NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CCIX
se produisant elle-même, sans intermédiaire, remplissant ses hautes fonctions sociales. Il n'y manquait qu'un chef de tribu, pour faire asseoir le poëte à sa droite, lui tendre la coupe d'or et lui servir, par honneur, double portion des viandes du sacrifice.
Ce fut en 1874 qu'Olivier assista, pour la dernière fois, à la fête de la mi-été. C'était encore à Taveyannaz. Il eut le plaisir de s'y voir entouré de toute sa famille. Le ciel était pur, la montagne verte et fleurie. La fête fut charmante ; il le fut lui aussi, aimable, souriant, doucement ému. Sa chanson eut plus de succès que jamais. Il semblait jouir plus encore que les années précédentes. Peutêtre une voix intérieure lui disait-elle que c'était la dernière. Il commençait, alors déjà, à sentir les premières atteintes d'un mal qui, s'aggravant rapidement, devait bientôt le confiner dans sa chambre et, de progrès en progrès, le rendre incapable de toute autre occupation que de se préparer à mourir.
Nous touchons au terme de notre travail. Nous avons devant nous cette carrière, qui ne fut qu'une longue suite de batailles, plus souvent perdues que gagnées. Le moment est venu d'en considérer l'ensemble; mais que pourrions-nous en dire qu'Olivier n'ait dit avant nous et mieux que nous? Il s'est peint lui-même; il a résumé son œuvre et sa vie dans les lignes mémorables par lesquelles nous avons commencé cette série d'études, afin de faire, si possible, saisir dès l'abord au lecteur, indifférent ou prévenu, l'intérêt du drame intérieur dont nous avions à lui
CCX JUSTE OLIVIER
raconter les péripéties. Oui, la première et la dernière pensée d'Olivier, la pensée de toute sa vie, a été celle d'un poëte qui sent vivre en lui le génie d'un pays et qui veut lui arracher son secret, qui veut en être l'interprète, toujours docile, toujours fidèle. Il a eu sa mission, son apostolat : mission de poésie, apostolat de vérité. Mais, ainsi que beaucoup d'autres révélateurs, il a parlé sans toujours être compris. Ce génie qui devait être celui des rivages que le Léman baigne de ses eaux, le peuple vaudois n'a guère paru l'avouer pour le sien.
Le poëte s'est-il donc trompé? A-t-il été séduit par quelque fausse apparition? A-t-il pris un fantôme pour une réalité?
Il faudrait entrer dans de longs développements pour que la réponse fût complète. Nous ne toucherons que quelques points essentiels.
Si Olivier s'est trompé, c'est en croyant trop à ce génie dont il voulut être l'interprète, ou plutôt, car il ne pouvait trop y croire, en se le figurant trop spécial, en voyant trop le peuple à travers le pays.
Cette erreur ne lui appartient pas en propre. On la retrouve, du plus au moins, chez la plupart des hommes marquants de sa génération. Elle est frappante chez les politiques, réputés doctrinaires ^ qui, pendant quelque temps, à partir de 1830, ont gouverné le canton de Vaud. IdéaHstes plus encore que doctrinaires, ils ont eu la prétention de ne connaître que la loi, de n'agir que par elle, et ils ont oublié de faire entrer dans leurs calculs soit les passion de la multitude revêche, soit celles de leurs propres adhérents. La même erreur éclate chez les moralistes. Ils prêchent la loi de perfection, et ils ont raison lorsqu'ils s'adressent à l'homme en général, à \ individu de tous les lieux et de tous les temps. La morale n'a pas d'autre loi que celle de la perfection, et l'incomparable grandeur