NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE CCXVII
nous envisagerions le jour où il parut comme une des dates de notre histoire littéraire.
Mais que parlé-je d'histoire littéraire? Le peuple vaudois croit-il sérieusement au génie dont Olivier écoutait la voix mystérieuse ? Il semble parfois ne demander qu'à vivre et à goûter les biens que Dieu lui donne, sans se fatiguer à la poursuite de chimères. On l'a vu agir, en plus d'une occasion, comme s'il se figurait qu'un peuple libre peut jouir de sa liberté sans en rien faire de particulier, comme s'il croyait sa tâche accomplie quand il a exercé ses milices, administré la justice, construit des routes et pourvu au strict nécessaire pour l'église et pour l'école. En fait de littérature, il demande des almanachs, des journaux, des livres de classe, des chansons pour ses fêtes et quelques récits populaires à l'usage des bonnes âmes, des femmes et des enfants. Pour le reste, l'étranger y pourvoira. Rares sont encore les Vaudois qui ont compris, réellement compris que l'indépendance politique n'a toute sa valeur qu'autant qu'elle protège et sollicite un développement intellectuel original. En principe, on l'accorde ; on est , en paroles, plein de bonne volonté; mais quand il s'agit de consentir à des sacrifices d'ordre matériel ou moral, quand il faut se déranger, user d'initiative, voir par delà les intérêts de son clocher ou les ambitions de son parti, alors les difficultés surgissent, la bonne volonté s'évanouit, et mille voix criardes étouffent la grande voix du génie national.
Là est, à nos yeux, la beauté propre de l'œuvre d'Olivier; là en est l'intérêt vital. Il a proclamé et surtout prouvé, par des morceaux hors ligne, que notre pays peut et doit avoir sa poésie, franchement vaudoise de sentiment, de jet et d'inspiration, et ne le cédant à aucune autre pour la perfection de l'art, la portée des œuvres et l'étendue des horizons. Cela seul faisait de lui un homme à
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part, auquel tout Vaudois, né intelligent, avait obligation de reconnaissance. On ne l'a pas senti, ou on ne l'a senti que mollement. Il n'y a pas eu, si l'on veut, ingratitude, mais négligence, insouciance. Il eût fallu se déranger, et l'on ne s'est point dérangé. N'est-ce donc pas une honte de voir un homme pareil incapable d'écouler de pauvres éditions d'un millier ou d'un demi-millier d'exemplaires et devenir l'effroi des éditeurs ? Je pourrais entrer ici dans des détails précis et tristement curieux. A quoi bon ? Le fait est patent. La patrie vaudoise s'est donné peu de peine pour faciliter la tâche de son poëte, et comme pour mieux accuser la tiédeur de sa reconnaissance, elle a traité son frère cadet en véritable enfant gâté. Je ne veux pas revenir sur des critiques formulées jadis avec quelque excès de vivacité. Elles seraient d'autant plus déplacées que M. Urbain Olivier n'a cessé de m'aider dans ce travail, avec une obligeance toute amicale. Juste Olivier se relèverait dans la tombe, pour arrêter ma plume, s'il devait en tomber un mot qui pût être pénible à un frère qu'il aimait. Il y a, d'ailleurs, des raisons au succès de M. Urbain Olivier. Il a une veine de simplicité que, chez Juste, on voudrait plus constante. Bien loin de les opposer l'un à l'autre, ce serait ici le ' lieu de montrer comment ils se complètent. Il faudrait les montrer aussi, déjà grisonnants, allant ensemble pêcher des truites au ruisseau, et revenant avec des rimes charmantes, avec plus de rimes que de poissons. M. Urbain Olivier n'a jamais été mieux inspiré que lorsqu'il a retracé cette idylle fraternelle, toute gracieuse*. On aime à les voir ainsi, la main dans la main. Néanmoins, il doit être permis de dire, sans aucune intention de critique,
^ Ufie voix des champs, récits populaires, par U. Olivier, pag. 386.
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que les récits de Fauteur de V Orphelin, dont plusieurs sont des traités religieux autant que des nouvelles, n'ont pas la même portée littéraire — ils n'y prétendent pas — que les principaux ouvrages du poëte, son aîné. Et cependant à celui-là toutes les faveurs, à celui-ci toutes les sévérités de la fortune. Il doit y avoir pour le cadet, ainsi favorisé, matière à de longues réflexions, à la fois douces et amères, dans cette comparaison qu'il n'a pas été seul à faire et qui ne l'a point empêché d'être chéri de son frère moins heureux.
Mais, dit-on, est-il bien vrai que le canton de Vaud ait à Juste Olivier de si grandes obligations ? Que restera-t-il de ses vers ? Qu'en reste-t-il à l'heure où nous écrivons ? M. le professeur Amiel a cité trois ou quatre morceaux décisifs, qui lui paraissent au-dessus des injures de la critique et du temps. N'y en eût-il en effet que trois ou quatre, l'obligation n'en serait pas moins considérable. Ces morceaux: le Messager^ les Marionnettes^ Frère Jacques, etc., sont les premiers de cette valeur qui aient été écrits dans le canton de Vaud ; les premiers, ils ont fourni la preuve que nous pouvons avoir notre poésie. Olivier a posé la pierre de l'angle, la pierre sur laquelle bâtiront tous ceux qui viendront après lui. Mais est-il sûr que M. Amiel ait compté juste ? Lui-même, sans doute, n'a pas eu l'idée de procéder à un dénombrement rigoureux. A côté des morceaux qu'il indique, j'en vois plusieurs qui n'ont rien perdu de leur nouveauté et de leur éclat. Si je n'en cite aucun, c'est pour ne pas faire tort à ceux que, forcément, j'omettrais. Et même dans les parties de l'œuvre d'Olivier qui paraissent destinées à passer, que de choses à retenir ! Il faudra, sans doute, faire pour le commun des lecteurs un choix de ses poésies ; mais pour l'histoire, pour notre histoire, son œuvre subsiste tout entière. Sa place est à l'origine de notre littérature,
et il n'y apparaît pas seulement comme un de ces talents précurseurs, qui ont la chance de quelque inspiration heureuse et qui indiquent le chemin, mais comme un de ces poètes abondants, dont les ouvrages sont une source où chacun va puiser, et dont l'influence demeure féconde pour une longue suite de générations.
Voilà pourquoi nous sommes entrés dans tant de détails ; voilà pourquoi nous avons pris cette étude si fort au sérieux. Nous ne croyons pas avec Olivier que le génie dont il a entendu la voix rentre pour toujours dans la solitude de sa grotte ; il semble y être rentré momentanément ; mais il n'est pas mort et il en sortira de nouveau. Les préoccupations matérielles ne seront pas toujours aussi absorbantes. Quand la génération présente, toute aux calculs positifs, aura jeté le premier feu de sa prosaïque ferveur, quand le dégoût succédera à l'ivresse, on reviendra aux choses littéraires, à l'art, à la poésie, et alors, peut-être, on verra se continuer la tradition inaugurée par Olivier. C'est dans cette espérance que j'ai voulu fixer dès à présent des souvenirs trop prompts à disparaître.
Cependant, il faut se le dire, de quelque faveur qu'un écrivain puisse être entouré dans un pays tel que le nôtre, il ne saurait y avoir pour lui, s'il veut être et rester national, que de très modestes succès. Ce n'est pas comme chez nos confédérés de la Suisse allemande. Berne, Bâle, Zurich — Zurich surtout — ont vue directe sur l'Allemagne. Un Gottfried Keller peut trouver autant et plus d'accueil de l'autre côté du Rhin que sur les bords de la Limmat. Pour nous, nous sommes circonscrits dans un cercle de fer. A Genève, à Neuchâtel, nous ne sommes déjà plus tout à fait chez nous ; la France nous est fermée par le Jura, sans compter d'autres barrières, plus hautes encore. Il est possible à tel enfant de nos campagnes —
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d'illustres exemples en font foi — de créer à son influence un plus vaste théâtre ; mais à la condition de déposer le tricot de laine que portent nos vignerons, pour revêtir la robe du ministre et monter dans la chaire chrétienne, ou pour s'habiller à la moderne, se faire homme de lettres et aller demander à quelque grande ville étrangère l'hospitalité qu'on accorde au talent. Pour quiconque reste attaché de cœur à notre art national, pour quiconque veut le cultiver de préférence à tout autre, il y a lieu de sacrifier les ambitions trop vastes pour se réaliser dans de si étroites limites. Nous n'avons, littérairement, qu'une très petite patrie, l'une des plus petites qui existent au monde, si petite qu'il faut y faire son deuil de la gloire. Ce sacrifice est dur, car il n'y a pas pour le poëte d'aiguillon plus puissant. La gloire est sa récompense naturelle, c'est le rêve de sa jeunesse. Il peut la désirer sans faux amour-propre, sans égoïste vanité. Est-il jouissance plus vive, plus enivrante, plus légitime, que de sentir sa pensée retentir d'âme en âme et d'entendre sa parole répétée à l'unisson par d'innombrables échos ? Mais si dur que soit le sacrifice, il n'est pas sans compensation. Il est amer, mais sain. Belle condition pour le poëte de ne plus songer au succès, de ne plus prendre conseil des hommes, mais seulement de la muse qui le visite, et de renoncer au culte de la gloire pour se vouer à celui de la vérité, en laissant à Dieu le soin du demeurant. Olivier avait-il accompli ce sacrifice dans toute son étendue? Il se disait bien que le laurier ne croît guère dans les lieux écartés, de quelque magnificence que les ait parés la main du Créateur. Mais s'était-il résigné dans le fond de son cœur, joyeusement résigné, à ne jamais le voir parer son large front, si bien fait pour en porter au moins un rameau ? Ceci me rappelle des vers qui sont dans la mémoire de tous ceux qui les ont lus.
J'ai vu quelques rameaux de Tarbre de la gloire, Poussant avec vigueur leurs jets aventureux, Se pencher, il est vrai, sur l'onde sans mémoire De ce Léman vaudois que domine Montreux. Mais un souffle inconnu rassemblait les tempêtes : D'Arvel et de Jaman l'éclair rasa les crêtes, Les lauriers tristement inclinèrent leurs têtes, Et le beau lac pleura sur eux ^
Cette strophe est de la jeunesse d'OHvier, du moment où il commençait à voir les plages ingrates où s'engageait son chemin. A-t-il, plus tard, cessé de pleurer, avec le beau lac, sur les lauriers perdus. Je ne sais. Mais il passe pour avoir trop aimé le rameau vert. Plus il paraissait y tenir, plus on le lui refusait, et la petite critique jouissait de ses mécomptes. Si elle pouvait être désarmée, elle l'aurait été sûrement en voyant sa victime dans les crises d'une agonie qui semblait ne pas devoir prendre fin. La maladie d'Olivier fut longue, douloureuse, cruelle. Rien ne lui fut épargné, ni les douleurs de la chair, ni les angoisses de l'âme. Sa sensibilité, trop vive, s'irrita dans la souffrance. Il compta un à un les pas lents et sûrs que la mort faisait à sa rencontre, et dans ses nuits sans sommeil, et dans ses jours sans repos, il ne cessa de voir se dresser devant lui l'inexorable mendiante qui avait poursuivi Donald. L'ange du jugement était à coté de lui, le touchant du lis sacré et lui demandant compte de sa vie. Ce n'était pas qu'il eût à se reprocher de grandes fautes; devant un tribunal humain le compte n'eût point paru redoutable: mais pour les âmes, délicates il n'y a pas de petits péchés, et puis il avait été à l'école de Vinet, et il savait ce que c'est que la loi de perfection. Il savait que l'or pur résiste seul au feu de la.
Voir au tome II le morceau intitulé Pressentiment..
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justice, et il faisait le douloureux calcul de tout^ ce qu'il y avait eu dans son œuvre de préoccupations personnelles et d'humaines ambitions.
Je l'ai vu deux fois pendant sa maladie. La première fois, c'était à Gryon, en avril 1875. La neige blanchissait sur les pentes, autour du village; partout où elle avait disparu, quelques fleurs précoces, les anémones, les safrans, les gentianes étoilées, commençaient à sortir de terre. Olivier jouissait encore de cette première fête du printemps. Mais il ne faisait plus que de courtes promenades, lentement, appuyé sur son bâton. Il passait la plus grande partie de la journée assis dans son fauteuil ; il causait comme autrefois, il s'intéressait à tout ; mais ses pensées se concentraient déjà sur la seule chose nécessaire, et ses paroles eurent à plus d'une reprise le tour solennel des avertissements que 'ceux qui s'en vont peuvent, à la dernière heure, donner à ceux qui restent.
Je le revis en automne. Il n'était plus à Gryon, mais à Veytaux ; il avait fallu le transporter dans la plaine pour l'établir plus confortablement et pour être plus à portée des secours indispensables. La maladie avait fait des progrès effrayants. Il était encore dans son fauteuil, ne pouvant supporter le lit. Mais combien changé ! Ses cheveux et sa barbe avaient entièrement blanchi et la souffrance avait altéré ses traits. Nous savions que c'était la dernière fois que nous nous rencontrions en ce monde. Je lui dis quelques mots de son œuvre, qui resterait. « Ah! me dit-il, ne m'en parlez pas! Qu'est-ce que cela quand on est oîi j'en suis? Si vous voulez me faire du bien, priez pour moi. Ce qu'admire votre amitié n'est qu'un linge souillé. » En prononçant ces dernières paroles, il éclata en sanglots.
La maladie continua ses ravages; on le transporta à Genève, afin qu'il fût plus près de ses enfants. Dans les
derniers temps il ne voulut voir personne. « Priez pour moi, » faisait-il dire à tous ceux qui venaient frapper à sa porte. Il écartait même ceux, qui lui avaient été le plus chers; il s'enfermait dans la nuit et le silence.
Ne cherchons point à pénétrer le secret de cette âme qui ne veut avoir que Dieu pour témoin de ses combats. La fin approchait. Quelques jours plus tranquilles parurent annoncer que la lutte était terminée. Puis, le 7 janvier 1876, il rendit doucement le dernier soupir ; il s'éteignit de faiblesse. Trois jours après, un très modeste cortège, presque uniquement composé d'amis, l'accompagnait, par un temps brumeux et glacial, à sa dernière demeure, au cimetière de cette jolie ville de Nyon, la plus voisine d'Eysins, à laquelle le rattachaient de précieux souvenirs, et dont il a si bien chanté la grâce rustique. Si le vœu d'un des amis qui ont parlé devant la fosse ouverte s'est accompli, les jeunes filles d'Eysins doivent chaque printemps semer des gentianes bleues sur la tombe du poëte. Pour nous, ses concitoyens, nous avons envers sa mémoire un autre devoir; nous avons à réparer l'injustice dont il a été victime et dont la responsabilité retombe sur nous; nous avons à nous emparer de son œuvre, de cette œuvre nouvelle, originale, féconde, et où il reste tant de parties excellentes, tant d'or pur, malgré ce qu'il y découvrait d'alliage en la considérant du seuil de l'éternité ; nous avons à nous l'approprier, à la reprendre et à la continuer. Il ne sera pas dit qu'Olivier ait paru dans notre histoire comme un phénomène inexpHqué. Il doit être pour nous un commencement, le commencement de notre poésie nationale. A la jeunesse vaudoise de lui créer des successeurs.
Eugène Rambert.