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ne lui permit pas de les réaliser. A part quelques pièces de vers, je ne sais au juste ce qu'on pourra tirer, pour le public, des manuscrits qu'il a laissés : comédies, romans, poèmes. Bornons-nous à mentionner les deux volumes publiés par lui pendant ces cinq dernières années d'activité littéraire : son Théâtre de société et ses Sentiers de montagne. Pour celui-ci, il dut recourir à une souscription, non sans faire en pensée de tristes retours à une espèce de chanson-satire qu'il avait composée dans sa jeunesse contre les lanceurs de souscriptions littéraires. Le Théâtre de société, écrit en partie à Paris, en partie à Gryon, comprend trois pièces : Les Fleurs, Chapeau de grésil et le Nuage. Il souleva des objections semblables à celles contre lesquelles Olivier s'était déjà heurté tant de fois. Qu'étaient-ce que ces fleurs qui se transformaient en personnages de comédie ? Qu'étaient-ce que ce chapeau de grésil et ce nuage au bord d'argent? Quand on veut faire une comédie de société, on arrange une petite intrigue honnête entre deux amoureux que sépare un obstacle, dont ils triomphent. Voilà qui se comprend et qui se joue. Quand donc Olivier cesserait-il de courir après l'originalité ? Le grand public veut qu'on lui ressemble. Néanmoins, il me paraît impossible que, dans ce grand public, les comédies d'Olivier ne trouvent pas quelque part un petit public à leur usage. Je sais qu'on a joué Chapeau de grésil à Paris, dans un salon, avec infiniment de plaisir, et qu'on a été tout surpris de voir comme cette rêverie rendait sur la scène. Mais il faut entrer dans l'esprit de l'œuvre. Rêverie, avons-nous dit ; c'en est bien une, c'est le songe au théâtre. Shakespeare déjà l'avait tenté. Mais Shakespeare est Shakespeare; malheur au téméraire qui hasarde sa nacelle sur les traces de ce hardi navigateur! Olivier, cependant, dans son genre toujours idyllique, plus tran-
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quille, plus modeste, nous semble avoir réalisé ce qu'il avait en vue. La comédie des Fleurs est charmante. Elles sont si bien métamorphosées en jeunes âmes, si bien elles-mêmes sous leur déguisement. Chapeau de grésil est une création des plus gracieuses, et quant au Nuage ^ il cache dans le plis de son bord d'argent quelquesuns des vers les plus beaux qu'Olivier ait jamais écrits.
Les Sentiers de montagne^ dernière publication d'Olivier, sont ce qu'on appelle dans les environs de Gryon un « bouquet de mélange. » On y trouvera quelques fragments des leçons d'Olivier, entre autres sa leçon en vers, gageure piquante et bien gagnée, sans compter qu'à tel moment la pensée s'anime et s'élève, et que la poésie, la vraie poésie, éclate dans le jeu d'esprit. On y trouvera aussi une nouvelle dont, si je ne me trompe, la composition est plus ancienne et qui est tout à fait dans le genre d'Olivier : le groupe, la scène, l'action, tout en est imaginé, finement imaginé ; les descriptions sont vivantes ; partout abondent les motifs qui appelleraient le crayon du dessinateur, et la pittoresque vallée des Fins-Hauts ne cesse de sourire au travers du récit, émaillée de fleurs et de rayons. Nous avons remarqué dans le même volume un poëme, Jean Wysshaupt, à côté duquel plus d'un aura passé sans le comprendre. La singularité apparente du rhythme, la familiarité hardie avec laquelle le vers est manié et brisé, étonnent et écartent les lecteurs qui ne font que glisser à la surface des pages; mais j'ai vu ce poëme, bien lu, produire un effet saisissant. C'est une œuvre forte et sérieuse, travaillée, très travaillée, sous un faux air de négligence, et dont la pensée finale demeure dans la mémoire. Elle est du même ordre que celle de Donald, toute morale, sauf que l'insatiable mendiante s'est transformée en une belle enfant, un lis rose à la main, qui garde les portes de l'autre vie, et avertit tous ceux
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qui passent le seuil que le moment est venu de « rendre compte. » N'oublions pas, enfin, quelques couplets dignes de faire suite aux Chansons du soir. Le poëte est devenu philosophe, philosophe comme on l'est à cet âge; assis devant son feu, il rêve, les pieds aux chenets, pendant qu'à côté de lui sa chatte et son chien
Dorment ensemble Et dorment bien.
Ainsi serpentent les Sentiers de montagne, offrant à chaque détour une échappée nouvelle sur les aspects variés et les mélancoliques paysages de la vie humaine. Ils ont un charme particulier pour ceux qui ont vu le poëte à Gryon ; ils l'y retrouvent. Toutefois, quand nous allons l'y chercher en pensée, nous le voyons de préférence dans ces moments de vie et d'abandon où, au milieu de ses amis, il retrouvait sa verve pittoresque et, se laissant doucement faire violence, leur chantait de sa voix émue et toujours sympathique, quoique un peu cassée, les derniers nés de ses vers. Il est tel chalet des Plans où son souvenir ne s'effacera jamais, entre autres celui dont il a payé la généreuse hospitalité par la jolie chanson du Cœur qui a les bras longs, Olivier avait le jarret bon, la tête aussi, et c'était d'un pas léger que, pour aller voir ses amis,
Il prenait le hardi sentier
Qui tourne autour du roc de l'aigle
Et plane, dans son vol altier,
Sur les prés verts, les champs de seigle.
Il se plaisait aussi à aller avec les gens du pays célébrer la mi-août ou mi-été à Taveyannaz ou à Anzeindaz. Cette fête des bergers, reste des anciennes mœurs pastorales, lui plaisait mieux que celles qui appellent la foule,
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beaucoup mieux que ces tirs, dits nationaux, où déborde une éloquence de commande, vague et retentissante. On s'informait à l'avance de l'alpe qu'il avait choisie pour y monter avec les siens ; on y allait, et bientôt, au premier moment favorable, il se formait autour de lui un cercle d'amis et de montagnards, car on savait bien qu'il n'était pas venu sans apporter une chanson de circonstance. Il la chantait sans se faire prier; la journée se passait rarement sans qu'on la lui eût fait répéter plusieurs fois, et quand, le soir, on redescendait vers la vallée , on l'entonnait en marchant dans les groupes joyeux.
Voici la mi-été, bergers de nos montagnes, Compagnons et compagnes, Que ce jour soit fêté!
Voici la mi-été...
Allons, jeunesse, allons, la danse nous appelle, Que chacun ait sa belle, Sa rose des vallons.
Allons, jeunesse, allons !
Je n'ai eu qu'une fois le plaisir d'accompagner Olivier dans une de ces parties. C'était à Taveyannaz. Il y eut sermon le matin ; ensuite on dîna sur l'herbette. Au dessert, il entonna sa chanson ; puis on lui fit répéter toutes celles des autres années. Il m'est resté de cette scène alpestre un profond souvenir. La poésie <ie nos jours apparaît si rarement sous une forme vivante; elle se cache, de peur ou de honte. Le poëte n'est plus qu'un écrivain ; il confie ses vers à des livres. Le barde, l'aëde, le troubadour ont disparu de ce monde. Il nous semblait les retrouver en entendant Olivier chanter au milieu des pâtres de Taveyannaz. Volontiers, nous nous serions cru transporté au temps des mœurs homériques. C'était la poésie