‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 54 sur 75 · NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CCI · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CCI

dit confident de ces plaintes. Elles venaient d'amis d'Olivier, qui craignaient que ses cours ne fussent de moins en moins suivis. On m'engagea vivement à profiter de quelque occasion favorable pour lui en parler à lui-même. Je crus devoir, en effet, lui en toucher quelques mots, à titre de renseignement. Je ne lui appris rien. D'autres, déjà, lui avaient tenu semblables discours. Mais je l'en vis profondément affligé. C'était le même esprit contre lequel il avait eu à lutter à Paris, aux cours de la Chaussée d'Antin, le même goût de banalité s'insurgeant contre toute originalité, la même méconnaissance du principe de tout art, qui consiste à ne faire que ce à quoi l'on peut mettre son âme. Néanmoins il se résigna; il annonça pour l'année suivante un cours de littérature comm.e en font les autres, et manifesta l'intention de traiter successivement les principales périodes de l'histoire de la littérature française. C'était le manuel demandé. Mais le succès n'en fut point augmenté. Si la phalange des jeunes pensionnaires se présenta compacte, les vrais amis d'Olivier s'éloignèrent, et, tout compte fait, il n'y eut rien de gagné. Nul doute que dans chacun de ces cours, même dans les derniers, il n'y ait eu des parties tout à fait dignes d'Olivier. Les témoignages que j'ai recueillis de la bouche d'auditeurs, tous bons juges, sont unanimes à cet égard. On me cite plus d'un sujet fort rebattu qu'il doit avoir rajeuni d'une manière aussi piquante qu'inattendue. Mais il faut bien le reconnaître, Olivier, dans ces conférences, s'est vu condamné à un emploi inférieur de son talent, et il n'y a jamais été complètement lui-même ; ceux qui ne l'ont connu que là, ne l'ont pas connu, et pour lui, la question pécuniaire mise à part, le résultat le plus net de ces campagnes périodiques fut une extrême lassitude, d'année en année plus sensible, et des souffrances morales qui ont sûrement

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abrégé ses jours. Il eût pu, sans doute, se les épargner en partie. Plus d'une fois ses enfants le supplièrent de renoncer à un genre de vie aussi fatigant et de venir vivre auprès d'eux. Mais il mettait son point d'honneur à n'être une charge pour personne, et il voulut lutter jusqu'au bout.

Un de ses moindres chagrins ne fut pas de se sentir devenu presque étranger dans son pays. J'ai pesé le mot avant de l'écrire. Si l'on fait abstraction d'un groupe d'amis, anciens ou nouveaux, qui ne lui manqua jamais, je ne le crois pas trop fort. Il avait, comme on dit, passé de l'eau sous les ponts pendant ces vingt-cinq ans. Olivier avait vieilli, mais n'avait pas changé ; le public au contraire, avait beaucoup changé. De cet ancien canton de Vaud idéal, rêvé et chanté par Olivier, bien peu se souvenaient. La politique et la prédominance croissante des intérêts matériels avaient éteint cet enthousiasme d'un pays jeune, dans la première ferveur de son indépendance. En cela, le canton de Vaud avait subi l'influence, non-seulement de circonstances à lui particulières, mais de circonstances générales. Où est aujourd'hui la poésie ? où sont les études et la curiosité désintéressée? Le monde s'est fait pratique, on veut à la vie un but précis. Avec ce positivisme, s'est développé un scepticisme de plus en plus général, de plus en plus précoce. On croit ce qu'on voit et ce qu'on palpe. L'utile a pris la place du beau. La république n'a plus de place pour les rêveurs. Aussi la réputation de Juste OHvier avait-elle perdu de son prestige. Elle ne reposait plus sur une base solide, sur la connaissance de l'homme et de ses œuvres. Pour la génération nouvelle, son nom n'était guère qu'un nom. Du professeur d'autrefois, elle ne savait rien. De l'historien, à peine davantage. On ne lisait plus le Canton de Vaud^ réputé bizarre, produit de l'effervescence ro-

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mantique. I.es romans proprement dits d'Olivier, publiés à Paris, avaient peu pénétré. En fait de romans, on connaissait ceux de son frère, dont le rapide succès contrastait avec la carrière laborieuse et les efforts stériles de l'auteur du Pré aux Noisettes, On en faisait la comparaison, et l'avantage était du côté d'Urbain. Lui, du moins, peignait des gens connus, des paysans tels quels ; les plus simples histoires lui suffisaient pour intéresser ; il ne se risquait point du côté du fruit défendu ; il avait un but, il voulait instruire, moraliser, convertir. Restait le poëte, un peu moins ignoré que l'historien et le romancier. Quelques-unes de ses chansons continuaient à être populaires. Mais rares, bien rares, même dans les cercles cultivés, étaient les personnes qui pouvaient parler en connaissance de cause de son œuvre poétique. Son dernier recueil, les Chansons du soir^ avait piqué la curiosité, ce qui est bien naturel, car il n'arrive pas tous les jours qu'on publie un volume de vers dans le canton de Vaud ; mais l'opinion générale flottait indécise, avec une nuance plutôt défavorable. C'était encore du romantisme. De bons vers, comme en font les autres, eussent mieux répondu aux vœux du grand public. Les amis qui restaient fidèles au poëte avaient beau se multiplier autour de lui ; il sentit, par delà, le vide et le froid de l'indifférence. Il sut qu'il avait fallu les plus actives démarches pour attirer du monde à ses cours ; il devina que plusieurs y assistaient par devoir, par intérêt pour lui, autant que par désir de l'entendre, et il en souffrit cruellement.

A vrai dire, il aurait pu le prévoir. Le peu de succès de ses dernières publications, surtout de ses romans en prose et en vers, était un signe des temps. Et puis, vers la fin de son séjour à Paris, il avait entrepris une correspondance régulière au Journal de Genève. C'était une sorte de résurrection de la chronique de la Revue suisse.

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Mais, soit pour piquer la curiosité du public, soit pour être au bénéfice d'un genre plus familier, il avait adopté un pseudonyme, Georges Brun, et envoyait ses articles sous la forme de lettres adressées non point au journal, mais à tels de ses amis. C'était encore pour lui une manière de rester en relations avec eux. Malheureusement, il y en eut dans le nombre qui ne se prêtèrent point à cet innocent artifice, et qui réclamèrent auprès du Journal. Olivier se nomma, s'excusa et rompit. De tels incidents étaient bien de nature à le faire réfléchir; mais la vérité ne lui apparut dans tout son jour que lorsqu'il fut dans le canton de Vaud. La plupart des éditeurs le fuyaient, ou ne lui donnaient que des réponses évasives. Un jour, voulant faire hommage à quelqu'un d'un de ses livres, un des derniers publiés, il alla chez le libraire qui l'avait édité ; le titre du volume y était si peu connu des commis préposés à la vente qu'il fallut des recherches pour savoir de quoi il parlait. D'autres aventures, quelques-unes plus que mortifiantes, se chargèrent de lui apprendre combien, pour plusieurs, étaient vagues et légendaires les souvenirs qui se rattachaient à son nom.

Ainsi la solitude se faisait autour de lui. La mort y contribua. Deux ans avant son retour au pays, elle lui avait enlevé la personne qu'il y aimait le plus tendrement, sa bonne et vieille mère ; bientôt elle lui enleva les deux amis les plus chers qu'il eût laissés à Paris, Sainte- Beuve et Gleyre. En les voyant partir, il fit réflexion sur lui-même et se dit qu'il ne tarderait pas à les suivre.

Cependant Olivier travaillait avec énergie : il ne se bornait pas, à Gryon, à préparer les cours de l'année suivante ; il écrivait des chansons, et donnait une partie de son temps à divers ouvrages, rêvés ou commencés. Mais les loisirs se faisaient rares ; hautes étaient les ambitions du poëte, et le peu de temps qu'il eut encore à vivre

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