‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 57 sur 75 · NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CCXI · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE CCXI

de Vinet est de Tavoir senti plus énergiquement et proclamé plus hautement que personne. Mais leur erreur pratique consistait à se figurer, ou à agir comme s'ils se figuraient, que cette loi pouvait, à leur commandement, s'incarner dans l'âme du peuple et devenir la règle de ses mœurs et de ses institutions religieuses. Passe encore s'il se fût agi de la perfection parfaite ; mais chacun dans ce monde conçoit la perfection selon la mesure de son esprit, et Ton sait assez combien souvent celle qu'on nous prêchait alors se compliquait et se troublait de formalisme et de petitesses.

Olivier, sous ce dernier rapport, était infiniment supérieur à la plupart de ses amis et compatriotes. Moraliste lui aussi, moraliste original et profond, jamais on ne le vit appauvrir l'idéal de la perfection jusqu'à mutiler la nature humaine sous prétexte de la réformer. Jeté dans une société où le grand art n'était que trop souvent suspect, il en saisit tout d'abord, par l'instinct du génie, les conditions éternelles ; il le comprit et le pratiqua dans la plénitude de sa liberté, sans jamais en faire un instrument. Mais il ne vit pas tout d'abord qu'en le pratiquant ainsi, il se condamnait à suivre un chemin solitaire. A vrai dire, il ne se berça pas de longues illusions sur certains traits essentiels du caractère vaudois, et nous en avons eu la preuve dans les aveux poignants qu'il se faisait à luimêmè, lorsqu'il étudiait l'histoire de son pays, et la trouvait si dénuée d'intérêt, si mesquine, si ingrate. Mais tout en se laissant instruire par la triste réalité , il s'obstinait dans son rêve de poëte, et continuait à écrire comme si le génie dont il suivait les inspirations était aussi familier aux autres qu'à lui-même. Au lieu de traduire pour le peuple les paroles sacrées, il se bornait à les lui répéter ; au lieu de descendre jusqu'à ses lecteurs, il les supposait s'élevant jusqu'à lui.

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Il a trop présumé de son public; il a rêvé un canton deVaud trop beau. L'humanité est la même partout; partout elle a les mêmes besoins et les mêmes faiblesses. Et si les circonstances font que, chez un peuple, certaines qualités s'accusent davantage, elles font aussi ressortir certains défauts correspondants; or, parmi les défauts que l'histoire a rendus chez nous plus saillants, il en faut compter un qui ne pouvait que doubler les difficultés de la tâche que se proposait Olivier, savoir la peur d'être soi-même, de Têtre ouvertement. On a, dans le canton de Vaud, de l'imagination et de la sensibilité autant qu'ailleurs; mais on ne les avoue pas, et rien n'y est plus mal porté que le renom de poésie. Je ne sais s'il est de lieu au monde où la poésie doive se dissimuler avec plus de soin sous la simplicité de la forme et la bonhomie du ton. Il faut qu'elle se fasse pardonner.

C'est à quoi Olivier a rarement voulu condescendre. Peut-être cela tient-il en partie à un principe respectable. Il lui répugnait de se faire, par son exemple, le complice d'une faiblesse trop répandue; mais cela tient aussi, en grande partie, à cette habitude prise d'envisager le pays où il vivait, et qu'il aimait à chanter, comme marqué d'un sceau particulier, comme un pays d'élection. Là est le principe secret, la cause morale et profonde de la recherche de pensée et d'expression que la critique, même la plus bienveillante, lui a de tout temps reprochée. Il n'est pas le seul à tomber dans cette faute. Les écrivains vaudois ont, sous ce rapport, une réputation acquise. Un Français, homme d'esprit et de goût, m'assurait, der-. 'nièrement, que c'était défaut de naissance. « Vous ne seriez pas Vaudois, me disait-il, si vous n'aviez pas de la recherche Sans le style. » Il se trompait, non en ce qui pouvait me concerner dans ses critiques, mais bien en leur donnant une forme et une application aussi géné-

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raies. Il y a recherche et recherche. L'une n'est que maladresse. On prend une expression détournée faute de trouver la plus directe. Ceci est un défaut provincial, fréquent chez la plupart des écrivains qui n'ont qu'une demi-éducation littéraire. Ce n'est pas de la recherche, mais de l'embarras. La vraie recherche consiste à choisir l'expression détournée de préférence à l'expression simple et directe. Qu'on me permette, pour plus de précision, d'en citer un exemple. Il m'est personnel, et j'aurais mauvaise grâce à le choisir si j'en savais un meilleur. J'avais écrit dans le temps quelques couplets, sans importance, mais qui ont eu la bonne fortune de faire plaisir à Olivier. Il voulut les entendre plusieurs fois. Jamais suffrage, on peut le croire, ne me toucha plus vivement. Un jour cependant, il me proposa d'y faire une correction. Il s'agissait d'une voile sur le Léman. Quelqu'un demande à cette voile où elle va ; elle répond que ce n'est pas à elle de le savoir :

Le gouvernail, sarxS doute, Cherche un port, cherche un lieu ; Moi, je n'ai point de route, Sinon le grand lac bleu.

« Ah! me dit Olivier, si vous disiez « mon chemin » bleu. »

Moi, je n'ai point de route, » Sinon mon chemin hïeu ! »

Et voilà justement l'image détournée qui se glisse à la place de l'expression directe. La poésie d'Olivier est pleine de chemins bleus. Quand elle hésite entre le mot qui miroite et celui qui n'est que transparent, elle finit ordinairement par choisir le premier. Mais cette recherche, qui est la vraie recherche, n'est pas nécessairement vaudoise^

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Il n'y en a point dans nos chansons en patois ; il n'y en a pas davantage chez le doyen Bridel. Tout ce qui est vraiment du cru en est franc. En revanche, il y en a des traces plus ou moins marquées chez presque tous les écrivains du groupe auquel appartenait Olivier, à commencer par Vinet. C'est de là que nous vient ce défaut. Il trahit une éducation à part, un idéal caressé en famille. C'est dans les petites sociétés de choix, où l'on se contemple et se complimente mutuellement, qu'on enchérit ainsi.

Il serait facile de pousser plus loin l'analyse et d'expliquer de la même manière certaines parties confuses et troubles, certaines singularités d'imagination qui déparent la poésie d'Olivier. Les longueurs qu'on lui reproche sont un autre effet de la même cause. Ceci, il est vrai, est un défaut bien vaudois , qui tient à notre lenteur naturelle, à notre maladresse de parole ; mais Olivier sait être concis quand il le veut. Ses longueurs, à lui, sont d'un poëte qui aime trop son sujet; il s'y complaît, il s'y délecte, il ne peut plus en sortir. Dans chacun des motifs de ses chants, il retrouve l'objet de son culte, et il n'a pas la force de s'en détacher.

Mais est-ce bien à nous qu'il appartient de lui reprocher ses longueurs ? Ce qui lui arrive, n'est-ce pas justement ce qui doit nous être arrivé en mainte occasion, et principalement dans ces pages que nous lui consacrons ? Eh bien, oui, nous avons peine à nous détacher de lui. Mais serait-il vrai, comme on nous le dit à voix haute et à voix basse, que nous ayons accumulé les détails dans un sujet qui n'en demandait point, que nous ayons secoué la poussière d'ouvrages qu'il eût mieux valu laisser dormir dans la paix de l'oubH? Ah! je retrouve ici l'ennemi qui n'a cessé de poursuivre OHvier dans sa vie, et qui le poursuit encore dans sa tombe. Cet ennemi, ne le cherchons pas ailleurs qu'en nous-mêmes. Pour la première

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fois, le canton de Vaud a eu un poëte, non un poëte par fait, mais un grand poëte, et il ne s'est pas reconnu dans son enfant.

Il s'y reconnaîtra sûrement tôt ou tard, mais il y faudra quelque temps. Ne lui a-t-il pas fallu plus d'un siècle pour se reconnaître dans Davel ? A cette fausse honte dont nous parlions tout à l'heure, s'associe un esprit de défiance, inquiet, soupçonneux, qui nuit à la franchise des impressions. Dans chaque fruit qu'on nous présente, nous commençons par chercher le ver au dedans. Un jour, dans une société qui se piquait de littérature, un ami d'Olivier cita la seconde strophe ^Helvétie:

La Liberté depuis les anciens âges, Jusques à ceux où flottent nos destins, Aime à poser ses pieds nus et sauvages Sur les gazons qu'ombragent nos sapins.

Là, sa voix forte éclate et s'associe Avec la foudre et ses roulements sourds... Nous qui t'aimons, Helvétie, Helvétie, Nous qui t'aimons, nous t'aimerons toujours !

« Ces vers, disait-il, sont au nombre des plus beaux qui aient été écrits dans ce siècle. » Il ne s'aventurait guère en en jugeant ainsi. Du moins aurait-il pu citer à l'appui de son dire de hautes autorités. Sainte-Beuve ne les admirait pas moins. Il nous souvient de les lui avoir entendu déclamer, chez lui, avec une émotion qu'il pouvait à peine contenir. « Ah! que cela est beau! disait-il. Tout le monde chez vous doit savoir ces vers par cœur. » On les sait par cœur, en effet, sauf à y chercher matière à chicane. Dans la compagnie où on les citait, quelqu'un haussa les épaules. « Qu'est-ce, dit-il, que des pieds sauvages? » Et un rire malin courut sur toutes les lèvres. Voilà un mot qui est de notre pays ; on y épluche tout, et particulièrement

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la poésie, non pas avec l'attention d'une critique respectueuse jusque dans ses sévérités, mais parfois avec une espèce de malice, presque de jalousie, qui aime à voir se dissoudre un objet d'admiration.

C'est dans cet esprit qu'ont été accueillis sur les rivages du Léman, par une notable partie du public, les volumes d'Olivier. Dans les comptes rendus de journaux l'éloge abondait ; dans les occasions solennelles on l'appelait le poëte national ; mais on le démolissait en détail, par la petite critique, la seule sincère, celle des conversations, des coins de cheminée, des salons et des cabarets. Cela est vrai de tous ses ouvrages, mais surtout du Canton de Vaud, Au moment où il parut, la plupart des lecteurs ne furent frappés que des nouveautés et des hardiesses du style ; on s'en divertit à loisir, et le livre fut tué à coups d'épingle. Il ne s'en est pas encore relevé. « Comment faites-vous, m'écrivait-on nagère, pour accorder tant de place à un livre inférieur? » Je vous demande pardon, mon cher correspondant, inférieur n'est pas le mot propre. Si vous voulez savoir le mot propre, Olivier vous l'apprendra. Dans un petit cahier de notes, que j'ai sous les yeux et que j'ai déjà cité, il appelle le Canton de Vaud « un livre plein de défauts, mais aussi de flamme et de jeunesse. » Un ouvrage plein de défauts peut encore être un ouvrage supérieur. Le côté faible de celui-ci est de n'être point assez calme, point assez froid. Il est d'un amant autant que d'un savant. Mais cette passion même, qui n'a pas permis à l'auteur d'en distribuer exactement la matière, qui l'a rendu parfois trop expansif, trop abondant, trop lyrique, trop curieux du détail, trop ingénieux dans ses commentaires, a inspiré des pages que lui seul pouvait écrire, et qui, dès lors, n'ont pas été surpassées. Il y a mieux que du talent dans ce livre inférieur, et si nous avions plus de souci de nous-mêmes et de notre fortune intellectuelle,

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