‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 59 sur 75 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Une des dernières fois que je vis Sainte-Beuve, — peu de mois avant sa mort, qui me surprit bien tristement et bien inopinément pendant un séjour en Suisse, — il me dit un mot assez caractéristique, qui peut servir de début naturel à ce récit.

A la suite d'un déménagement complet, non-seulement d'habitation, mais d'habitudes et de vie, je m'étais mis à ranger mes papiers et mes lettres, depuis celles de ma première jeunesse. En me revoyant ainsi à distance et de proche en proche, dis-je à Sainte-Beuve, j'avais découvert avec étonnement combien, dans le cours d'une existence déjà longue, on reste à la fois le même qu'on y était dès l'entrée, et tout différent, du moins en appa-

rence. — « Oui, me répondit-il en pesant sur ce dernier point plus que je ne faisais, j'ai été successivement plusieurs hommes. »

C'est un ou deux de ces hommes, celui de la jeunesse surtout et de Lausanne, que je voudrais essayer de montrer, l'ayant pu voir alors et lui s'étant laissé voir à moi de plus près, je crois, que cela n'a eu lieu pour d'autres, même de ses amis.

Je fis sa connaissance à Paris, en pleine révolution littéraire et bientôt politique, car c'était en 1830: dans cette grande année 1830, tout effervescente, toute bouillonnante d'idées, de faits et d'espérances, qui, hélas ! n'ont que bien imparfaitement abouti, si même il n'est encore plus vrai de dire que, dès lors, elles sont allées dq chute en chute.

Comment, pauvre étudiant suisse, je me trouvais alors à Paris, où il n'était pas si facile de se rendre à cette époque que cela l'est devenu depuis, je le raconte ailleurs, dans des Souvenirs de jetmesse^, et n'en dirai ici que ce qui est nécessaire pour montrer à quelle distance, nonseulement de talent, mais d'éducation et de préparation à la vie, j'étais de celui avec lequel j'allais pourtant nouer une liaison, devenue longtemps très intime, et toujours très réelle.

Après avoir fait, ou à peu près, mes études à l'académie de Lausanne, suivi même quelques cours de théologie, n'étant pas sans convictions religieuses, mais bien

^ L'ouvrage auquel Olivier semble faire illusion n'a jamais été qu'ébauché, en vue d'une conférence publique.

sans vocation pour la carrière pastorale, j'y avais brusquement renoncé, et postulé, quoique encore étudiant, la chaire de littérature et d'histoire à Neuchâtel. Là comme ailleurs, on était dans le feu de la querelle des classiques et des romantiques. Le public littéraire de la ville et la commission chargée de m'examiner étaient divisés en deux camps sur cette question, alors si passionnée, maintenant si refroidie. On me la donna même pour sujet de ma thèse. Je m'en tirai en la traitant au point de vue historique, sans dissimuler toutefois que je m'étais aussi laissé prendre au Ronsard de Sainte-Beuve, dont je citai le « bel aubépin fleurissant, » en ayant alors la mémoire toute fraîche. Les classiques, néanmoins, votèrent pour moi. Je fus nommé. Mes cours ne devaient commencer qu'à la rentrée, mes appointements, au contraire, avec ma nomination ; mais on y mettait cette condition, d'ailleurs fort agréable, que j'irais passer ces cinq ou six mois d'intervalle à Paris, pour me former le goût. Je crois bien que c'étaient mes protecteurs classiques qui avaient eu cette bonne idée ; les romantiques devaient être plutôt pour Berlin ou Munich.

Quoi qu'il en soit, c'est ainsi que sans me douter des longues et quelquefois terribles années que je passerais plus tard à Paris, — car, outre 1830, j'y ai vu 1848,., 1852, et, en 1870, au moins les premières menaces de la tempête, — c'est ainsi, dis-je, que j'y vins déjà alors, jeune (23 ans), pauvre, et à coup sûr peu formé : encore bien naïf, jugeant bonnement des auteurs par leurs livres , timide, — au lieu que Sainte-Beuve me disait un jour parlant de lui et pour peindre son caractère : « Sauvage,

"mais point timide. » Hélas î je l'étais tous les deux à la fois, ce qui ne m'empêchait pourtant pas de sentir, déjà alors, qu'un homme ne vaut quelque chose que par luimême ; mais je n'en étais que plus timide peut-être, et, en ce sens aussi, le moins parisien du monde, alors pourtant que j'allais à la rencontre de Paris, de Sainte-Beuve et de tant d'autres qui n'en étaient pas encore, comme moi, à rêver la vie.

Maintenant que je suis arrivé jusqu'à Sainte-Beuve, je m'efface, et vais le laisser se montrer seul et lui-même.

Pour vous le faire voir à cette époque si lointaine de 1830 et de sa jeunesse déjà célèbre, j'ai un moyen plus sûr que celui d'essayer de vous le peindre de mémoire et d'un souvenir qui pourrait être devenu incertain. Tel qu'il était alors, ou du moins tel qu'il m'apparut, j'en ai, de ce temps même, un croquis fidèle.

On dit que c'est une bonne habitude de tenir note de ce qui nous arrive ; il y a du pour et du contre à cela. Quoi qu'il en soit, bonne ou mauvaise, bonne en nous rendant attentifs à notre vie, mauvaise en nous occupant trop de nous-mêmes, cette habitude n'a guère été la mienne. Je la pris cependant durant mon séjour à Paris, pour complaire à une personne qui, moins par curiosité que par intérêt pour tout-ce qui me concernait, m'en avait témoigné le désir. J'écrivais donc assez régulièrement chaque soir ce qui m'avait frappé dans la journée, les choses ou les hommes. Cette espèce de Journal, je venais aussi de le retrouver dans mes papiers, lorsque j'exprimais à Sainte-Beuve, comme je vous l'ai dit en commençant cette étude, l'impression que m'avaient causée ces sou-

venirs successifs d'une assez longue vie. J'en détache les pages où il est question de lui, en y laissant ce qu'il me racontait alors ou ce que j'avais pu voir par moi-même de quelques-uns des noms mêlés au sien dans ce moment de renaissance et de fermentation littéraire. Au milieu de beaucoup d'autres observations sur toute sorte de sujets qui me venaient aux yeux ou à l'esprit, voici donc ces pages, extraites de mon journal, sans y rien changer. Seulement, j'abrège parfois, ou bien j'ajoute çà et là quelques explications, quelques notes qui se rapportent à un autre temps.

Encouragé par la bonne réception de quelques hommes de lettres, auxquels j'avais été recommandé, entres autres MM. Dubois et Magnin du Globe, je résolus de vaincre ma timidité et de faire visite à M. Sainte-Beuve. J'arrive au 19 de la rue Notre-Dame-des-Champs, où avait aussi demeuré Victor Hugo. Je demande M. Sainte- Beuve. Une vieille dame (sa mère) apparaît à une fenêtre et, après quelques difficultés, peu prononcées, il est vrai, elle crie : « Sainte-Beuve, es-tu là ? » Je vois une figure derrière une petite croisée. On m'indique l'escalier. Je heurte. Un jeune homme m'ouvre , c'était M. Sainte-Beuve. Je lui dis que je venais de la part d'un écrivain journaliste, que je lui nommai. La recommandation n'était pas très puissante : « C'est un bien bon garçon, » répondit M. Sainte-Beuve. Puis je m'acquittai

d'une commission dont on m'avait chargé pour lui, en ajoutant que j'étais Suisse, ce qui parut l'intéresser»

La conversation tomba d'abord sur les questions littéraires du jour, puis sur les Genevois ; M. Sainte-Beuve en avait connu plusieurs, au moins par leurs noms : Didier, Imbert, et surtout Gallois, dont il a beaucoup parlé. « Il avait du talent, m'a-t-il dit, mais ce n'était pas un talent complet. On aurait pu recueillir, parmi ses dernières pièces, des morceaux qui étaient bien ; mais je ne sais ce qu'elles sont devenues. Il cherchait à s'échapper à lui-même en parlant beaucoup, et était d'une curiosité insatiable. Il était venu ici, croyant percer facilement. Tant qu'on ne désire que de la bienveillance, de bonnes intentions, c'est très facile en effet ; mais lorsqu'il s'agit de services réels, d'une activité matérielle, ma foi !... Cependant on l'a aidé ; M. Jouffroy, entres autres, qui l'avait vu comme moi chez M. Charles Nodier. On lui procura quelque travail, des articles pour les journaux ; il ne les fit pas. Je n'étais pas à Paris quand il est mort. »

Nous parlâmes ensuite de Béranger, dont le plus grand supplice, dans sa prison, était d'être excédé de visites toute la journée. « D'une assez mauvaise santé, disait M. Sainte-Beuve, il n'est cependant pas morose. C'est un homme d'un grand sens, d'une grande étendue d'esprit, d'une grande intelHgence. Il juge très bien les positions littéraires, ce qui mourra et ce qui survivra. C'est Victor Hugo, je crois, qu'il apprécie le plus parmi la nouvelle école. D'ailleurs Béranger, pour la forme (point pour l'idée, il est vrai), a quelque chose de romantique, et même il s'en glorifie. Mais dans tout cela il se conduit

comme les gens d'esprit qui occupent une position, il ne travaille pas beaucoup ; du reste, il a toujours travaillé lentement. Il fait une chanson tous les quinze jours, tous les mois.

» — Béranger a une croyance philosophique ? — Oui, il croit en Dieu, me répondit Sainte-Beuve en reprenant ses phrases ; il croit, comme cela (et il agitait ses mains); mais oui, il a une croyance. Du reste, il a une grande puissance de rire, il ne résiste pas à un bon mot. Cependant il sait être sérieux sur ces matières. C'est un homme de beaucoup d'esprit (outre le génie), très spirituel, fin, aimant beaucoup à plaisanter, mais sans faire de la peine. Il est très instruit, quoiqu'il se fasse toujours fort ignorant. Quelquefois il se laisse aller, et parle alors de Molière, de Corneille, de Racine, de la tragédie grecque^ mais très bien, si bien, qu'il n'y a rien de mieux à faire qu'à se taire et à écouter. Il n'aime pas la partie religieuse des poésies de Lamartine ; il préfère la partie d'amour. Il n'aime pas que l'on appelle Dieu Seigneur^ parce que cela a trop l'air d'un culte. » (Dans un autre entretien, M. Sainte-Beuve appliqua cette remarque de Béranger à lui, à ses Consolations, et non plus à Lamartine.) « Il ne peut pas souffrir Casimir Delavigne comme poëte. En politique, il est arrivé à considérer le système constitutionnel comme le seul possible, le seul convenable, et non la république ; mais il ne croit pas qu'il puisse aller avec les Bourbons. »

M. Sainte-Beuve n'achève pas toujours ses phrases ; je ne dirais pas qu'il les bredouille , mais il les jette, et il a Pair d'en être dégoûté et de n'y plus tenir déjà avant

lO SAINTE-BEUVE

qu'elles soient achevées. Cela donne à sa conversation un caractère sautillant. (Depuis, le sautillant devint scintillant et plus soutenu.) Sa voix est assez forte ; il appuie sur certaines syllabes, sur certains mots.

Quant à son extérieur, j'ajouterai, pour les personnes qui ne l'ont jamais vu, que sa taille est moyenne et sa figure peu régulière. Sa tête, pâle, ronde, est presque trop grosse pour son corps. Le nez grand, mais mal fait ; les yeux bleus, lucide et d'une grandeur variable, semblent s'ouvrir quelquefois davantage. Ses cheveux rouge blond, très abondants, sont à la fois raides et fins. En somme, M. Sainte-Beuve n'est pas beau, pas même bien ; toutefois sa figure n'a rien de désagréable et finit même par plaire.

Il était mis simplement, cependant bien. Redingote verte (c'était alors la mode), gilet de soie, pantalon d'été. Sa chambre m'a frappé. Il était derrière un paravent, dans un petit enclos qui renfermait deux tables chargées de livres, de journaux et de papiers. Son lit était à côté. Je me suis rappelé ce sonnet où il se représente couché et écoutant l'orage : « Dieu parlait dans mon cœur plus haut que dans l'orage. »

Ceux qui ont vu Sainte-Beuve pendant ses dernières années n'auront pas de peine à se représenter ce « petit enclos » de travail où il m'apparut déjà dans sa jeunesse, et qu'à travers des habitudes et des positions diverses il conserva jusqu'à la fin. Je reprends mes extraits :

On m'a dit (non pas lui) qu'un Saint-Simonien avait écrit à M. Sainte-Beuve : « Vous êtes en chemin vers les croyances religieuses, vous êtes poëte, il est temps de

consacrer votre talent à propager une noble doctrine. Venez à nous ; nous sommes fixés. Ne soyez plus errant. » Sainte-Beuve aurait répondu : « Pourquoi irais-je à vous? Vous êtes encore en marche. Vous n'êtes pas plus fixés que je ne le suis. » Mais je reviendrai à la fin, avec des détails plus précis, sur cet ordre de sujets. Je veux auparavant détacher de mon journal quelques mots sur les amis littéraires de M. Sainte-Beuve, pour le mettre un peu dans son entourage habituel de ce temps-là.

Dans ce vieux 1830, déjà si loin de nous qu'en parler c'est presque faire de l'histoire, le salon de M. Alfred de Vigny était une espèce de. centre, ou, du moins, de rendez-vous pour la jeune littérature. Outre Sainte-Beuve, on y rencontrait le poëte Emile Deschamps, son frère Antony, Alfred de Musset, Gustave Planche, si célèbre plus tard comme critique. Tout ce petit monde causant, disputant avec toute la fougue et la liberté que donnent les idées nouvelles. La plupart, du reste, à ce qu'il me parut, vivant bien, ayant leurs aises. Je suis obligé de relater aussi que, de tous les romantiques qui étaient là, nul n'avait de barbe au menton. Tous, de très petits favoris ; plusieurs même n'en avaient point. Les chapeaux coniques, il est vrai, mais tout le monde en porte maintenant.

M. et Mïne de Vigny recevaient très bien, dans un bel appartement décoré avec un luxe de bon goût. L'auteur à^Eloa^ ni petit ni grand, un peu voûté, a dans toutes ses manières quelque chose de simple et de gentleman. A propos de Manon Lescaut, on parla de la Camargo, qui y dansa un pas de ballet. Et M. de Vigny chanta

pour ceux qui ne le connaissaient pas l'air de la Camargo, lent et gracieux. Sa voix est douce et agréable. Sa figure est plutôt jolie que belle et s'éclaire fréquemment d'un sourire aimable, gai, bienveillant. Sa politesse me donnait une idée de cette politesse de cœur dont parle La Bruyère.

Ceci me rappelle pourtant une petite histoire que je tiens d'une de nos aimables compatriotes, qui n*a pas moins d'originalité d'esprit que de caractère. Passant alors à Paris, elle dînait chez un de ses parents avec M. Alfred de Vigny. Au moment de partir, celui-ci offrit au maître de la maison de ramener cette dame chez elle dans sa propre voiture, qu'il avait gardée. Arrivés sur les boulevards, M. de Vigny demande à sa compagne: — « Prendriez-vous mauvaise opinion de la politesse française si je vous demandais la permission de descendre? On joue une pièce de moi ici près, et je voudrais bien... » — « Pas de la politesse française, répartit la dame habituée à penser tout haut, seulement de la vôtre... » M. de Vigny resta, mais renfrogné et se tenant dans son coin de la voiture.

Comme poëte, le plus grand succès d'Alfred de Vigny est la création à'Eloa, ange-femme (quoique les anges ne soient ni hommes ni femmes), attirée et séduite parle Tentateur universel.

Comme romancier, il a son livre de Cinq-Mars^ dont un étranger qui se trouvait là s'est mis à improviser longuement l'éloge, ajoutant quel plaisir il avait eu à lire cet ouvrage en Suisse, à Lausanne, où il l'avait trouvé dans un petit magasin de librairie. — « Oui, on dit que

cet ouvrage est connu en Suisse, » a interjeté M. de Vigny; mais le loquace étranger ne lui a pas laissé le temps d'en dire davantage, ni encore moins à moi celui de confirmer le fait. Un beau portrait de Cinq-Mars décorait à lui seul un panneau du salon de réception.

Dans la préface de la traduction du More de Venise, par M. de Vigny, il y a quelques idées ingénieuses sur le progrès. « Voyez, dit-il, les aiguilles d'une pendule: la première (celle des heures), au mouvement inaperçu, représente la marche des peuples, de la masse de la société; la deuxième (celle des minutes), c'est le mouvement des gens éclairés; la troisième (celle des secondes), représente l'homme de génie, qui doit tout embrasser, tout prévoir longtemps d'avance. ».

Emile Deschamps, qui vivait encore il y a quelques années, gai et goutteux, était alors très élégant. Redingote bleu clair, ruban rouge à la boutonnière, cheveux noirs, barbe noire, et encore plus classique que celle de M. de Vigny. Il le nommait souvent « mon ami » tout simplement et sans y mettre d'affectation. D'intimes qu'ils étaient alors, ils se sont fort brouillés par la suite. Emile Deschamps est un causeur très aimable, spirituel, malicieux, mais dont les œuvres écrites n'ont pas fait grande trace, quoiqu'elles aient aussi marqué et aidé dans le mouvement romantique.

Son frère Antony a publié peu de chose, mais n'oublions pas, entre autres, ce vers de lui sur notre temps, qui fait ceci, cela:

(( Et des chemins de fer pour des passants d'argile. »

A l'un de ces mercredis de M. de Vigny, où j'allais

assez régulièrement, je remarquai beaucoup un très jeune homme aux cheveux blonds, à la mise très élégante et peut-être un peu outrée: redingote col velours jusqu'à la ceinture, pantalon bleu de ciel et collant. C'était Alfred de Musset. Sa figure est belle; les traits réguliers et les yeux bleus, la barbe blonde, de belles dents, le nez bien fait; mais tout cet ensemble, sans manquer d'expression, aurait pu en avoir davantage, a quelque chose d'un peu matériel , et me laisse l'impression d'une belle fleur cueillie et fanée avant le soir.

Alfred de Musset parlait beaucoup, et de plusieurs sujets, et avec esprit. C'est un jeune homme à la mode, qui était au bal du duc d'Orléans, et à qui le duc de Chartres montre ses caricatures. Il a aussi dit gaiement et sans façon quelques mots de celles qu'un de ses amis a faites sur lui et sur son « point sur un » Après avoir parlé théâtre, tableaux, statues, il est arrivé aux boissons inspiratrices. Il est de l'avis de Hoffmann: du vin de Champagne pour un opéra buffa ; du vin du Rhin pour un opéra sacré; du vin de France pour un opéra séria* pour un opéra comme Don Juan, où le comique et le tragique sont mêlés, du punch.

En général, la conversation avait un tour frivole. Ces messieurs n'ont aucune croyance; du moins ils semblent le laisser voir et le dire assez ouvertement. On parlait de la statuaire. « Que faire? disait-on: les dieux anciens? à l'adoration de qui les offrir? des saintes Vierges? personne n'y croit plus. Il n'y a plus de foi. » Et bien d'autres choses de ce genre, et plus fortes, à propos de tous les sujets. E^t des anedoctes politiques et littéraires sur

les hommes du moment, sur et même contre leurs propres amis. Vous pouvez vous figurer l'effet que me: causaient ces découvertes sur eux-mêmes et sur ceux dont ils parlaient si librement, à moi qui n'avais guère jusque-là que rêvé la vie au lieu de l'avoir vue,, comme ils la voyaient du moins, sinon comme il faut: la voir.

En leur qualité d'artistes, de sceptiques et de joyeux: compagnons, même trop joyeux parfois, me semblait-il,, il va sans dire que les Etats-Unis, alors dans tout leur prestige, bien diminué depuis, n'étaient aucunement leur pays de prédilection. M. de Musset racontait que son ami, M. Henri Ternaux, parti pour les Etats-Unis avec les idées les plus libérales, venait d'en arriver tout désenchanté, accoutumé à regarder les noirs comme une race inférieure, déclarant l'Amérique le pays le moins libre de. la terre parce que, dès qu'on veut y vivre à sa guise, on. est remarqué ou en dehors de l'ordre, dans lequel on vous fait bien vite rentrer. M. de Musset était aussi fort choqué de ce que M. Ternaux, allant faire une visite au président des Etats-Unis, fut suivi jusque dans le salonpar le cocher du fiacre qui l'avait amené.

Ces conversations chez M. de Vigny tiennent beaucoup de place et reviennent souvent dans mon journal.. Pour abréger, j'en réunis ici quelques traits épars, qui peuvent servir à montrer encore un peu le moment Httéraire et les hommes à ce moment.

Le duc de Chartres (le fils aîné de Louis-Philippe,, alors duc d'Orléans) est romantique. Il a défendu Hernani contre toute la famille. Il a vanté à une dame la..

l6 SAINTE-BEUVE

préface Othello. « Ah! le bon prince! l'excellent prince! » s'est écrié comiquement M. de Vigny.

On a parlé de M. de Lamartine (en ce moment à Mâcon, en sorte que je ne l'ai point vu). M. de Vigny en a vanté encore les derniers vers (les Harmonies). « C'est si beau! c'est si large!... peut-être trop, » a-t-il ajouté en riant, et la petite critique est venue. J'avoue qu'elle ne m'a pas fait plaisir: elle sentait un peu le confrère. Ces messieurs trouvaient fat le Prefnier regret, surtout l'endroit : Ainsi quand je partis, etc. M. de Vigny a cité ce vers : Dans sa pre?nière larme elle noya son cœur. « C'est joli, c'est gracieux, » disait-il. Tous critiquaient 12. première étoile dans mon ciel. « Il y a quelques vers enjambés dans ses Harmonies, ajoutait M. de Vigny, mais peu. Il n'ose pas encore. Il n'ose pas toujours dire les choses par leur nom: l'eau qui sort d'une urne écumetise, au lieu d'une bouillotte. »

A les en croire, surtout M. Gustave Planche, Lamartine, ni même Hugo, n'étudient pas. « Celui-ci, disait M. Planche, croit tout savoir par intuition. Je le trouvai un jour, lui et ses amis qui lui lisent des vers, bâtissant des théories sur les fossiles. » — « Il ne peut pas y avoir d'hommes fossiles, parce que, disent-ils, il ne se peut pas qu'un corps qu'une âme a habité se pétrifie. » — « Lamartine me dit, il y a quelque temps, raconta M. de Vigny, qu'il avait acheté les tableaux de Martyns, le Festin de Balthazar, etc. — Quelles gravures? demandai-je: les gravures anglaises, j'espère. — Non. — Oh! bien, mon ami, on vous a volé; les autres ne valent rien. — Qu'est-ce que cela me fait? ce ne sont pas les détails

que je veux, c'est l'idée. » Et M. Gustave Planche de laisser échapper une exclamation de dédain.

« Sans doute ce n'est pas amusant, disait M. de Vigny à M. de Musset, en parlant des Harmonies ; mais tenez! la Bible, croyez-vous que ce soit amusant! La Bible n'est point amusante, je le sais bien, moi! — Enfin, je ne sais pas, ces Harmonies,... tout cela ne vaut pas Faublas^ a dit M. de Musset. »

Chez M. de Vigny, je retrouvai aussi M. Sainte-Beuve. On a parlé du théâtre, entre autres de Hernani et de ce qu'en devenaient les représentations, passé le premier moment d'orage et de succès. « La machine, a dit quelqu'un, ne va plus avec tous ses ressorts ; plusieurs roues ont été brisées ou changées, etc. — Oui, a fait M. de Vigny, on ne reconnaît plus le Hernani de Victor. La dernière fois que j'y suis allé, je n'ai pas pu rester. Michelot (un des acteurs) a dit, je crois, six vers à rimes féminines de suite.... A la fin, il récitait son rôle les mains dans ses poches.... M^i^ Mars a de la finesse, elle exprime admirablement bien, mais elle ne sait pas juger de la poésie. Au lieu de face elle voulait absolument mettre visage. « Face ! jamais je ne dirai cela! s'écria-t-elle. » Des hommes de lettres (classiques) à qui elle donnait à dîner et qui venaient de boire son vin de Champagne, étaient naturellement de son avis. « Face! mauvais, détestable! » lui répondaient-ils en chœur. — « Eh bien, c'est ce que je dis, reprenait M^^^ Mars ; mais ces auteurs ne veulent jamais écouter les acteurs. » Après chaque représentation, Victor Hugo allait faire mille compliments à M^^^ Mars. — « Cela devait-il l'ennuyer! » s'est écrié M. de Vigny.

l8 SAINTE-BEUVE

— « Pendant une heure environ que M^^^ Mars était à se décrasser, ajouta M. Sainte-Beuve, elle n'avait pas l'air d'écouter les « Vous êtes toujours plus admirable, le public est enthousiasmé, » etc., etc. De temps en temps, elle se retournait cependant, et disait d'un air fat: Pardon! (Sans doute de se décrasser ainsi devant lui.) »

M. Sainte-Beuve nous a aussi raconté comment Firmin esquive le : De ta suite fen suislll prononce de ta suite y puis il trépigne, il se démène, il court sur le théâtre, à droite, à gauche, revient, et saisit dans tout cela un moment pour prononcer clandestinement le fen suis^ et lève avec fierté la tête en s'applaudissant de son heureux stratagème. M. Sainte-Beuve nous a fait en quelque sorte la pantomime du procédé de Firmin, en décrivant en l'air, avec le doigt, une ligne longuement brisée en tout sens, partant d'un premier trait, de ta suite^ pour aboutir à un dernier, fen suis.

Voici encore une anecdote qui peut donner une idée de M. de Musset, à cette époque où, déjà célèbre, il y avait encore en lui de l'enfant, du gamin, tranchons le mot. Je continue à copier mon journal. Ils ont passé la journée de dimanche, lui et un de ses amis, à ce que je vais dire. Alfred de Musset a mis sur sa tête une tête de mort. Au moyen d'une cravate noire et d'une grande redingote, il a caché sa propre figure. Sur la tête de mort il a fiché un claque, et la tête et le claque se balançaient avec un petit air coquet. Dans cet équipage, il s'est promené devant sa fenêtre. Tous les gamins du voisinage se sont rassemblés dans la cour de l'hôtel; l'ami leur a jeté de mauvaises estampes, et pendant que les gamins se les

disputaient, lui et Alfred de Musset, avec une énorme seringue, les ont aspergés tellement que plusieurs semblaient sortir d'un bain. Puis, pour finir la comédie, l'ami a lancé une seringade dans la figure d'Alfred de Musset, qui, pour se venger, a versé un verre d'eau dans le chapeau de l'ami. On a causé longtemps encore; l'ami a oublié l'eau, et en partant il s'est bravement mis sur la tête le dit chapeau et son contenu. — « Ah ! que vous êtes bête ! voilà un chapeau perdu ! » Et M. de Musset de rire en racontant cela; et Alfred de Vigny de rire aussi en disant: « Voilà à quoi il passe sa vie; il vaut bien la peine d'être grand poëte. »

Tel était Alfred de Musset dans cette première fleur de jeunesse et de gloire, qui toutes deux passeiit si vite, et dont la première, ne lui laissant que la beauté, n'avait déjà plus chez lui tout son duvet de pêche et son coloris.

Bien différent de ce qu'il m'apparut, vingt ans après, au café de la Régence, encore beau, mais pâle, hâve, silencieux et morose devant sa chope de bière, mélangée, dit-on, de liqueurs fortes, ou faisant avec notre compatriote le peintre Gleyre sa partie d'échecs.

Jeune alors, Gustave Planche annonçait déjà ce qu'il s'est montré plus tard comme haut critique attitré de la Revue des deux mondes: plein de savoir et de sens, possédant plusieurs langues et gradué dans trois facultés; mais sévère, tranchant, incisif et, dans la conversation, même cynique; dégoûté de tout quoique parlant de tout avec énergie et vivacité, quelquefois avec une sorte de fureur. C'était un grand et assez beau jeune homme, au front proéminent, aux cheveux châtain clair et légère-

ment bouclés, aux grands yeux, au teint à la fois pâle et un peu échauflfé. Bien différent aussi de ce que je l'ai vu souvent, longtemps après, lorsque pauvre, ayant dépensé le capital d'un assez joli héritage, il vivait maigrement de sa plume, pourtant très célèbre, et venait l'hiver, en plus que mauvaise redingote et en pantalon de coutil, se réchauffer dans l'atelier de Gleyre, qu'il avait en grande estime et amitié.

M. Sainte-Beuve m'avait aussi encouragé à aller voir Victor Hugo.

Avant d'habiter Place Royale, où la révolution de 1848 le trouva et où je l'ai entendu haranguer le peuple pour le dissuader de vouloir le drapeau rouge qu'il lui prêcha depuis, Victor Hugo avait alors son appartement rue Jean Goujon, près des Champs-Elysées. Comme il se lève très tard, à midi quelquefois, je dus attendre assez longtemps dans le salon. Je me permis d'en faire un peu l'inventaire. L'ameublement général comme partout; mais avec quelques traits qui me semblèrent devoir être assez bien dans le goût et le caractère du maître. Un canapé garni d'une étoffe rouge et, dans le cabinet attenant, des chaises en cuir de la même couleur. Des tables couvertes de papiers, de livres et de brochures entassés les uns sur les autres, mais en ordre. Une petite étagère, suspendue par des cordons et où se trouvaient qtielques livres avec des signets de morceaux de papier blanc. Aux crochets qui la soutenaient, deux tire-bottes et pêle-mêle avec eux, un poignard. Parmi les tableaux, esquisses, ébauches, plusieurs (de Boulanger) d'après ses ouvrages; plusieurs portraits ou scènes d'enfants; puis aussi des

scènes de sang et de mort, la Saint-Barthélemy, par exemple, ou un chevalier qui en tue un autre dans un lieu solitaire. De la fenêtre du cabinet, vue sur des jardins, de la verdure, des arbres d'un feuillage assez épais pour que j'entendisse « bruire leurs dômes. »

Enfin, M. Hugo arriva. Il avait dû savoir, par M. Sainte- Beuve, mon désir de le voir. Il fut très aimable et très naturel. La conversation roula en partie sur la Suisse, dont la nature et les monuments paraissaient beaucoup l'intéresser. Il avait déjà vu Lausanne et Genève. « Ce lac était si beau, me dit-il; il est vrai que la journée où je l'ai vu était magnifique. Et puis vous avez à Lausanne une belle cathédrale. Je regrette beaucoup de n'avoir pu aller jusqu'à Chillon. » J'osai lui faire une petite critique sur son Cromwell où, au lieu des Vaudois du Piémont que Milton célèbre dans un sonnet et que Cromwell protégea contre le duc de Savoie, Victor Hugo introduisait les « bourgeois du canton de Vaud, » dans un temps où le canton de Vaud n'était pas né. Il ne prit point mal la chose, insista toutefois, disant qu'il avait lu ce trait dans les Mémoires de Ludlow, mais il l'a pourtant corrigé dans les éditions subséquentes.

Victor Hugo avait alors vingt-huit ans, l'air jeune, les cheveux brun foncé, on ne peut pas dire noirs, les yeux de la même couleur, vifs plutôt que brillants et ardents ; le front grand, sans cependant être « immense, » blanc, pur et sans rides. Je lui trouvais dans le teint quelque chose de diaphane, en même temps que la peau ne m'a pas semblé très mince et très délicate. M. Sainte-Beuve y voit, lui, entre les yeux et le nez, le long des joues, des

teintes bleues et roses qui donnent une expression particulière à sa physionomie. Il était vêtu simplement : redingote et cravate noires ; point de gilet (on était au fort de l'été), une chemise à quatre ou cinq boutons noirs. Il ne portait pas de barbe. J'ai vu ses enfants et remarqué surtout une charmante petite fille, qui a de beaux cheveux noirs, secs et bouclés, une figure brûlée et expressive. — Hélas! est-ce celle qui, jeune mariée et se promenant sur la Seine en bateau, y périt avec son mari, celui-ci n'ayant pas voulu se sauver sans elle? En terminant ce croquis, sans doute bien extérieur, du Victor Hugo d'alors : il a l'air d'un homme heureux, ajoutais-je. et M. Sainte-Beuve dit qu'il l'est efi'ectivement.

Après cette petite excursion dans l'entourage de M. Sainte-Beuve, sur lequel je ne laissais pas de le questionner aussi, revenons à lui pour finir.

En relisant à Paris son second recueil de vers, les Consolations, j'avais fait ces deux ou trois remarques, que je tire aussi de mon journal.

Dans le premier recueil. Vie, Poésies et Pensées de Joseph Del orme, le ton toujours très absolu, et pas de foi parce qu'on a intérêt à ne pas croire. Les Consolations ont beaucoup perdu de ce caractère; elles sont toujours mélancoliques, mais elles ne sont plus aigres. Il y a de très beaux morceaux, mais toujours manque de foi réelle.

Un des morceaux les plus croyants est celui 011 l'auteur établit une sorte de vraie route à suivre entre l'incrédulité et le mysticisme, et c'est le catholicisme qui lui offre cet abri tutélaire. Mais on y sent une idée matérielle des choses de Dieu, une idée poétique, et voilà tout. Ainsi il se représente Alfred de Vigny revêtu de la lumière céleste, l'un des archanges en quelque sorte, et l'introduisant dans le ciel, lui pauvre pèlerin. Et M. de Vigny qui n'est pas croyant î Une belle idée, opposée d'ailleurs à celle que je croyais être plutôt la sienne — sur le catholicisme (et on verra que dans un certain sens elle l'était en effet), — est celle 011 il répond à cette objection: Le siècle est impie. — Non, s'écrie-t-il, il n'est pas impie ;

.... Dès qu'on lui montrera Un temple où poser l'arche, une enceinte nouvelle, Tombant la face en terre, il se prosternera !

C'est le dernier morceau du recueil. Il est adressé à Mérimée.

Voilà \ auteur sur ce grave sujet. Voici maintenant Vhomme^ plus explicite, le même au fond : c'est-à-dire sceptique, mais n'acceptant pas froidement le doute, se débattant encore contre lui, et ayant au moins la curiosité de la foi ; de plus, l'homme qui, dans les choses religieuses, ne comprend bien et n'accepterait que le catholicisme, comme c'est le cas de la plupart des Français qui, ayant cessé de croire, n'en sont pas moins restés catholiques d'esprit sans le savoir.

Pour montrer qu'à cette époque M. Sainte-Beuve était

bien tel que je viens de le dire, ni moins ni plus, je vais résumer et rapprocher ce qui se rapporte à ces questions dans nos derniers entretiens, avant mon départ de Paris. On l'y verra, l'esprit, sinon bien le cœur, préoccupé de ce monde étrange de la foi, lisant sainte Thérèse, et probablement songeant déjà à Port-Royal.

Nous revenions ensemble de chez M. de Vigny. Nous tournions alors par le Pont-Royal, et dès ce moment la conversation passa de la littérature à la religion.

« — En quel état sont les croyances religieuses à Paris? lui demandai-je. Il n'y a pas de foi ? — Aucune, me répondit-il. Voyez ! il y a tant d'idées ! Et quand on a interrogé un homme sur ce qu'il pense, ou qu'on répond à une demande pareille, on sent toujours que la réponse, dans les deux cas, n'est pas faite avec le désir que votre opinion soit partagée. On n'y tient pas assez pour cela... Lamartine lui-même en convient : « Nous n'avons qu'une » lueur, dit-il, mais c'est encore le plus sûr. » Lui, il s'est assis. Eh bien oui, je le comprends. Mais il faut pour cela vivre dans la retraite, choisir en quelque sorte les idées qui nous viennent du dehors, lire de bons livres qui soient une saine nourriture à l'esprit et au cœur, et arriver ainsi, en se donnant le change à soi-même, jusqu'à l'âge où l'on se fixe, où les idées ne varient plus. Il faut, me disait-il encore en variant seulement l'expression de la même idée, il faut tâcher d'arriver peu à peu et en se donnant des distractions à un âge où, se trouvant content de ce que l'on a, de ce que l'on croit, on se cristallise^ pour ainsi dire, dans cet état. Voyez-vous, continua-t-il, nous autres, notre foi est toute dans nos vers, en sorte que quand

nous avons fait un volume de vers toute notre foi s'y trouve, et nous n'en avons plus pour dix ans. Chateaubriand n'est pas chrétien. Il n'a qu'une religion d'imagination. Il en est toujours à René Il y a des personnes

ici qui ont, dit-on, de la foi, M"^^ de Broglie et sa société, mais il faudrait voir de près; M. Lamennais, l'abbé Gerbet qui vient de faire un très beau livre sur le catholicisme ; mais ils ont trouvé moyen de vivre dans la retraite en Bretagne. Nous sommes dans une époque mortelle à l'originalité dans les arts et à la foi. Dans un salon se trouvent réunies quarante célébrités qui ont toutes leur originalité propre. Comment voulez-vous que votre quarantième d'originalité ne se dissolve pas dans la masse des trenteneuf autres? Et puis, attache-t-on du prix aux croyances? Non. Au XVII^ siècle, on se disputait sur la grâce, les jansénistes, les jésuites, etc. Au XVIII^, dans un salon se trouvaient Diderot, Grimm et d'autres ; ils dissertaient, ils discutaient, ils riaient, ils étaient heureux et contents dans ce moment-là. Eh bien, aujourd'hui, tenez, c'est Mérimée qui me faisait cette observation. Nous dînâmes un jour chez M. Duvergier de Hauranne. Il avait invité Béranger, Hugo, Chateaubriand, Mérimée, Charles Magnin, Dubois (du Globe), enfin des hommes qui ont tous une réputation. Croyez-vous que le dîner fut animé ? on ne disait rien. On causait à peine avec son voisin. Le soir, Mérimée alla chez un de ses amis, un Italien, qui

vit ici dans le plaisir Il le trouva triste aussi. D'où il

concluait que c'était pour tout le monde la même chose.

» Non, poursuivit M. Sainte-Beuve (je ne fais toujours que vous donner des fragments textuels de mon journal,

sans m'arrêter aux réflexions, aux contrastes qui se présentent sans doute aussi à votre esprit), non! il faudrait la retraite ; ou bien avoir de l'argent, de la fortune, avec laquelle on pût se procurer des distractions honnêtes, oublier ainsi que l'on vit, et aller en avant. — Avec cette manière de voir, remarquai-je, c'est donc une bien triste chose que la vie? — Ah! je vous en réponds! s'écria-t-il : on ne se tue pas, parce que c'est une absurdité de se tuer ; on ne se tue pas, par charité pour les autres. Mais la vie !.... »

Quand il ' en parlait ainsi, il ne faut pas oublier que Sainte-Beuve avait alors vingt-cinq ans, et moi vingt-trois. C'est, comme vous le savez, le grand âge mélancolique, celui où l'on se dit vieux, mais vieux ! à croire qu'on ne saurait davantage vieillir, et où l'on fait d'autant plus aisément fi de la vie qu'on est encore assez sûr de l'avoir longtemps à sa disposition. Il est tout naturel que ce soit plutôt le contraire chez ceux qui, avec l'âge, la sentent s'échapper, qu'ils le veuillent ou non.

— « Je crois, repris-je, que le catholicisme a fait du mal, parce qu'on ne voit parmi vous le christianisme que d'après lui. » Il m'interrompit brusquement. — « Non ; j'aime le catholicisme; tenez! je l'aime. Il a quelque chose de plus lumineux que le protestantisme, qui ou bien est sec, rigide, ou bien est mystique. Il y a, en effet, un mouvement singulier dans le protestantisme aujourd'hui. Il n'est plus si sec ; il a une tendance d'amour ; il se rapproche du catholicisme. Je pense toujours que le mieux serait de se retirer à la campagne, d'aller à la messe, de faire tranquillement ses pâques, et d'avoir une croyance

aussi bien éloignée du gallicanisme que du jésuitisme. » Il me cita l'exemple de Manzoni. « Eh bien oui, il faudrait vivre comme lui. Il ne sort pas de son Italie. C'est un esprit étroit, mais élevé. Il écrit de temps en temps des lettres à ses amis. Ceux-ci, en lui répondant, ont l'attention de ne pas heurter sa manière de voir et de le ménager. Mais où trouver cela ? — M. Victor Hugo, lui demandai-je est-il convaincu? — Oh! répondit-il, Victor Hugo est un homme qui n'est pas tourmenté de ces choses-là. Il a continuellement de si grandes, de si délicates jouissances que lui procure son talent! Ce qu'il fait est si beau, si parfait ! Il est si abondant. C'est un homme heureux, plein. Il vit content dans sa famille. Il est gai, peut-être trop gai. C'est un homme heureux. — M^^ de Lamartine est, dit-on, une Anglaise qui a été convertie au catholicisme? — Oui,

mais, fit-il, ce sont de ces conversions ! C'est une

femme très aimable, très instruite, mais une femme du monde. »

Il me parla ainsi très longtemps. Nous approchions de la rue où il demeure. — « Vous me trouvez horriblement sceptique, me dit-il. — Ah! répondis-je, oui, ce n'est pas là précisément le Sainte-Beuve des Consolations, » Nous riions tous les deux, lui en faisant la question, moi en y répondant ; mais ce rire ne nous plaisait, je crois bien, ni à l'un ni à l'autre. Je le quittai, en me promettant" d'aller le revoir, ce que je fis déjà le surlendemain (23 juillet) pour prendre congé de lui, car il devait aller à la campagne et moi repartir prochainement pour la Suisse.

Je le trouvai qui s'habillait. Il était neuf heures. Nous

causâmes littérature, théâtre. Puis, à travers tout cela : — « Connaissez-vous cet ouvrage ? me demanda-t-il, en me tendant un gros volume in-octavo qu'il était en train de lire, une Vie de sainte Thérèse, C'est, continua-t-il, un ouvrage intéressant ; mais je retrouve dans le sentiment de sainte Thérèse l'amour humain. Elle croyait voir le Sauveur en personne ; ordinairement elle le voyait au jardin des Olives, dans sa sueur, et elle dit qu'elle avait le désir d'essuyer cette sueur. » A propos d'un livre allemand, récemment publié, sur une dame qui croyait être en relation avec le monde invisible : — « Je serais assez porté à croire, ajoutai-je, qu'il y a en nous un autre sens, lequel est endormi. — Oui, fit-il, et qui quelquefois s'éveille. Mais chez la plupart des gens il dort toujours. Chez moi, par exemple, il ne s'éveillera jamais. Je ne crois jamais rien voir de surnaturel. Je ne sais pas si cela tient à ce que j'ai étudié la médecine : une exécution, la dissection d'un cadavre ne me font rien. Je n'irai pas voir une exécution, parce que je n'aime pas ce spectacle, mais il ne me fait pourtant pas peur. La nuit, lorsque j'entendrais du bruit, eh bien, ma première pensée serait : on frappe, voyons, il y a quelqu'un. Je me lèverais, je prendrais un couteau, et j'irais voir. — Et M. Victor Hugo ne croit-il jamais avoir d'apparition? — Oh! oui, lui... oui. » Je mets ainsi ces deux oui parce que M. Sainte-Beuve ne fit qu'affirmer sans donner d'exemple, et qu'il répéta ces mots comme cela lui arrive ordinairement.

Pour être naïve, ma question sur Victor Hugo n'était pas absolument insolite, comme on a pu le voir beaucoup

plus tard, à l'époque dés tables tournantes et par le volume des Contemplations,

— « Vous avez étudié la médecine, repris-je après d'autres sujets de nouveau littéraires, qu'est-ce qui vous l'a fait quitter ? — Oh ! je voulais voir, et quand j'ai eu vu ce que je désirais, je ne me suis pas senti le courage d'exercer ; la pratique me rebutait. — J'ai aussi renoncé, dis-je, à suivre une carrière fort honorable dans mon pays, celle du ministère ^ecclésiasti que, mais pour laquelle je ne me sentais pas fait. — Les pasteurs, chez vous, sont cependant libres ; ils peuvent se marier. — Si les vôtres le pouvaient, est-ce que vous vous seriez fait prêtre ? — Oh ! reprit-il, c'est que je crois qu'un prêtre ne doit pas se marier. »

Là-dessus, nous parlâmes assez longtemps du célibat ecclésiastique, sur lequel M. Sainte-Beuve insistait, dans le sentiment et avec les idées catholiques à ce sujet, moi lui opposant nos missionnaires qui, avec femme et enfants, n'en dévouaient et n'en exposaient pas moins leur vie.

— « Je connais dans mon pays, ajoutai-je, des pasteurs qui ne se sont pas mariés, n'ayant pu en quelque sorte y penser, tant ils avaient toujours été absorbés par les soins de leur ministère. — Ah! bien oui; mais le beau est d'y penser, d'en avoir envie et de ne pas se marier. — Oui, répondis-je à mon tour, je crois bien que tout cela est très beau, mais je ne suis pas d'avis qu'il faille en faire une règle. — Ah! d'accord.

— Vous avez plusieurs chaires de littérature en Suisse, me dit-il encore dans le cours de la conversation.

— Oh! pas beaucoup. Il n'y en a que trois dans la Suisse

française. Et puis, il y en a une, française aussi, à Bâle ; elle est occupée par M. Vinet. — Oui, l'auteur d'un ouvrage sur la liberté des cultes. Il y a de belles choses dans son livre. »

Sans aucune intention de prêcher d'idée ni encore moins d'exemple (et cela était assez évident pour qu'il le reconnût et se sentît à l'aise, comme, au reste, tout ce qui précède le montre), je m'étais moi-même senti assez à l'aise pour lui dire encore : — « Mon père n'est qu'un simple campagnard, mais un esprit juste et droit. Il croit, et je crois comme lui, à une providence même spéciale pour tous les moments et toutes les crises individuelles. — Oui, me répondit-il (je continue à copier textuellement), je crois aussi à l'efficacité de la prière ; je crois qu'au moyen de causes secondes que nous ne connaissons pas, la prière, en passant par Dieu, peut modifier les événements. »

Après quelques mots encore de ce genre, et cet entretien mêlé de choses littéraires (que je supprime ou que j'ai réunies à d'autres plus haut), et de choses, comme vous voyez, assez sérieuses, dont j'ai cité les plus saillantes, je le saluai, nous nous touchâmes la main ; il me réitéra le désir qu'il avait de voir la Suisse. — « Ce doit être superbe, fit-il. — Mais venez, lui dis-je, dans la belle saison. — En hiver, reprit-il, on ne pourrait pas s'en tirer? — Pardonnez-moi, mais vous ne pourriez pas quitter la plaine. — Ce doit être tout blanc, remarquat-il encore, mais beau cependant. » Il me promit de s'adresser à moi. Je le quittai.

Que ce fussent bien là les idées de Sainte-Beuve en ma-

tière religieuse à cette date de 1830, telles qu'il me les exprimait de bouche et que je les notais scrupuleusement dans mon journal, et qu'il y fût sincère, on en a la contreépreuve écrite dans les lettres à un ami d'enfance, l'abbé Barbe, publiées depuis sa mort. Ces lettres, au nombre de dix-huit, furent écrites de Paris, et vont de 18 18 au 23 mai 1865. Il y marque de distance en distance, son état d'âme, pour ainsi dire. Intéressantes et curieuses à cet égard, elles portent, en outre, déjà l'empreinte de son talent, de son tour de style et d'esprit. Je n'en citerai que deux ou trois passages, mais qui suffiront pour la comparaison que j'ai en vue, celle de ces lettres et celle de nos entretiens sur le même ordre de sujets.

Le 26 juillet 1829, après avoir publié dans l'hiver Joseph Delorme^ il écrivait à son ami : « ....S'il s'est opéré quelque changement qui me concerne, c'est plutôt en moi qu'en dehors de moi : et, je ne dois pas hésiter à te le dire, puisque cela te fera probablement quelque plaisir ; mes idées qui, pendant un temps, avaient été fort tournées au philosophisme, et surtout à un certain philosophisme, celui du XVIIP siècle, se sont beaucoup modifiées, et ont pris une tournure dont je crois déjà sentir les bons effets. Sans doute nous ne serions pas encore, sur beaucoup de points et surtout en orthodoxie, du même avis, je le crains ; pourtant nous nous entendrions mieux que jamais sur beaucoup de questions qui sont bien les plus essentielles dans la vie humaine ; et, là même où nous différerions, ce serait de ma part parce que je n'irais pas jusque-là, plutôt que parce que j'irais ailleurs et d'un autre côté.

» Au reste, je dois t'avouer que si je suis revenu avec conviction sincère et bonne volonté extrême à des idées que j'avais dépouillées avant d'en sentir toute la portée et le sens, c'a été bien moins par une marche théologique ou même philosophique, que par le sentier de l'art et de la poésie. Mais peu importe l'échelle, pourvu qu'on s'élève et qu'on arrive.

» Je dois te dire encore que ma vie est loin d'être conforme à ce que je voudrais et ce que je croirais le bien ; mais c'est déjà quelque chose que je le sente et que je tâche d'être plus d'accord avec moi-même. »

C'est surtout le passage suivant qui est curieux à comparer avec ce qu'il me disait dans nos conversations (juin et juillet), peu de semaines après avoir écrit à son ami

dans une lettre du 30 mai : « Après bien des excès de

philosophie et des doutes, j'en suis arrivé, j'espère, à croire qu'il n'y a de vrai repos, ici-bas, qu'en la religion, en la religion catholique, orthodoxe, pratiquée avec intelligence et soumission. Mais, hélas ! ce n'est là encore pour moi qu'un simple résultat théorique ou d'espérance intérieure ; et je suis loin d'y conformer ma vie et toutes mes actions comme il conviendrait. L'instabilité perpétuelle de ma condition, mon manque de fortune, mes nécessités littéraires, tout cela me jette dans une manière de vivre qui n'a rien de réglé ni de fixe ; et après quelques heures de bonnes résolutions, je suis bien vite retombé en proie aux impressions du dehors, ou, ce qu'il y a de pis, au vague des passions que personne, peut-être, n'a ressenti aussi cruellement que moi. C'est ce qu'en mes moments de demi-loisir j'ai essayé de peindre dans

mes poésies (les Consolations)^ que j'ai toujours eu pudeur de te faire lire, et que je te prie de ne pas connaître avant que moi-même je ne t'aie vu et expliqué bien des choses.

» Je tiens très peu aux opinions littéraires, et les opinions littéraires ont très peu de place dans ma vie et dans mes réflexions. Ce qui m'occupe sérieusement , c'est la vie elle-même, son but, le mystère de notre propre cœur, le bonheur, la sainteté ; et parfois, quand je me sens en inspiration sincère, le désir d'exprimer ces idées et ces sentiments selon le type éloigné de l'éternelle beauté.... Par malheur, ne tenant plus à rien du dehors, et ne me rattachant pas assez activement à l'échelle du salut, je me trouve dans les régions d'entre-deux : véritable enfer des tièdes. Espérons que cela aura une fin. »

C'est là encore plutôt la veine de la foi ; mais de cette foi que l'on met dans un volume de vers, comme il venait de le faire dans les Consolations (publiées au mois de mars), et dont on a vu qu'il me disait : « Après, on n'en a plus pour dix ans. »

Cet état « d'entre-deux, » comme il l'appelle, de foi désirée plutôt qu'obtenue, de doute inquiet plutôt que tranquille, se prolongea longtemps. Le i^^ février 1835, il écrit : « Mes sentiments, mon ami, sur les points qui nous touchent le plus et que nous traitions déjà, il y a tant d'années, le long de nos grèves, en vue de la mer (comme saint Augustin ou Minutius Félix à Ostie), mes sentiments sont toujours avoisinant le rocher de la foi, s'y brisant comme des vagues, plutôt qu'y prenant pied comme un naufragé qui aborde enfin. »

Le i^^ octobre 1836, il est encore plus explicite : « Religieusement et spirituellement, dit-il, je souffre aussi de l'absence de foi, de règle fixe et de pôle ; j'ai le sentiment de ces choses ; mais je n'ai pas ces choses mêmes, et bien des raisons s'y opposent. Je m'explique pourquoi je ne les ai pas, j'analyse tout cela: et, l'analyse faite, je suis loin de les avoir. C'est là une souffrance, et qui se redouble de la précédente. Une foi bien fondée serait une guérison à tout. Plus j'y pense, plus (à moins d'un changement divin et d'un rayon), plus donc je ne me crois capable que d'un christianisme, si je l'osais dire, éclectique ; choisissant dans le catholicisme, le piétisme, le jansénisme, le martinisme. Mais que faire sous ce grand nuage sans limites ; et comment s'y guider, les jours 011 le soleil de l'imagination ne l'éclairé pas et où tout devient brouillard? Je sais tout ce qu'on peut m'opposer ; mais pourtant je ne me sens pas capable jusqu'ici d'aller sincèrement au delà. »

On voit par ces passages (et on en pourrait citer beaucoup d'autres) à quel point Sainte-Beuve se montra le même sur ces sujets, dans sa conversation avec un étranger, un inconnu, comme je l'étais alors pour lui, que dans ses lettres intimes à un ami d'enfance. C'est le même fonds d'agitation religieuse, de doute et de foi plus grave, plus revêtu de la forme catholique dans les lettres où, en s'adressant à l'ami, il s'adressait aussi au prêtre, plus libre et plus accentué dans la causerie, mais avec les riiêmes conclusions et le même point précis dans les deux versions.

Parler de questions religieuses, s'entretenir librement

et longuement de ces sortes de sujets, n'était donc pas alors une chose insolite, même à Paris, comme cela le devint depuis. Le grand poète polonais Mickiewicz, qui fit aussi un cours à Lausanne et avec lequel j'ai été très lié, me disait un jour (après 1850): « A Paris, dans le monde, entre gens non-seulement bien élevés, mais sérieux et instruits, on n'ose pas même prononcer le nom de Dieu, on serait étrange, ridicule. » Plus tard, dans un de ces dîners littéraires, présidés par Sainte-Beuve, et qui ont fait du bruit, la conversation, fort libre en toutes matières, n'abordait guère ce côté, mais un soir, par hasard, y tourna cependant. On poussa même la chose, sans y mettre d'ailleurs d'importance, jusqu'à demander à chacun sa manière de voir en sujets de ce genre ou sujets avoisinants. La question fit ainsi le tour de la table. La réponse de M. Ernest Renan fut la plus sérieuse. Quand ce fut mon tour, je dis que j'allais même plus loin que M. Renan, et j'ajoutai pour me tirer d'affaire : « Jadis, à Rome, dans les canonisations de saints, je crois, il y avait un avocat du diable. Aujourd'hui, le diable n'en a pas besoin, il me paraît qu'il faudrait plutôt nommer un avocat de Dieu, et je voudrais l'être si j'en étais capable. » Il était plus facile et moins rare, on l'a vu, de parler de Dieu et des choses de Dieu en 1830.

Quoi qu'il en soit à présent, ce que j'ignore, n'habitant plus Paris, tel était alors Sainte-Beuve, et tel nous allons le retrouver à Lausanne. Ce n'est pas l'époque de sa vie la moins belle ni la moins intéressante.

Page 1