, mais la lettre n'était pas encore partie. Il la lut à son frère, qui le supplia d'attendre au matin et de bien réfléchir encore. Il y consentit, mais sans espoir de succès. « J'essaierai de travailler cette nuit, dit-il; mais c'est égal, je suis sûr d'échouer. » Ce fut son dernier mot.
Le lendemain, au premier moment de libre, voici le jeune militaire, avec ses épaulettes jaunes :
— Eh bien, qu'as-tu fait?
— J'ai fait l'examen.
— Et?
XXIV JUSTE OLIVIER
— Passé le premier, avec un prix de deux louis.
— Tu vois bien, mâtin!
— Allons boire un verre!
Ainsi finit toute chose — Olivier nous l'a bien dit — dans ce bon pays de Vaud.
Lorsqu'un certain nombre de jeunes gens poursuivent ensemble leurs études et vivent en quelque sorte en famille, il est impossible qu'il ne se produise pas parmi eux un courant de vie littéraire et politique. Il en a toujours été ainsi à Lausanne parmi les étudiants, mais surtout dans les années 1820 à 1830, et plus tard. La poésie était partout alors ; elle était dans l'air. La discussion des questions littéraires ne captivait pas moins l'attention, ne passionnait pas moins que celle des questions politiques. Chacun prenait parti, et au milieu des luttes de la criti- • que retentissaient les voix encore jeunes des poètes nou- ^ veaux. Celle de Béranger entonnait chaque jour un refrain, gracieux ou railleur ; celle de Lamartine montait en ondes sonores vers les espaces éthérés, et celle de Victor Hugo, soutenue par tout un chœur, s'enflait pour dominer. Comment, en un temps pareil, ne pas être poëte? Tout le monde l'était. Si tout le monde ne faisait pas des vers, tout le monde s'intéressait aux vers qui se faisaient; on les achetait, on les lisait, on les relisait, on les apprenait par cœur. Qui donc aujourd'hui apprend des vers par cœur ?
La jeunesse vaudoise n'échappa point à l'entraînement général. Juste OHvier ne fut pas le seul atteint, mais il fut le mieux atteint.
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Dès les années 1822 ou 1823, on trouve dans la mémoire de ses amis, ou dans les papiers qu'il a laissés, la trace de diverses compositions poétiques. Parfois c'est une chanson, parfois une lettre qui se transforme en une épître rimée. « Il lisait très bien, surtout Molière, son poëte favori, nous écrit un de ses anciens camarades. Lui-même rimait déjà, mais en secret, très discrètement. C'était à grand'peine qu'il consentait à réciter ses vers. » Les -meilleures, parmi ces poésies d'enfance, sont inspirées par le souvenir de la maison paternelle.
De Lausanne bientôt quittant les trois collines, Je pourrai vous rejoindre, ô campagnes divines ; Je verrai la cabane où j'ai reçu le jour ; Et vous, objets chéris de mon plus tendre amour, O mes meilleurs amis, ô mon père, ô ma mère, Je serai dans vos bras.
Ces vers, qui sentent les vacances, devaient devancer à Eysins le jeune étudiant, et son imagination, flattée par cette douce perspective, rêvait de tous les plaisirs dont les poètes ont coutume d'embellir le séjour des champs. Il rêvait de flûtes amoureuses, de bergères gentilles, et de danses sur la bruyère. Lisette, peut-être,
O voluptés suprêmes, Ineffables plaisirs dignes des dieux eux-mêmes î
Lisette lui sourirait. Il ne se peut rien de plus innocent que ce rêve idyllique dans une pièce de vers qu'on adresse à ses parents. Cependant le poëte est pris de quelque scrupule, et il ajoute un précieux commentaire.
« Vous voyez, dit-il, que depuis quelque temps je suis saisi du démon des vers, et vous devez être bien reconnaissants de la bonté
XXVI JUSTE OLIVIER
que j'ai eue de ne vous assassiner que deux fois avec de la poésie, ou soi-disant ; mais peut-être que cette pièce vous fera plaisir ; retranchez-en seulement hardiment certaines peintures. Vous savez que les habitants du Parnasse, ou tout simplement les poètes, ont certain privilège qui les autorise à dire ce qui n'est pas. Je sais que mon père, avec son cœur droit et franc, n'a jamais pu biei\ comprendre cela ; mais enfin, il sait que cela est passé en usage. Aussi excusera-t-il son fils. »
On voit apparaître ici les douces relations de poésie qu'Olivier n'a cessé d'entretenir avec ses parents. Elles n'étaient pas nouvelles. Olivier attribuait à sa mère l'éveil de sa vocation poétique : « Un soir, dit-if, étant venue à ma rencontre à mon sortir de l'école, elle me dit : « C'est deinain la fête de ton père, si tu faisais une chanson pour lui î » Et quoique je n'eusse jamais rien essayé de pareil, comme il faut bien commencer une fois, je la fis. Pauvre et bonne mère, elle croyait que c'est une grande chose que d'être poëte. Elle ne savait pas le mot de Malherbe, « qu'un poëte est bien aussi utile à l'état qu'un joueur de » quilles. » C'est ainsi que je fus, de par elle, joueur de rimes \ » — J'ai sous les yeux ce premier essai d'Olivier. La mesure n'y est guère; mais l'intention d'écrire des vers est évidente. Le futur poëte avait alors treize ans.
Membre de la Société de Zofingue à partir de 1824, Olivier y trouva une occasion de donner essor à son talent. La même année, il était nommé censeur de sa classe ^, et il attribuait cet honneur à l'espèce de popularité qu'alors déjà lui avaient faite ses chansons. Elles sont restées inédites les chansons de ce temps-là, et elles ne méritent guère d'être ressuscitées aujourd'hui. Le refrain est ordi-
* Conférence faite à Nyon.
^ Les étudiants faisaient eux-mêmes la discipline des auditoires, chaque classe avait un censeur.