‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 51 sur 75 · NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CXCI · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CXCI

populaire: la Fille du vigneron, le Chevalier du guet, le Coq du réveil, Frère Jacques, Trois beaux garçons, la Chansoft de V Alouette, etc. Olivier est décidément devenu maître de ce genre créé par lui, et quelques-unes des pièces dont nous venons de citer les titres sont, à leur manière de véritables chefs-d'œuvre, des chefs-d'œuvre dont, sans Olivier, nous n'aurions aucun équivalent; nous n'en aurions pas même l'idée. A vrai dire, ce n'est pas une poésie faite pour être comprise de tout le monde. La plupart des gens n'aiment que la poésie étendue de prose, assaisonnée d'esprit ou d'éloquence. Rares sont ceux qui goûtent la pure poésie. Celle d'Olivier, dans ces vieux refrains rajeunis, est si dégagée de toute prose qu'elle ne peut plus se lire. Elle demande à être chantée. J'ai précédemment déjà insisté sur ce point. Les Chansons du soir sont le premier volume d'Olivier dont j'aie eu le plaisir de saluer l'apparition. C'était en 1867. Je les avais beaucoup entendu critiquer. On se demandait ce que cela voulait dire :

Dig, din, don, Dig, din, don;

ou bien :

Il ne fera plus cocola, cocola.

Je m'efforçai d'expliquer ce qu'on ne comprenait pas, et j'y réussis assez pour recevoir de l'auteur même une lettre qui, parmi bien des témoignages touchants, est le plus précieux : cv Si cette fois on ne me comprend pas, me disait-il, on ne me comprendra jamais. » Ce témoignage m'autorise, peut-être, à rappeler ce que je disais alors. Il s'agissait de Frère Jacques, pris comme exemple. Une première lecture, rapide, ne m'avait laissé qu'une impression nuageuse, sur laquelle se détachaient quelques vers seulement, plus heureux ou plus frappants. Ce ne

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fut qu'à une seconde lecture que je compris réellement de quoi il s'agissait : Frère Jacques, c'est vous , c'est moi, c'est chacun. Chacun sonne ses matines, chacun fait son tour de ronde ; puis, pour chacun, l'on sonne vêpres, et les danseurs qui tombent sont remplacés par ceux qui arrivent à la file. Jamais la danse ne s'arrête ; elle va son chemin, foulant la poussière des trépassés. Cette poussière elle-même n'est point inanimée ; le poëte la voit qui se réveille, et une nouvelle ronde commence au son des matines éternelles. Voilà l'idée, grande et et simple ; une idée sœur de celle qui a inspiré les Marionnettes. C'est encore la ronde de l'humanité, qui tourne, tourne, tourne sans trêve ni fin. Ce motif est de ceux qu'aime Olivier ; c'est l'un des thèmes les plus anciens de toute grande poésie.

Cependant, l'idée générale comprise, tout ne m'était pas clair encore. Il restait des traits singuliers, des mots dont l'intention m'échappait, et le dessin des groupes me semblait insuffisant et confus. Si cette seconde impression avait dû se traduire par un jugement, je n'aurais pas manqué de dire qu'Olivier avait de bonnes idées, mais qu'il péchait par l'exécution. C'est la formule. Bientôt je lus une troisième fois Frère Jacques, en essayant de me le chanter à moi-même. Cette fois, les écailles me tombèrent des yeux. Cette chanson, je le répète, n'a pas été écrite ; elle s'est réellement chantée dans l'imagination du poëte, et la seule manière de la lire est de la chanter après lui. L'air a une lenteur grave qui permet à chaque mot de s'accuser, à chaque intention de se faire sentir. L'idée conserve sa grandeur mystérieuse ; mais les scènes se détachent, les groupes ne se confondent plus, les générations se distinguent ; on les voit, on entend le bruit de leurs pas. Ces dig din don, qui reviennent fatalement terminer une si longue série de couplets, vous paraîtraient-ils mono-

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tones?«Ah! que vous en jugez mal! disais-je, gardezvous d'en manquer un seul. Il y a celui de la naissance, celui de l'amour, celui de la gloire, celui de la jeunesse et celui de la vieillesse, celui des matines et celui de vêpres, et ils passent l'un après l'autre, plus rapides ou plus lents, gais, sonores, voilés ou tristes, jusqu'à ce que retentisse dans le lointain le plus grave et le plus solennel, le dig àin don de l'éternité. Il en est de même de ce cri d'appel :

Frère Jacques, Frère Jacques.

Mettez-y chaque fois l'accent voulu, l'intonation sympathique, que ce soit tour à tour et dans chacune de leurs nuances l'appel joyeux du matin et l'appel funèbre du soir, et vous verrez quelle variété se cache sous son apparente monotonie. Que ne puis-je entendre chanter Frère Jacques comme il a dû se chanter dans l'âme du poëte !... Ce serait bien l'une des émotions les plus pénétrantes que puisse donner la poésie. Seulement, il faudrait que ce fût le soir, dans une demi-obscurité, — une telle poésie ne veut ni jeux de physionomie, ni gestes, ni mimique d'aucune sorte, rien que la mélodie, comme si le chant intérieur dont on l'accompagne en lisant trouvait dans l'ombre une voix, — et puis, il faudrait encore quelques amis, en très petit nombre, afin que l'impression, tout en restant intime, fût néanmoins partagée, et que la voix du chanteur pût à certains moments s'appuyer sur un écho, écho discret, semblable au retentissement prolongé des volées de la cloche, surtout de la cloche funèbre aux sons graves et lents. »

Le temps était venu pour Olivier de recueillir quelque fruit de sa longue patience et de son labeur acharné. Les deux enfants qui lui restaient s'appliquaient à le conso 1er de Fabsencè des deux autres. Une des Chansons du soir nous apprend que sa fille s'était mariée. Elle était fort bien établie. Son dernier fils, Edouard, avait débuté dans les affaires avec intelligence et bonheur. La tâche du père de famille se trouvant ainsi simplifiée, il pouvait espérer de passer dans une tranquillité relative, avec sa femme, les dernières saisons de la vie. Paris, d'ailleurs, lui était plus hospitalier que jamais. Inconnu du grand public français, que ses livres ne réussirent pas à atteindre, il était de plus en plus distingué et recherché par une certaine élite de bons esprits. Il fut invité à prendre part à ces fameux dîners du lundi, institués et présidés par Sainte-Beuve, où se rencontraient chaque semaine des écrivains tels que George Sand, seule femme qui y fût admise, Renan, Théophile Gautier, Schérer, Paul de Saint- Victor, Taine, Nefftzer, etc. Une pareille fortune lui était due comme une sorte de réparation. Olivier jouissait vivement de ces réunions familières, dont il a recueilli quelques souvenirs dans son étude sur Sainte-Beuve ; il en avait conservé bien d'autres, qu'il se plaisait à retracer plus tard, dans son chalet de Gryon ; il les rappelait en toute simplicité et modestie, ne cherchant point à se faire valoir ; mais on pouvait deviner, malgré lui, que l'auteur des Marionnettes n'avait paru déplacé à personne en si haute société, et qu'il y avait fait aussi sa partie.

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Mais il était écrit que la fortune lui tiendrait encore rigueur. A peine quelques rayons de soleil viennent-ils à briller sur son chemin qu'un nuage jaloux se hâte de l'assombrir. Cette fois ce fut plus qu'un nuage, ce fut un orage, aussi terrible qu'inattendu. La guerre de 1870 chassa Olivier de Paris, ou plutôt l'empêcha d'y rentrer, car elle le surprit dans le temps où il faisait au pays un séjour de vacances. Les conséquences en furent graves pour lui et les siens. Son fils vit sa carrière brusquement et violemment interrompue, et quant à lui, il se trouva enveloppé dans la disgrâce d'une multitude de propriétaires de maisons. Parmi les diverses classes de la popution, aucune, à Paris, ne fut atteinte plus directement. C'était un immeuble de valeur que cette maison de la Place Royale. Olivier n'avait pu en faire l'acquisition qu'en se chargeant d'une dette considérable. Cette dette subsistait ; il fallait pourvoir au service des intérêts, sans loyers à toucher, et la valeur de l'immeuble diminuée de moitié. C'est ainsi qu'au moment où Olivier pouvait se flatter d'en avoir fini avec les difficultés matérielles de l'existence, il s'y vit replongé plus avant que jamais. Il avait soixantetrois ans, et il lui fallait recommencer une carrière, nonseulement pour gagner son pain, mais pour suffire à des obligations écrasantes, seule fortune qui lui restât de toute une vie de travail.

L'ébranlement causé par la guerre, et plus encore par la Commune, fut suivi d'une perturbation trop longue et trop intense pour qu'Olivier pût songer, du moins dans les premières années, à rentrer à Paris. La jeunesse studieuse de Genève ou de Lausanne prenait un autre chemin ; les pensionnaires eussent été malaisés à trouver. Ce fut dans la Suisse française qu'il chercha les ressources dont il avait besoin, et il les demanda à l'enseignement.

A partir de ce moment jusqu'à celui où la maladie vint

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couper court à son incessante activité, la vie d'Olivier se partage en deux moitiés qui alternent comme les saisons. Il passe les étés à la montagne, où, dans sa détresse, il lui reste deux refuges. L'un était un chalet que son fils avait acheté à Gryon peu d'années auparavant, pour y faire de temps en temps un séjour. Ce chalet, aujourd'hui historique, est facile à trouver. C'est le premier qu'on rencontre en abordant le village par l'ancien chemin, montant et raboteux. La vue en est bien dégagée sur les profondeurs de la vallée de l'Avançon et les sommets qui surgissent en face, hardis et variés. Grâce à d'intelHgentes réparations, entreprises par les enfants d'Olivier, c'est maintenant un joli petit chalet, qui a un air de confort avec ses jardins étagés, cultivés par des mains soigneuses. Il était plus rustique alors, à l'ancienne mode, et noir sur toutes ses faces. Le second refuge qui restait au poëte relégué dans son pays comme dans un autre exil, était encore un chalet, qui avait appartenu à la famille de sa femme et qu'on avait conservé comme un dernier débris, particulièrement sacré, d'un antique patrimoine. Ce second chalet, qui a été aussi dès lors fort embelli, était situé dans le même vallon que le précédent, mais une lieue plus loin, par delà les derniers hameaux, en Cergniemin, comme on dit dans la contrée. La vue en est moins dégagée, moins dominante ; on est en pays relativement plat, dans une de ces oasis où serpente l'Avançon avant de s'encaisser dans les profondeurs d'une vallée de plus en plus étroite. Le lieu est charmant. C'est une idylle pastorale que ce pâturage entouré de vieilles forêts moussues, et placé sous la protection immédiate des blancs sommets de l'Argentine et des sombres tours des Diablerets.

Olivier fit du chalet de Gryon son principal domicile : là fut installé son ménage, et, dès que les circonstances

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le permirent, sa bibliothèque. Sa femme y passait toute l'année, même l'hiver, sans trop s'effrayer d'une solitude à laquelle l'avait habituée les hivers de son enfance. Pour lui, il y montait, sans même attendre les beaux jours, dès le premier printemps, aussitôt qu'il était libre. Il y travaillait beaucoup, peu dérangé par les voisins et par les rares voyageurs qui devançaient la saison pour aller le surprendre dans son ermitage. Il ne s'accordait guère de loisirs que dans les mois du plein été. Alors la montagne se peuplait, et il paraissait jouir vivement des amis qui venaient en grand nombre s'établir en villégiature dans les pensions des environs, aux Plans de Frenières, à Chesières, à Villars et à Gryon même. C'était alors aussi qu'il avait coutume de passer quelques semaines dans son oasis de Cergniemin. Le temps des vacances fini, il revenait à Gryon et travaillait de nouveau jusque vers l'arrière-automne. En novembre, commençait pour lui la saison d'hiver ; il prenait le chemin de la plaine, y apportant les fruits de son labeur, c'est-à-dire des cours consciencieusement préparés, des séries de conférences, qu'il répétait dans les principales villes de la Suisse française, à Genève, à Neuchâtel, à Lausanne ; parfois aussi à Vevey, à Morges et ailleurs. Une fois, il poussa jusqu'à Bâle. C'était son gagne-pain. Puis, quand il avait terminé sa tournée, il se hâtait de remonter à Gryon, moins pour jouir d'un repos laborieusement mérité que pour préparer une nouvelle campagne.

C'est ainsi qu'Olivier fit face à une situation créée par les événements. Ce fut une fatalité qu'il subit, non sans regimlper. L'idée de demander à sa plume quelque ressource supplémentaire avait pu, jadis, se présenter à son esprit, et il avait plus d'une fois soufi'ert en voyant combien était lourde la vente de ses ouvrages ; néanmoins, lorsqu'il se mettait à l'œuvre, lorsqu'il travaillait, plume

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