‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 60 sur 75 · COURS DE PORT-ROYAL. — SÉJOURS A LAUSANNE ET DANS LE PAYS DE VAUD · texte numérisé non relu

COURS DE PORT-ROYAL. — SÉJOURS A LAUSANNE ET DANS LE PAYS DE VAUD

Après les journées de juillet 1830, je revins au pays, je me mariai, et restai trois ans professeur à Neuchâtel; puis je fus appelé à Lausanne pour y donner un cours d'histoire à l'académie, où il n'y en avait pas jusque alors.

A Paris, mes relations avec Sainte-Beuve n'avaient guère pu être qu'une ébauche, interrompue par tout ce qui, dans cette grande ville affairée et mobile, vient y couper toute chose à tout instant; je les avais cependant entretenues par quelque échange de lettres. Un jour, en 1837, à Aigle dans la vallée du Rhône où nous passions les vacances, je reçus de lui un billet, timbré de Lausanne. Il venait d'y arriver, m'y avait cherché et, ne me trouvant pas, m'écrivait. Je l'engageai aussitôt à venir nous rejoindre. Il s'y prêta volontiers, se montra aimable

et sans prétention, point trop parisien, et ne parut pas méccfhtent de la manière de vivre de l'endroit, de sa cordiale, mais à demi rustique hospitalité. La seule chose qui l'y contrariait était les dimensions énormes des gâteaux, — c'en était la saison, — énormes en effet par comparaison avec celles, si exiguës, des gâteaux parisiens; mais cela n'empêchait point nos ménagères d'en glisser vite un nouveau bloc sur son assiette, dès qu'il avait le dos tourné.

Tout ne se bornait cependant pas entre nous à des régals plus abondants que recherchés, ou à des promenades dans ce qu'on appelle les Iles du Rhône, alors et sans doute encore aujourd'hui infestées de cousins, dont en sa qualité d'étranger et avec sa peau remarquablement fine il fut outrageusement piqué. Il nous lut des vers destinés à son troisième recueil de poésies, les Peitsées d'août. Ce volume parut dès son retour à Paris et fut assez maltraité. Balzac surtout ne s'y épargna pas : il avait pris à Sainte- Beuve le fond du roman de Volupté ^^^omx en faire le sujet de son Lis dans la vallée et, comme cela se voit souvent, il lui en voulait de ses propres torts envers lui. Le critique l'a bien rendu à Balzac par la suite, avec rigueur peut-être, mais non sans perspicacité toutefois sur les défauts du célèbre romancier.

De notre côté, nous fîmes faire à notre hôte la connaissance de quelques ouvrages de nos écrivains de la Suisse française; tout d'abord, de ceux de M. Vinet. Il fut particulièrement frappé, comme critique et historien littéraire, du morceau intitulé « Revue des prosateurs et poètes français, » qui se trouve en tête du troisième vo-

lume de la Chrestoifiathie-s et le déclara, comme tous les connaisseurs, un chef-d'œuvre. Il se mit aussitôt, sui^cette impression et sur quelques notes que je lui fournis, à écrire son article de M. Vinet, qui figure dans sa galerie de Portraits littéraires. Il l'envoya d'Aigle à la Revue des deux mondes, où l'article parut déjà cette même année. Sainte-Beuve fit ensuite à Lausanne la connaissance personnelle de M. Vinet. Ils furent très charmés l'un de l'autre. Sainte-Beuve n'admirait pas seulejnent le penseur et l'écrivain. « Et puis, me disait-il encore, M. Vinet parle si bien î » Malgré ce qui les séparait en fait d'opinions et les aurait séparés toujours plus, Sainte-Beuve ne cessa jamais de professer pour notre compatriote, pour l'auteur et pour l'homme, une sympathie réelle; il l'a exprimée plus d'une fois dans ses écrits, et longtemps après il disait à un de nos amis communs : « Il y a beaucoup à prendre et à apprendre chez Vinet. »

J'avais aussi à Aigle un exemplaire manuscrit du poëme des Alpes, dont le jeune auteur, Frédéric Monneron, est peut-être la nature la plus ardemment poétique que nous ayons eue dans la Suisse française : une nature et une tête byroniennes, moins les écarts et les orages de la vie. Frédéric Monneron m'avait confié cet exemplaire pendant un séjour en Allemagne, où il finit brusquement, tristement, et trop vite pour avoir pu donner tout ce qui était en lui. Je parlai de mon jeune ami absent à notre hôte et lui fis lire quelques-uns de ses vers. Il en sentit aussitôt le souffle poétique, particulièrement dans le début du poëme :

Où va le soucieux poëte, Les yeux éteints, le front pensif?

D'un pas chancelant et tardif, Il s'éloigne en baissant la tête.

Puis, par degrés se ranimant.

Il vole, et monte en ce moment Le rude sentier qui serpente Parmi la mousse et les débris, Dans les prés mouillés et fleuris Qu'ombragent les bois sur la pente.

Plus haut encore il disparaît Sous les voûtes de la forêt, Et ses pieds, plus légers encore, Parmi les rocs qu'il faut gravir.

Sous leur acier font rejaillir Le feu dans cette nuit sonore.

Toujours plus rapide et vaillant.

Il sort des bois l'œil pétillant Et, plus haut, longe sur la côte Le torrent des monts désolés, Qui dans les pins maigres, pelés, Rebondit, s'écrase et ressaute...

Au chêne rampant et tordu Voyez comme il s'est suspendu.

Et voici les rochers sublimes, Labyrinthes où par degrés Les sentiers moussus, colorés.

Se dévident sur les abîmes.

Il voit de là les monts neigeux Et les hauts vallons nuageux.

Puis il entend les cornemuses Des chevriers libres et fiers, Perdus dans la pâleur des airs Par-dessus les plaines confuses.

Tout ce passage, cette vue à vol d'oiseau des divers degrés d'ascension de la montagne, est ainsi d'une grâce et d'une hardiesse qui semble vous y enlever d'un coup d'aile. Cela ne veut pas dire que, pour un autre, il eût été aussi facile de produire cette impression. Je pouvais le savoir mieux que personne, car j'avais essayé quelque chose d'analogue, pour l'idée et le rhythme, dans un petit ouvrage, V Evocation, déjà publié alors et qui pour moi-même a depuis longtemps disparu; mais je me rappelle distinctement que j'étais loin d'y avoir aussi bien réussi. J'aurais pu faire comme ce saint qui, chargé avec un autre de composer chacun une hymne pour l'église, quand il entendit lire celle de son concurrent, déchira silencieusement la sienne sous sa robe et la laissa tomber à terre en morceaux. A propos des étudiants de Lausanne, Sainte-Beuve cita ce début du poëme de l'un d'eux et quelques autres fragments du même poëte dans son article sur M. Vinet. Je ne suis pas certain que notre ami ait eu le temps de se voir ainsi mentionné avec éloge dans la célèbre Revue et par un tel juge, que cet éclair de gloire ait lui seulement sur sa tombe fermée ou un peu avant qu'elle le fût. Le Charivari nota d'un ton moqueur ces révélations d'écrivains et de poètes inconnus, dans lesquelles, à l'entendre, se complaisait alors

rillustre critique. On sentait qu'il lui ferait, de Frédéric Monneron en particulier, ce qu'on appelle vulgairement ^ une scie. J'écrivis au malin petit journal que ce pauvre poëte, auquel il en voulait tant d'avoir pu être signalé par une telle plume, venait de mourir. Le Charivari eut au moins le bon goût de se taire et de laisser le tombeau tranquille. Qu'on veuille bien me passer ces souvenirs d'une vie littéraire à l'écart, à laquelle s'intéressait Sainte-Beuve : ils peuvent d'ailleurs aider à la peindre telle qu'elle était quand il allait y apporter son enseignement.

Avant de nous quitter, il nous confia son projet d'écrire une histoire de Port-Royal. Il s'y était préparé depuis longtemps, avait rassemblé une foule de livres, de documents et de notes ; mais pour l'écrire avec suite, il avait besoin de s'y sentir poussé, forcé en quelque sorte. Un cours public, par exemple, lui rendrait le service de l'obliger à ce genre de travail. Déjà en 1830, il avait été question de lui à propos d'un cours à Genève, pour lequel le ministre français de l'instruction publique paraît avoir plutôt indiqué M. Fauriel. De causerie en causerie, nous arrivâmes à penser qu'un tel cours et sur ce sujet, malgré sa spécialité peu connue, pourrait bien se demander et se donner à Lausanne, quoiqu'on n'y eût guère alors l'habitude d'appeler des étrangers pour l'enseignement. J'en parlai à quelques-uns de nos hommes politiques, à mon beau-frère M. Ruchet, à M. Jaquet-de Canson, l'un de nos plus honorables magistrats, à mon ami William Espérandieu, membre de notre conseil de l'instruction publique, et à quelques autres personnes in-

fluentes. Toutes accueillirent cette idée et mirent le plus grand empressement à la faire réussir, en dépit de quelques velléités d'opposition qui se retrouvent dans les petits états comme dans les grands, surtout quand il s'agit de budget. Le cours fut donc décidé, et proposé à Sainte-Beuve qui accepta sur-le-champ. Il arriva bientôt à Lausanne, dans l'automne de cette même année 1837, suivi de toute une bibliothèque port-royaliste, si considérable qu'il fallut d'abord la déballer dans la remise de l'hôtel où il s'était logé, l'hôtel d'Angleterre, aujourd'hui, je crois, celui du Nord.

Son cours, — trois leçons par semaine pendant l'année scolaire de sept à huit mois, — lui était payé par l'état, 3000 fr. ancienne monnaie (4500 fr. monnaie actuelle) ; nos petites républiques ne sont ni riches ni prodigues et l'étaient encore moins dans ce temps-là : les professeurs réguliers n'avaient guère que les deux tiers de cette somme. Le cours n'était gratuit que pour les étudiants. De sa seule et bonne volonté, notre nouveau professeur le rendit gratuit pour tout le monde, et public, même pour les dames. Elles n'y furent pas de ses auditeurs les moins nombreux, les moins assidus, les moins intéressés et, s'il faut tout dire, les moins intéressants. Il a donné lui-même plusieurs détails très précis sur l'académie de Lausanne à ce moment-là.

Le cours avait lieu dans la grande salle de la bibliothèque et de l'académie, située, à côté de la cathédrale, sur la plus haute des trois collines où la ville est bâtie. Il fallait donc, pour y arriver, gravir ces longs « Escaliers du Marché, » reste curieux des inventions architecturales de nos pères, et dont je regretterais la destruction, quelquefois projetée, comme à Genève celle des « Dômes » fut regrettée de Victor Hugo. Il est vrai qu'on ne gravissait plus à genoux ces longs escaliers couverts, comme au temps des pèlerinages à « Notre Dame de Lausanne; » mais ils ne laissaient pas d'être assez fatigants, même en n'attaquant pas d'une façon aussi incommode leurs rampes redoublées; on y voyait cependant monter de longues files de messieurs et de dames, pour aller, comme on disait, « entendre Sainte-Beuve. »

C'était en hiver. Il arrivait, la tête enfoncée dans son vieux manteau de poëte, et montait les degrés de la chaire, je crois bien avec le même sentiment qu'une chaire m'a toujours causé pour ma faible part, à la fin comme au début d'une longue carrière enseignante, mais que j'ai vu non moins fort chez des hommes supérieurs, chez Miçkiéwicz entre autres, qui me disait, le jour de sa première leçon, aussi à Lausanne : « Il me semble que je monte à l'échafaud. »

Pour Miçkiéwicz, une fois en haut, il n'y paraissait nullement. C'était un feu qui, aussitôt allumé, brûlait et brillait de lui-même, éclatait, tonnait parfois, mais sans s'arrêter jamais. Chez M. Vinet, c'était au contraire une belle onde, transparente et pure, qui semblait n'avoir d'autre peine que de couler naturellement. Quant à

Sainte-Beuve, avec sa rxature de critique fouilleur et ciseleur, comme aussi avec les ombres et les sinuosités de son sujet, il était forcé d'y aller avec moins d'aisance 'apparente, d'une manière plus ménagée, plus travaillée, mais toujours incisive, et qui avait bien aussi son genre d'éloquence et d'entraînement.

Toutes ses leçons étaient complètement écrites et rédigées d'avance, dans l'intervalle d'une séance à l'autre. Sauf quelques heures de sommeil, quelques promenades solitaires et rapides ou un peu plus prolongées le dimanche avec nous, il passait les jours et les nuits à cet énorme travail de recherches sans nombre et de rédaction. S'il y ajoutait quelque chose d'improvisé pendant la leçon même, il le notait soigneusement au retour; cela était nécessaire à son but, qui n'était pas seulement de faire un cours, mais un livre en même temps. Ceux qui avaient suivi le cours et qui lurent ensuite le livre en ont pu constater, presque à chaque page, la textuelle ressemblance. Par des notes, des appendices, des éclaircissements, par plus d'exactitude encore et de précision sur les points douteux ou délicats, l'auteur a sans cesse travaillé et retravaillé son livre, comme le professeur ses leçons, mais le fond est resté celui de son cours.

Cette méthode pouvait avoir ses inconvénients; elle ne finissait pas moins par vous gagner, vous saisir et vous prendre : excepté ceux qui, au lieu d'une œuvre forte, complète et variée par toutes sortes de détours et de jours à l'intérieur et à l'extérieur de Port-Royal, eussent préféré, avaient attendu une manière d'éloquence et d'enseignement qui ne leur eût rien appris de bien

nouveau, mais qui, leur étant plus accessible, leur eût paru plus facile et brillante. Ils reprochaient même à Sainte-Beuve son accent légèrement .picard, mais d'autant plus français et mordant, et demeuraient naïvement persuadés que le nôtre était bien meilleur.

Du reste, ce n'étaient là que les petites chicanes, il y en avait de plus grandes. Outre un certain désappointement sur la forme, une partie du public en éprouvait aussi sur le fond. On aurait voulu un autre sujet, d'un intérêt plus populaire et plus général. On ignorait ou on ne se rappelait pas assez que Sainte-Beuve n'avait proposé que celui-là et point d'autre, qu'il en avait fait une condition formelle. On ne nous en reprochait pas moins de l'avoir accepté, on accusait même le public religieux — vous savez le grand mot — de l'avoir choisi et imposé tout exprès pour se complaire à lui-même, et, du même coup, faire pièce à ses adversaires. Et de plus en plus le grand mot, assaisonné comme on sait !

A nous tous qui aimions le professeur et son cours, — et nous étions pourtant en majorité, — cette opposition donna plus de contrariété et d'ennui que Sainte-Beuve, tout à son travail et mieux habitué que nous à la lutte, ne s'en est jamais bien douté. Nous lui désirions trop, d'ailleurs, le plein succès qu'il méritait pour l'avertir plus que le nécessaire. Cette opposition était pourtant fort réelle, en dehors sinon en dedans du cours, qui fut toujours très suivi : — plus de trois cents auditeurs, un peu moins sans doute à la fin lorsque vint le printemps, c'est beaucoup, on en conviendra, pour une petite ville, bien moins peuplée alors qu'aujourd'hui, pour un sujet

si sérieux, des leçons si nombreuses (quatre-vingt-une en tout) et données sans interruption pendant un si long espace de temps.

De sourde qu'elle était d'abord, cette opposition devint même déclarée un moment. Ce fut surtout à l'occasion de sujets difficiles, — Saint-Cyran, le rude et sombre théologien, la mère et la sœur Angélique, la journée du Guichet, — personnages et passages singuliers, obscurs, mais inévitables, car ils étaient à l'entrée même de Port-Royal, et on ne pouvait y bien pénétrer qu'avec eux et par là. Je vous laisse à penser si cela fut trouvé... je ne dis toujours pas le mot, puisque ce n'est qu'un mot.

Dans un des nombreux Appendices de la dernière édition de son livre, Sainte-Beuve a donné lui-même des détails très exacts, très précis sur V Académie de Lausanne et ses professeurs en 1^37. Il y ajoute gaiement quelques mots sur ses jeunes auditeurs. « S'il était permis, dit-il, de mêler un sourire à ces souvenirs sérieux, je dirais que la réunion fréquente (les lundi, mercredi et vendredi de chaque semaine), au pied de cette chaire, de la jeunesse des deux sexes, avait fini par amener de certaines rencontres, de certaines familiarités honnêtes, des railleries même comme le sexe le plus faible ne manque jamais d'en trouver le premier, quand il est en nombre, en face de l'ennemi. Plus d'un de mes élèves, dès qu'il entrait, avait du côté des dames un sobriquet tiré de Port-Royal et qui circulait tout bas : Lancelot^ Le Maître, Singlin, etc. Je ne sus tout cela que plus tard. » Mais ce qu'il ignorait, ou sut mal et dont il ne pouvait avoir

qu'un bruit vague, c'est que tout ne se borna pas à d'innocentes plaisanteries; en dehors des leçons, elles prirent de plus gros traits.

Avant d'en donner une petite esquisse qui appartient aussi à notre sujet, du moins par les bords, je dois pourtant faire une concession aux adversaires du cours ; elle explique jusqu'à un certain point leur opposition, mais n'en excuse pas, chez quelques-uns, la forme et le parti pris.

Si l'histoire de Port-Royal offre assurément un profond intérêt par le spectacle d'une grande vigueur de sentiments et d'idées, d'esprits convaincus, de cœurs dévoués, de leur lutte pour la liberté et la foi dans le cercle d'autorité qui les enfermait et où ils s'enfermaient eux-mêmes tout en s'y débattant, il faut convenir qu'au premier abord ce sujet, si particulier qu'il soit, n'a pas ce qu'on appelle l'attrait, qu'il repousse même plutôt qu'il n'attire. Il ne paraît que sombre, sévère et nu, quand, de l'entrée, on ne voit pas encore tout ce qu'il contient de grand, de beau, de curieux et de rare, tout ce que son dernier historien en a su tirer et y mettre au jour, en le rattachant à tout le mouvement du XVII^ siècle, sur lequel, par les idées et les hommes sortis de son école, Port-Royal à son heure fut en effet très influent. Mais tout cela, dis-je, ne se voit que peu à peu, et peutêtre fallait-il Sainte-Beuve pour le faire voir. La plupart restent à l'entrée et autour; cette porte étroite, ces hautes murailles les effrayent et les glacent. Même entrés, l'austérité fondamentale qui reparaît toujours çà et là les rebute et les arrête. En outre, le style de Sainte-

Beuve n'avait pas encore cette souplesse qui semblait presque incompatible avec ses autres qualités de si rigoureuse analyse, mais qui plus tard, assez tard, lui est cependant venue. C'était déjà la même lame pénétrante et sûre d'acier brillant et poli, mais moins flexible. Cela nuisait aussi au cours, et peut-être nuit à l'ouvrage. J'ai vu, depuis, des hommes distingués ayant un nom dans les lettres , et amis de celui qu'ils regardaient dans la critique comme leur maître à tous, avoir cette impression, confesser leur peu de goût pour ce livre, que son auteur regardait cependant, — même longtemps après il en est convenu avec moi, — comme son œuvre capitale. On ne doit donc pas s'étonner qu'à Lausanne le cours qui servit à le préparer n'ait pas été du goût, n'ait pas été compris de tout le monde. Cela était parfaitement légitime, je le répète ; mais ce qui ne l'était plus et dénotait une autre sorte de manque d'intelligence, c'était de faire à ce cours une mauvaise petite guerre au lieu de la grande, c'était de le dénigrer, de le défigurer, de le parodier, comme cela eut lieu; il est vrai que c'était là aussi un genre et une preuve de succès.

Des hommes marquants de tous les partis, aussi bien le chef du parti radical, M. Druey, que M. Vinet, le chef du parti religieux, suivaient régulièrement ce cours et en témoignaient leur vive satisfaction, tout en le jugeant, l'appréciant, faisant même au besoin leurs réserves, chacun de son point de vue. Mais ailleurs et avec d'autres, les choses ne se passaient pas ainsi, de cette façon sérieuse, franche, mais convenable. Dans l'un des princi-

paux cafés de la ville, qui à l'occasion devient une sorte de club politique, chaque soir on répétait la leçon du jour en la travestissant. Et je vous laisse à penser si la mère et la sœur Angélique et le docteur Singlin se prêtaient, rien déjà que par leurs noms, à ces travestissements! Le premier rôle y était tenu par un homme qui ne manquait pas d'esprit, mais narquois, au fond bon, humain, et que j'ai toujours cru incapable d'une méchanceté réfléchie. Seulement il aimait à rire et à faire rire. C'était une manière de géant, dont la seule supériorité sur celui qu'il parodiait était de pouvoir ainsi le regarder de très haut; s'il avait le goût de l'emploi, il n'en avait pas le physique, car il était même assez beau de proportions et de figure ; mais il avait aussi cette sorte de bonhomie et de rire facile et vulgaire qu'on attribue aux géants, comme s'ils aimaient à mettre au moins leur esprit terre à terre, s'ils ne peuvent le faire de leur corps haut perché. C'est ]ui surtout qui répétait la leçon du jour à sa façon et à l'usage des habitués, parmi lesquels il y en avait de plus huppés que lui, mais qui n'en faisaient pas moins chorus. Il n'était, d'ailleurs, pas le seul à traduire ainsi Port-Royal en bouffonneries qui, outre leur inintelligence et leur mauvais goût, n'é- ' talent d'un caractère ni bien généreux, ni bien hospitalier. Tout cela finit par s'évaporer comme la fumée des cigares de ceux qui applaudissaient. Mais ce genre de critiques, quoiqu'elles n'en méritassent pas le nom, quelques semblants aussi de contradictions plus sérieuses, ne laissaient pas d'être désagréables, et si elles

ne piquaient pas celui qui en était l'objet, habitué à bien d'autres moustiques que les cousins de la vallée du Rhône, elles ne laissaient pas, dis-je, de piquer ses amis.

J'en trouve la preuve dans un opuscule fort rare, intitulé : Epître à M. Sainte-Beuve sur son cours de Fçrt- Royale par M, Delacaverne, Il est du temps, du moment même que je viens de décrire, et sous son exagération satirique montre assez bien la réalité. Il la grossit peutêtre, mais il ne la dénature ni ne l'altère. Quelques fragments de cette épître peuvent servir à peindre l'autre côté des esprits dans le mouvement intellectuel et littéraire de la Suisse française auquel 'Sainte-Beuve vint un moment s'associer. Mais j'avertis encore, que l'auteur me paraît un peu indigné, un peu monté, dur envers son pays qu'il aime, mais parce qu'il l'aime : on peut le lui pardonner en faveur de son patriotisme et de la cause qu'il soutenait. Ses peintures ne pouvaient non plus avoir toute leur vérité que dans ce temps-là. N'en ont-elles plus aucune aujourd'hui ? On en jugera.

L'auteur met d'abord en contraste la beauté, la douceur du pays et les passions humaines qui semblent la troubler, lui faire un triste pendant, ici du reste comme ailleurs :

Toi qui nous arrivais pour chercher la retraite, Le studieux loisir, la liberté secrète,

Que dis-tu de ce bruit, de tout ce grand émoi Roulant au pied des monts seuls graves devant toi ? Tu croyais, n'est-ce pas ? qu'à l'ombre de leurs ailes Ne s'élèvent jamais ni clameurs ni querelles. Et que, seuls à remplir les cieux de leurs échos, Ils tiennent, au-dessous, tout le reste en repos. Au lieu d'un peuple frère, accommodant et sage. Dans son nid dur et froid serré contre l'orage, Mais si le vent y pousse un oiseau passager. Soudain lui faisant place, heureux de l'héberger^ Tu ne vois, tu n'entends qu'une troupe criarde. Qui se dresse en tout sens et dans tout se hasarde. D'une plume pesante et d'un vol enroidi. Se prenant, se heurtant à son hôte étourdi. Enfin, de cette terre ainsi haut élevée, De ces mots imposants ridicule couvée.

Est-ce là notre image? un autre en jurerait : Toi, tu veux poliment nous garder le secret. Mais le méritons-nous ? Qiioi ! chacun, de sa place. Crie au loin son avis sur qui vient ou qui passe ; Et je ne pourrais point, à mon tour, mettre en vers- Que nous t'avons reçu d'un esprit de travers ! Ait souci qui voudra de ce mot de satire ! Dire la vérité n'est pas toujours médire. A votre aise grondez, illustres citoyens, Du public édifice intraitables gardiens ! Mais souffrez qu'en mon coin, d'une rue adjacente, Je conserve à l'écho votre clameur baissante : Tel répond un hibou, seul, lugubre et sournois, Aux errantes tribus qui vivent sur les toits. Vous avez bien chanté ! d'une bouche assortie Laissez-moi maintenant faire aussi ma partie.

Ecoute cependant, et reçois nos leçons, Toi qui fais le sujet de nos aigres chansons.

L'auteur indique ensuite les causes assurément bien superficielles, mais réelles pourtant, de l'opposition, soit politique et mondaine, soit même, chez quelques-uns, religieuse ou croyant l'être.

Chacun a son parti, chacun son exigence,

Où forte voix tient lieu de forte intelligence.

Quel crime aux yeux des uns ! racontant Port-Roval,

Tu n'as rien dit encor du pacte fédéral!...

Mais des nombreux croyants qui, dans le sanctuaire,

S'arment d'un autre esprit que l'esprit débonnaire.

Attendais-tu peut-être un plus facile accueil ?

La Foi n'a pas toujours la Charité pour œil.

On croit chercher la paix et Ton ne veut, en somme,

Sous le rideau du ciel que faire un meilleur somme.

(( A quoi bon tant de cours, n'a-t-on pas les sermons? »

Voilà ce que l'on pense, et nous nous rendormons.

Puis tous, le financier absorbé dans son lucre,

L'épicier dont le monde est un grand pain de sucre,

Tous se sont écriés, sans le moindre embarras.

Sûrs d'eux-mêmes, jasant, riant, croisant les bras :

« Les chefs-d'œuvre se font au jour, à la douzaine;

Nous ne t'en commandons que trois chaque semaine ;

Pour nous cela suffit : il ne nous faut pas tant ;

Et l'on s'amuse au moins si l'on n'est pas content. »

Nous voilà ! mais il faut, en rimes dégagées.

Sur ce point, faire honte aux phrases ménagées

D'Olivier, qui se creuse en vains et longs efi'orts

Pour tirer nos aïeux du vulgaire des morts.

Nous sommes ignorants et ne le savons guères.

Supposant de grands noms à des choses vulgaires,

Nous n'avons pour le beau de la foule sorti

Que stupeur impuissante et grossier démenti.

Le trait léger nous manque, ou sa pointe menue

Ne pique même pas notre épaisseur charnue.

Au lieu de butiner la rosée et le thym,

Nous paissons largement, nous buvons de gros vin.

Ce qui nous fuit surtout, c'est la juste mesure....

Rien de fort, rien qui sache^ à soi-même pareil,

De l'œuvre jusqu'au bout soutenir l'artifice,

Et modérer la flamme avant qu'elle grandisse.

f( De nous, me dira-t-on, car au fond l'on s'entend.

C'est vouloir l'impossible, ici nul ne peut tant. »

Mais l'esprit en repos sur notre insuffisance.

Nous ne mettons que plus d'abandon et d'aisance

Dans les prétentions dont notre vanité

Nous dissimule un peu notre incapacité ;

Et nous voulons qu'un autre, adoptant nos programmes.

Ne soit que diamants, que rayons et que flammes.

Mais nous, si par hasard nous faisons prose ou vers,

Quand nous sommes communs nous pensons être clairs....

Après cette espèce d'introduction, Fauteur revient, par une description plus directe de la beauté du pays, à ce qu'il devrait inspirer à ceux qui l'habitent.

Rien n'est aimable et doux à l'âme solitaire Comme, au premier abord, ce petit coin de terre. Son lac, qui vous sourit partout dans le lointain Et qui répond de près dans un chant argentin ; Le salut cordial du vieillard qui regagne Sa maison adossée au pied de la montagne ;

54 SAINTK-BEUVE

De vallon en vallon un village semé,

Beaux lieux où, semble-t-il, on pourrait être aimé;

Le soir, lorsque le Jour meurt dans toute sa gloire,

L'effort dont il repousse un instant l'ombre noire,

Les changeantes couleurs de son front pâlissant,

Pour le suprême adieu son éclat renaissant,

Et la victoire enfin de la Nuit qui s'élance

Au milieu de l'espace où glisse le Silence;

Puis, le Rêve d'amour par le vent balancé ;

Sur les monts vaporeux le Songe du passé ;

Diane avec ses sœurs, du haut de l'empyrée.

Laissant tomber des plis de leur robe nacrée

Et, dans leurs pas que règle un divin mouvement,

Secouant sur le lac les feux du firmament :

O suprême harmonie ! ô nymphes immortelles !

O chœur d'éternité sur nous ployant ses ailes !

Oui, ce pays nous parle un langage bien doux.

BEAUTÉ ! BONTÉ ! quels mots il prononce «ur nous !

Il a pour nous bénir mille biens, mille charmes,

Et le don d'attacher les cœurs avec les larmes.

Hélas ! que faisons-nous de ces présents du ciel ?

Nous mêlons à plaisir notre absinthe à ce miel.

Outre la beauté, ce pays a la liberté. Qu'en faisonsnous? demande l'auteur, continuant ses tableaux satiriques, assurément peu flattés, mais qui apparemment ne manquaient pas d'une certaine ressemblance et, en tous cas, nous transportent dans ce milieu agité où Sainte- Beuve jetait un ferment de plus sans le savoir ni s'en bien rendre compte.

La Liberté nous est une mère facile ; Mais, rendant orphelin son enfant indocile.

Elle ne donne un droit, tous devraient le savoir,

Qu'à la condition de remplir un devoir

C'est en obéissant qu'on cesse d'être esclave !

Surtout, malheur au peuple, artisan de ses maux.

Chez qui la liberté s'évapore en grands mots !

Le moindre dévoûment vaut mieux que cent paroles.

Les frivoles parleurs font les œuvres frivoles.

Les esprits impuissants sont forts en quolibets....

Qu'adviendra-t-il de là, et que faut-il faire ? Que font ceux qui font ? Ici l'auteur commence à citer des noms propres.

Quel sera donc le sort de notre république ?

Il est des citoyens d'un esprit hflvétique.

Intrépides, au bien en silence voués.

Et, tout en débris même, à leur poste cloués.

Mais combien, pour un seul qui sue et se travaille,

De spectateurs glosant, jugeant, vaille que vaille !

.... Que répondre à ces criailleries ?

Agir et laisser dire. Un jour, des galeries, Cette foule, à son tour muette, s'en ira : Le bruit aura passé, le travail restera. Mais tant que d'une vie inutile et sonore Cet essaim bourdonnant peut s'enivrer encore ; Sur la fleur ou le fruit dont il est occupé. Tant que le vent du soir ne l'aura pas frappé. Qu'il s'amuse et se gonfle. Il vit d'une piqûre. Redouter son venin, céder à son injure. Ce serait, de dépit, robustes et poltrons.

Renoncer à l'été de peur des moucherons

Sans s'arrêter, les forts marchent avec audace. Fendant le noir essaim, qui rempHt tout l'espace

Et dont, malgré l'air vif soufflant du haut vallon, Ici tu n'es pas seul à sentir l'aiguillon. Laharpe, dans son temps, sur ces vertus civiques, Vit aussi s'acharner un peuple de moustiques ; Et ce grand citoyen n'aura^de sûr repos Que lorsqu'un voile noir nous cachera ses os. Vinet nous est rendu ; mais de la calomnie N'espérons pas toujours grâce pour son génie : Elle est déjà peut-être, aux endroits les plus purs. Collée et rassemblant ses poisons les plus sûrs. Il est souffrant, modeste, et sans nulle rudesse ; L'art sous ses mains jamais ne fleurit qu'en sagesse ; Eh bien, qu'on a de peine à lui laisser un peu. Sans trop l'injurier, le droit de croire en Dieu ! Et tant d'autres, Monnard dont la plume intrépide.

Dans la lutte huit ans nous a servi de guide

Tous ont droit à l'outrage : on sait mieux se vanter De les prendre en défaut que de les imiter.

Toujours armé de son fouet satirique, l'auteur en cingle en passant les Travestissetcrs, et prend même pour eux une mèche assez grosse, comme celle qui leur convenait. Je ne puis vous en montrer que quelques nœuds.

Il est une célèbre et fumeuse boutique.

C'est là qu'on a dressé la tribune bachique

Où nos plus gros parleurs, tour à tour clabaudants,

Pérorent chaque soir la pipe entre les dents

^ N'espère pas des dieux qui siègent dans cet antre, Leur verre d'une main, l'autre main sur leur ventre, N'espère pas un jour de recevoir le prix ! Juges des bons morceaux et non des bons écrits.

Leur goût est fin et sûr, leur génie est sans borne Quand il s'agit de vins de La Côte ou d'Yvorne.

Je ne veux pas citer le reste de ce passage, parce qu'il y a un nom écrit en toutes lettres, celui du géant rieur, et plusieurs pseudonymes que moi-même, qui suis de ce temps-là, ne suis plus sûr de deviner sous ce masque. Comme tout s'oublie, tout s'efface ! même ce qui nous a le plus occupé, saisi, animé, irrité, et que l'on croyait éternel; même l'injure et ceux de qui elle partait. Et n'est-ce pas heureux ! n'est-ce pas, en nous refusant ce genre de souvenirs, une grâce que nous fait notre mémoire !

Viennent ensuite, pour encourager le professeur, les noms de ceux qui suivaient son cours sérieusement et avec sympathie.

Laisse l'orgueil stupide écumer d'impuissance.

Les sots seront toujours sots par droit de naissance.

C'est un vieux privilège, au revenu mesquin,

Que ne peut extirper le soc républicain.

Mais ceux qui t'ont compris, ceux qui de ta pensée

Ont le fil dans leur âme à la tienne enlacée

Sont autrement nombreux et font un autre ^poids

Que ceux dont on a vite au plus compté les voix

Vulliemin, chaque fois avant l'heure à sa place, Sur toi fixe un regard sympathique et sagace

Et d'autres, cités plus haut, ou qui, dans le pays même, sont déjà inconnus de la génération actuelle, quoiqu'ils y fussent la fleur de la génération d'alors. La plupart ont disparu, et Sainte-Beuve aussi qui les connaissait, qui aimait à se les rappeler. Les morts vont vite, comme dit la ballade ; mais qui sait s'ils ne pensent pas à

nous plus que nous ne pensons à eux ? Pour ne pas ajouter ic i des noms où il faudrait à chacun une note, je me borne aux traits généraux, dans lesquels l'auteur caractérise, en quelques vers, le professeur, sa manière, son genre d'éloquence, le sujet du cours, et ce qui en faisait le mérite exceptionnel comme le véritable succès.

Chacun est remué bien ou mal ; on s'excite ; On change de domaine, on étend sa limite. J'en vois un qui, frappé par un coup décisif. Riant avant d'entrer, s'en retourne pensif. Tel que toi seul as pu tirer de sa chapelle Aére son esprit sans refroidir son zèle.

Tel autre te suit mieux qu'il ne suit les sermons

Dans mes sauvages vers, dans mes rimes moroses, Si je ne craignais pas d'entrelacer des roses. Vois, te dirais-je encor, sur ces bancs disputés, S'asseoir en triple rang tant de jeunes beautés. Un bouclier de fleurs se rit des épigrammes. N'a-t-on pas tout pour soi lorsque l'on, a les dames ? Jamais tels avocats ne perdent leurs procès !

D'abord on vint à toi par curiosité.

Par mode, par ennui, beaucoup par vanité. On ne te sut pas gré de ta modeste allure. On te trouvait la voix peu sonore et peu sûre. Mais la réalité de tes vivants tableaux ; Ces morts ressuscités dans leur chair et leurs os, Saint-Cyran, les Lemaître et Pascal et Montaigne ; Ces combats de géants courbés sous leur montagne ; Le disciple ignoré, mais dont tu sais encor Par un discret sentier surprendre le trésor ;

De ce drame si vrai la puissance et la grâce

Même des plats moquem's ont fait baisser l'audace.

« Il n'est pas orateur, disent en répliquant

» Ceux que tu t'es soumis ; mais il est éloquent. »

Le penseur, aux détours de ta marche furtive.

Sous tes chaînes de fleurs sent son âme captive ;

Et l'humble piété jette sur ton miroir

Un regard de douceur qui tremble de se voir.

Enfin l'auteur termine par des considérations générales sur le sort de la vérité dans ce monde, sur ses luttes, sur sa victoire, et ne craint pas d'exhorter Sainte- Beuve lui-même à la chercher toujours plus, toujours mieux.

Ici, plus d'un cœur t'aime et te sera fidèle.

Y puisses-tu venir souvent fermer ton aile !

Pour le bien, pour le vrai, d'ailleurs, n'espère pas

Autre chose en tout lieu que haines et combats,

Qu'imbéciles clameurs et farouches risées.

Toute la boue enfin des ignobles pensées.

Examine le monde au jour du Dieu vivant.

Tout cœur est un nuage emporté par le vent.

Tant qu'il est promené par l'humaine tempête.

Sans atteindre les cieux jamais il ne s'arrête.

Il faut pour qu'il s'attache et se repose, il faut

Que s'éloignant de terre il monte au roc d'En Haut.

C'est de là seulement que, féconde rosée.

Il versera des fruits sur la terre embrasée.

Au Heu de ces torrents de fumée et d'éclairs,

Dont, stérile nuée, il ravageait les airs.

Mais, d'en bas, on poursuit d'un œil sombre et rebelle

L'âme échappée au vent de la nuit éternelle ;

On voudrait la reprendre et, sous l'obscurité,

La revoir, dans le gouffre errante à son côté ;

On l'appelle, on l'insulte ; et le profond Orage

Saute dans son abîme et s'y gonfle de rage.

Jetant au pur Ether avec d'affreux transports.

Un peu d'écume, au moins, pour en ternir les bords...

Voyageur fatigué d'un monde de ténèbres,

Trop longtemps étourdi par ses vapeurs funèbres.

Dans les calmes hauteurs qui s'ouvrent sous tes pas,

Suis le divin sentier, et ne redescends pas

Sous les plis et replis de l'humaine nature,

Habile à démêler le mal et l'imposture.

Pour toi, tu n'iras plus, en simple curieux.

Ne chercher qu'un spectacle où tu peux trouver mieux

L'âme, avec son venin qui s'enfle et qui la ronge.

Avec tous ses réseaux d'orgueil et de mensonge.

L'âme, plus que le corps rebelle à s'expliquer.

Est un cadavre aussi qu'il te faut disséquer.

Ton œil est pénétrant, ta main légère et sûre.

Et jamais ton scapel ne taille à l'aventure ;

Il s'arrête, il s'enfonce aux sensibles endroits.

Et la chair palpitante a crié sous tes doigts.

Voilà, voilà ton art ! De tous les fils de l'âme

Nul ne sait mieux que toi nous débrouiller la trame

Pour les montrer au jour lentement dévidés.

Et de bien et de mal diversement brodés.

Mais au soleil divin dans toute sa lumière,

du'ils découvrent leur forme et leur couleur entière,

Pénétrés, consumés par ce jour rayonnant.

Et qu'il les purifie en les illuminant !

Qiiand tu passes de même un doigt que rien n'effraie

Sur le secret ulcère ou la honteuse plaie.

SOUVENIRS 6l

Que dans ton autre main tu puisses nous offrir

Cette coupe où le ciel a de quoi nous guérir !

Ne cherche que le ciel quand tu creuses la terre

La terre vainement veut se cacher du ciel.

Il est son jour, son pôle et son maître éternel.

Elle le fuit, le craint ; mais il la cherche et l'aime,

Et lui garde sa place au sacré diadème.

Il faut qu'elle y retourne. Et nous qui, dans la nuit,

Dans la nuit de nos cœurs, voyons le ciel qui luit.

Prêterons-nous l'oreille au rire de ténèbres.

Dont la terre, égayant ses vanités funèbres.

Incessamment poursuit l'austère Vérité,

Dès qu'elle se présente à l'homme épouvanté ?

Dans le cirque sanglant de ce monde en délire,

Vérité I Vérité ! tu fus toujours martyre.

Et, quand les spectateurs sont petits et bavards,

A défaut de lions on te jette aux renards.

Mais, lorsque sur l'arène où tu leur es livrée.

Aussi bien qu'il l'a pu chacun t'a dévorée.

Ignorant quelle flamme en toi brûle leur sang.

Ils te voient reparaître et leur percer le flanc,

T'élancer à la vie et plus jeune et plus belle.

Pour remonter aux cieux, ta patrie immortelle.

Sur le sable, à côté de tes membres épars,

Ils gisent pêle-mêle, et loups et léopards ;

Tandis que, retournant aux sphères inconnues.

Vérité ! Vérité ! tu planes sur les nues.

Cette allocution finale était certainement d'un ami, d'un homme qui voulait, qui rêvait pour Sainte-Beuve un rôle même plus haut que celui qu'il a, d'ailleurs, si brillamment soutenu.

Quant à l'épître dont je viens de vous citer les principaux passages, sinon les plus guerroyants, elle était déjà imprimée et tirée en feuilles lorsque l'auteur eut scrupule de la publier sans avoir l'agrément de celui auquel elle était adressée. Elle lui fut donc, soumise. Sainte- Beuve en prit connaissance, en dit du bien, mais laissa voir clairement que la publication ne lui en serait pas agréable. Mieux que l'auteur il connaissait le public, ce que le public devait être à Lausanne comme ailleurs, et savait qu'on ne le ramène pas en le heurtant, qu'on l'excite au contraire. Peut-être craignait-il aussi davantage une lutte ouverte, surtout dans un pays étranger dont le terrain lui était mal connu, et peut-être encore ne voulaitil pas se prononcer sur le rôle qu'on lui indiquait à la fin. L'auteur renonça donc à son œuvre, toute l'édition fut supprimée, et je crois bien qu'il n'en existe pas trois exemplaires complets : avis aux collectionneurs.

Le cours, du reste, ne rencontra pas d'autre mésaventure, et affermit de plus en plus son succès. A voir le fond tout sérieux, religieux, du sujet, quelques personnes s'étaient imaginées que Sainte-Beuve avait dû prendre un secret penchant pour les croyances qu'il analysait et pénétrait avec tant de justesse et de profondeur. C'était aller trop loin. « Loin de là, rapporte l'historien de Vinet, M. Rambert : il riait sous cape et se gaudissait, dit-on, de la simplicité provinciale de ces bonnes âmes qui croyaient déjà le tenir et rêvaient la gloire de sa conversion. » Le gaudissait (|ue lui attribuaient ces on-dit, je crois, est de trop, quoi qu'aient pu supposer quelques contemporains. Le fait vrai, dont Sainte-Beuve ne se

cacha jamais, c'est qu'il respectait, qu'il admirait ces fortes croyances, mais qu'alors même il ne s'y rangeait, ne s'y rendait pas.

Peut-être fut-il, à de certains moments, ébranlé, comme on croirait en surprendre la trace dans quelques-unes de ses poésies de ce temps-là :

O mon âme disais-je, ayons fidèle attente...

Pauvre orage de l'âme où donc est ta rigueur ? Qu'as-tu fait de tes flots, orage de mon cœur

O doux chemins tournants, ô verte haie en fleur, Soyez tout mon sentier, et ramenez ma vie ^

Ce n'étaient là, ce ne furent du moins que des ébranlements. Il n'était pas pour des croyances positives, sans être alors aussi affirmativement contre qu'il le fut plus tard. Mais à Lausanne déjà, c'était une illusion que de le vouloir pousser au delà de cette limite de scepticisme, parfois plus affirmatif, je le répète, que le scepticisme ne doit l'être, sous peine de n'être plus réellement. Cette illusion resta longtemps encore, à l'état d'espérance du moins, chez quelques personnes de mérite, qui, malgré tout, voulaient croire que Sainte-Beuve ne resterait pas toujours en dehors de ces doctrines qu'il avait si bien exposées et contre lesquelles au fond, suivant ces personnes, tout en les niant, il se débattait. Mais en général, sa profession de foi, ou plutôt de doute sur ces doctrines, mit entre lui et la partie catégoriquement religieuse de son public sérieux, une sorte de petite barre

^ ^oUs et sonnets, pag. 422, 430 et 458.

invisible ou de ligne de démarcation, alors peu sensible, mais qui se manifesta davantage par la suite. A propos de ses jeunes auditeurs des deux sexes, « il y eut, a-t-il écrit plus tard dans V Appendice déjà cité, l'année suivante plus d'un mariage et quelques fiançailles dont on faisait remonter l'origine à ces réguliers et innocents rendez-vous que mon cours avait procurés. » Sur le moment même il disait, en manière de jeu de mots, qu'il aurait dû terminer son cours par ô Hymen! et non par Amen! comme on aurait volontiers feint de s'y attendre dans le camp ennemi.

M. Othenin d'Haussonville, dans une série d'articles publiés par la Revue des deux mondes^ dit qu'à Lausanne Sainte-Beuve était encore « jeune et rêveur. » De quelque rêverie que l'entende M. d'Haussonville, Sainte- Beuve n'avait guère le temps de s'y livrer. « Je m'emfermai, a-t-il écrit lui-même, ne voyant jamais personne jusqu'à quatre heures du soir, les jours où je ne faisais pas cours, et jusqu'à trois heures les jours où je professais. Ma leçon était de trois à quatre heures. J'en faisais trois par semaine, et le nombre total des leçons fut de quatre-vingt -une. Tout l'ouvrage fut construit et comme bâti durant cette année scolaire. » Cette étude biographique par M. d'Haussonville est d'ailleurs intéressante et assez complète en son genre. L'auteur suit Sainte-

Beuve pas à pas, mais surtout dans ses ouvrages; il ignore les dessous et les entre-deux. Il y a là aussi une revanche de cet « état-major des salons, » avec lequel Sainte-Beuve avait fini par se brouiller. En somme, et en bien comme en mal, c'est un écrit gentilhomme, avec quelques mots çà et là, entre autres sur Lausanne, qui ne le sont pas.

Sauf de courtes promenades, comme je Tai dit, de rares visites, la vie de Sainte-Beuve avait été toute à son cours, toute de travail et de réclusion, sans incident qu'il vaille la peine de noter. L'un pourtant l'amusa beaucoup, à cause d'une méprise de sa mère. Il avait dû essuyer une de nos fortes bises, si forte qu'elle avait emporté plusieurs cheminées. Il avait écrit le fait à sa mère. La bonne dame, au lieu de « cheminées, » lit « chemises, » et lui répond : « Mon pauvre enfant! tes chemises ont donc été emportées, et te voilà nu comme un petit saint Jean. » Sainte-Beuve riait... riait! Un trait de mœurs qui le frappait comme contraste avec les habitudes françaises, et dont il témoignait parfois un bizarre étonnement, c'est que dans notre pays on jurât si peu; il était presque pour en accuser un manque d'énergie et de caractère.

Il avait bien peu vu Lausanne et ses environs, bien peu parcouru l'infinie variété de ses sites, pendant un si assidu et si absorbant travail. Cependant nous lui en avions fait connaître une partie, et il admirait vivement cette belle, riche et grande nature, mais toujours à sa façon. Je me souviens qu'un jour, nous promenant sur les pentes qui dominent le lac, je m'écriai tout à coup :

66 SAINTE-BEUVK

« Quoi! vous ne dites rien! comment, devant une telle beauté, pouvez-vous rester si tranquille! — Voyez! fit-il en me montrant du doigt la chaîne des Alpes de Savoie, si purement, si parfaitement répétée par les eaux transparentes qu'on eût dit deux chaînes exactement pareilles, mais réunies et soudées, l'une se dressant dans les airs, l'autre plongeant sous les flots, de sorte qu'elles figuraient ainsi comme un clocher gigantesque tombé de quelque cathédrale, et à demi couché dans le lac. Cet effet singulier et grandiose avait échappé à mon admiration plus expansive, mais non pas à la sienne, plus curieuse et plus réfléchie. »

Un de ses points favoris de promenade était les bois de Rovéréa, au-dessus de Lausanne. Il y avait là, à l'entrée d'une prairie, un très grand et très vieil orme, qui n'y est plus aujourd'hui; mais j'en retrouve encore le souvenir dans un de ces sonnets qu'il s'amusait à rimer pour se délasser de son cours, comme le lui permettait mieux le peu d'étendue de ce genre de composition.

• Etrange est la musique aux derniers soirs d'automne Quand vers Rovéréa, solitaire, j'entends Craquer l'orme noueux et mugir les autans Dans le feuillage mort qui roule et tourbillonne...

C'était bien là en effet Y orme noueux^ tel qu'il me semble le voir à sa place vide.

Un autre endroit qui lui plaisait beaucoup, c'était ce gracieux penchant tout coUvert d'arbres fruitiers, qui, à l'orient de la ville, descend de la route et aujourd'hui du chemin de fer jusqu'au lac. Il y a là un petit étang

naturel, bas, circulaire et ombragé, l'étang de Chamblande, dont Sainte-Beuve était tout particulièrement charmé, je crois bien un peu à cause de son nom, dans lequel il croyait retrouver le latin campi hlandi, ou la fontaine de Blandusie d'Horace. Il n'y craignait pas même, pour tout dire, les grenouilles qui, les soirs d'été, faisaient de cet étang leur salle de concert. Sans aller aussi loin que Mickiéwicz, dans son poëme de T,haddétts\ où l'exilé polonais, soupirant après sa patrie, pousse ce cri bizarre, mais que la situation rend expressif et vrai : « Oh! que les grenouilles de mon pays chantent bien! » Sainte-Beuve mit dans un de ses sonnets :

Les reinettes en chœur de l'étang de Chamblande.

Il n'avait pas entendu ou du moins n'avait pas noté à Lausanne d'autres coassements que ceux-là.

Son cours terminé, il repartit pour Paris; mais un voyage en Italie nous le ramena, et il passa de nouveau quelques jours avec nous à Aigle et à Lausanne, où il fit la connaissance de Mickiéwicz, qu'on venait d'y appeler à la chaire de littérature latine, et de M. Melegari, plus tard professeur d'économie politique et qui, de réfugié, est devenu aujourd'hui sénateur et ministre du royaume d'Italie près la Confédération suisse. Il continua les relations qu'il avait déjà formées dans notre ville, surtout celles avec Vinet, dont lui-même a dit : « Le grand, l'incomparable profit moral que je retirai du voisinage de M. Vinet et de mon séjour dans ce bon pays de Vaud, ce fut de mieux comprendre, par des exemples vivants ou récents, ce que c'est que le christianisme in-

térieur; d'être plus à portée de me définir à moi-même ce que c'est, en toute communion, qu'un véritable chrétien, un fidèle disciple du Maître, indépendamment des formes qui séparent. Etre de V école de Jésus-Christ : je sus désormais et de mieux en mieux ce que signifient ces paroles et le beau sens qu'elles renferment. » Sur ces relations dont il a toujours parlé jusqu'à la fin avec un afi'ectueux respect, on trouvera des détails encore plus intimes et des lettres de Sainte-Beuve qui les confirment dans le livre de M. Rambert, Alexandre Vinet^ histoire de sa vie et de ses ouvrages ^ le plus intéressant, et le plus complet qui ait paru sur cet esprit d'élite et ce grand homme de bien. A Genève également, il connut dès ce temps-là quelques hommes marquants de cette ville, entre autres notre excellent ami, M. Edouard Diodati- Vernet, auteur d'un ouvrage original sur le christianisme et de la traduction des discours de Chalmers sur l'astronomie. Jusqu'à la fin, quand il me demandait des nouvelles de personnes qu'il avait connues en Suisse, même de celles qui n'appartenaient point aux lettres, on les sentait gravées et bien placées dans son souvenir.

Je le conduisis chez mon père, dans notre petit village d'Eysins, dont le nom tout obscur n'en a pas moins eu l'honneur de figurer dans ses vers :

Paix et douceur des champs, simplicité sacrée I Je ne suis que d'hier dans ce repos d'Eysins, Et déjà des pensers plus salubres et sains M'ont pris l'âme au réveil et me l'ont pénétrée.

Libre de soin cette fois, il y faisait des promenades et des sonnets à travers champs, et, quand il était las, se couchait tout de son long en pleine et haute fleur d'esparcette ou de sainfoin, où l'on retrouvait, profondément marquée, la trace de son gîte, à la grande stupéfaction, — plus qu'à la stupéfaction! — de mon père et de nos voisins campagnards, qui ne lui en témoignèrent cependant jamais rien. Lui ayant montré un chemin et un pont qui avaient été une grosse affaire, pour laquelle avait travaillé mon grand-père, alors syndic, il fut frappé de ce trait de notre vie communale, et en nota aussitôt le souvenir dans un de ses morceaux daté du village même où il l'avait appris.

On sort ; le soir avance et le soleil descend ;

Le Jura déjà monte avec son front puissant ;

On traverse vergers, plantage sans clôture,

Négligence des prés qu'enlace la culture.

On arrive au grand pont que projeta l'aïeul,

— Vainement, — que, syndic, le père acheva seul.

Puisque nous en sommes à feuilleter celles de ses poésies que lui inspirèrent les lieux et les choses de notre pays, indiquons encore sa réponse aux étudiants de Lausanne, qui, lors de son arrivée, l'avaient reçu par un « chant de bon accueil ef d'hospitalité. » Sa réponse, malgré un sujet si spécial et de circonstance, renferme de belles images et de nobles pensées :

Pour répondre à vos vers, à vos chants, mes amis ; Je voulais, plus rassis de ma prose, et remis.

Attendre au moins les hirondelles ; Je voulais, mais voilà, de mon cœur excité, Que le chant imprévu de lui-même a chanté

Et vers vous a trouvé des ailes.

Il a chanté, croyant dès l'hiver au printemps, Tant la neige à vos monts, à vos pics éclatants

Rit en fraîcheurs souvent écloses ; Tant chaque beau couchant, renouvelant ses jeux, A tout ce blanc troupeau des hauts taureaux neigeux

Va semant étoiles et roses...

... Je les aime ces lieux ; J'en recueille en mon cœur l'écho religieux

S'animant à vos voix chéries, A vos mâles accords d'Helvétie et de ciel ! Car vous gardez en vous, fils de Tell, de Davel,

Le culte uni des deux patries.

Oh ! gardez-le toujours, gardez vos unions ; Tenez l'œil au seul point où nous nous appuyons

Si nous ne voulons que tout tombe.

La mortelle patrie a besoin pour durer, D'entrer par sa racine, et par son front d'entrer

En celle que promet la tombe...

Vers la fin, il fait allusion à la perte alors récente de ( jeune poëte, Frédéric Monneron, dont seulement quelqui mois auparavant il avait cité les beaux vers.

Et si quelqu'un de vous, poëte au large espoir. Hardi, l'éclair au front, insoucieux de choir.

S'il tombe, hélas ! au précipice, Gardez dans votre cœur, au chantre disparu, Plus sûr que l'autre marbre auquel on avait cru.

Un tombeau qui veille et grandisse...

Ainsi, après la petite couronne de début que Sainte- Beuve lui avait tressée dans son article sur M. Vinet, c'était déjà la dernière, celle du tombeau.

D'Aigle où dans ce grand voyage il fit un nouveau séjour, je le menai aux Agîtes, haut pâturage situé en esplanade sur le lac et, comme le préau d'un château fort, au pied des tours d'Aï. Il s'y contenta très bien du fenil d'un chalet pour son gîte et son lit. Le lendemain, je lui fis grimper les longues pentes qui aboutissent au créneau colossal formé par ces deux tours de rocher nu, et j'entrepris même de le faire arriver jusque dans leur entredeux, d'où l'on a une magnifique vue, d'un côté sur la nappe bleue du Léman, de l'autre sur la chaîne des hautes Alpes et leurs blanches cimes. Tout au haut, la pente descendait fort droit et fort raide jusqu'à un petit lac dont l'azur verdâtre scintillait vaguement sous nos pieds dans la profondeur. Comme je m'étais un peu trompé de chemin, et cela d'autant mieux qu'il n'y en avait point de tracé, nous eûmes un moment difficile, où celui dont je m'étais institué le guide n'eut pas trop, pour franchir ce pas scabreux, de ses ongles de critique. Enfin, parvenus dans l'embrasure du créneau : « Non! s'écria-t-il en jurant et frappant du pied sur le terrain cette fois plat et soHde, non, cela, ce n'est pas vivre ! » En vers, il me dit plus doucement la chose dans le sonnet qui commence ainsi :

Pardon, cher Olivier, si votre alpestre audace Jusqu'aux hardis sommets ne me décide pas...

De là, nous descendîmes par une gorge pierreuse dans

la belle et profonde vallée des Ormonts; nous allâmes d'abord nous loger à la Comballaz, peu éloignée du charmant petit lac Lioson, tout fleuri sur ses bords et jusque dans ses ondes, semées de bouts de rocher qui y forment des îlots verts. Je voulus aussi le lui faire voir, et nous nous mîmes en route. Mais comme nous allions y arriver, voyant se redresser les pentes et se souvenant de celles de la Tour d'Aï, il ne voulut jamais faire un pas de plus, quoi que je pusse lui dire pour l'y décider. « C'est en vain, me dit-il, que vous xi^ arraisonnez si bien, je retourne à notre auberge. » Nous disputâmes ainsi assez longtemps, au bruit d'une cascatelle tombant et dégringolant sur les rochers voisins, d'où elle mêlait sa voix à la nôtre et avait l'air de prendre part à notre dispute, mais pour se moquer de nous. Enfin, je fus obligé de me soumettre, et de plus, ce qui peint assez bien sa fougue et sa ténacité de volonté, s'étant mis aussi en tête que j'avais grande envie de voir ce lac que j'avais vu plus d'une fois et où je n'allais que pour lui, il me força de pousser jusque-là, et de le laisser redescendre tout seul. Je me hâtai de revenir et le trouvai à l'auberge, un mouchoir blanc autour du front, et déjà^en train de faire des vers, dans ses « humeurs véreuses, » comme les appelait plaisamment sa mère, qui le laissait absolument libre, même de faire des vers, mais qui, sachant la vie, estimait sans doute assez peu ce métier; je lui contai qu'en chemin j'avais été subitement pris d'amitié par une chèvre errante, comme cela est arrivé à tous ceux qui ont voyagé dans les montagnes, et que j'avais eu mille peines à m'en débarrasser. L'aventure lui plut^

il la rima sur l'heure; vous la trouverez aussi dans ses œuvres poétiques, telle que je la lui dis au moment même, et bien plus complètement, bien mieux surtout que je ne pourrais vous la rapporter.

Sa mère, dont je viens de citer le mot comiquement dédaigneux sur son occupation la plus chère, disait aussi de lui, de ce que sa vie pouvait avoir d'aventuré : « Qu'il me rapporte seulement ses deux oreilles, je ne lui demande pas plus, je serai contente. » C'était une femme déjà âgée, mais le corps et l'esprit sains, et d'un caractère original, sans aucune affectation de langage ni de pensée. Un jour, à Paris : « Venez, dit-elle à M"^« Olivier qui lui faisait visite, que je vous montre quelque chose! » Elle la conduit devant un grand lit qui avait l'air complètement garni et monté. Elle soulève la couverture. Tout le cadre du lit était rempli d'une haute pile de livres bien entassée et nivelée. C'étaient ceux qu'on 'envoyait de toutes parts à son fils. Ne sachant où les mettre dans sa petite maison peu espacée, elle avait imaginé, dit-elle, d'en faire cette espèce de matelas, sur lequel, bien entendu, elle n'invitait personne à se coucher.

Dans le bas de la vallée des Ormonts, au Sépey, par où nous devions revenir à Aigle, je fis faire à Sainte- Beuve la connaissance d'un notaire, ce qui n'est ni rare ni difficile, mais celui-ci avait de plus la passion des vers ou du moins d'en faire. Il s'appelait Dormond, comme si ses ancêtres étaient partis en leur temps de cette vallée où leur descendant se trouvait de nouveau confiné. Il avait des traits prononcés, une assez belle tête brune et bouclée ; mais il la portait malheureusement sur un corps

chétif et contrefait. C'étaient une nature et aussi une vie disgraciées. Entre autres morceaux, il nous dit en avoir un, toujours de sa composition, intitulé : Un quart d^heure de chagrin. « C'est long, » ajouta-t-il aussitôt. Nous le prîmes, comme il paraissait d'ailleurs l'entendre lui-même, de la longueur du morceau et non pas du chagrin, en sorte que je ne jouai pas à Sainte-Beuve le mauvais tour de l'en faire juger. Il nous disait aussi : « J'aime bien la poésie, mais item il faut vivre! » Cet item par lequel le notaire se retrouvait encore dans le poëte, amusa mon compagnon de voyage, qui -s'en est souvenu et le cite quelque part. Le pauvre Dormond ne l'a sans doute jamais su. La visite de Sainte-Beuve avait dû être un événement dans sa vie, mais ne pouvait rien changer à sa position, qu'il n'eut pas le talent ou l'adresse d'améliorer. Seul, sans famille, n'ayant pu s'en faire une, rebuté et raillé qu'il était par les jeunes filles du village, ne sachant pas s'y prendre avec les montagnards et se vengeant sur eux de son abandon par . des chansons satiriques, il finit par changer de religion et se faire moine à l'abbaye de Saint-Maurice en Valais. C'est là ou ailleurs, je ne sais, qu'il est mort. Destinée mélancolique et bizarre, dont il est curieux de retrouver une trace, si fugitive qu'elle soit, dans celle du prince de la critique, dans les mille récits de celui qu'on pourrait appeler le Plutarque de la littérature.

Tel était Sainte-Beuve, en ces temps de jeunesse encore, mais touchant déjà à une maturité qui ne s'est pourtant tout à fait révélée que bien des années après. Autant que j'ai pu le voir (et sur plus d'un point ça a été

d'une façon rapprochée et intime), tel était en lui, à cette époque, un de ces hommes divers que sous le même homme il disait avoir été successivement, suivant le mot que je vous ai rapporté de lui au commencement de cette étude.

Pour essayer d'en rassembler les traits épars, vousmême, dans ce qui précède, avez dû le voir à peu près ainsi : alerte, non-seulement d'esprit comme il le fut de plus en plus jusqu'à la fin, mais aussi de corps, quoiqu'il n'en supportât pas si bien, n'en aimât pas autant les grandes fatigues ; se livrant du moins à un certain mouvement extérieur, auquel l'intérêt de sa santé aurait dû l'empêcher de renoncer aussi complètement qu'il le fit de proche en proche; allant, venant, marchant (la marche lui était absolument nécessaire, et c'est le seul exercice qu'il prit le plus longtemps qu'il put, mais, à la fin, seulement dans les rues) ; voyageant même, , tandis que pendant ses vingt dernières années il ne quitta presque pas Paris; laborieux, mé-thodique, jusqu'à écrire d'abord en prose, comme Boileau, le plan et le détail de ses poésies, pour l'une du moins je l'ai vu; singulièrement réglé et ordonné dans son travail, faisant et observant strictement chaque jour la part du travail et des distractions, même du plaisir; tenace, obstiné, entêté même, emporté parfois; le front sous sa petite calotte de velours noir que plus tard il ne quittait guère, mais déjà beaucoup dégarni de cette forêt de cheveux roux que je lui avais vue en 1830 et qui existe encore dans son médaillon par le sculpteur David d'Angers; n'en étant pas plus bbau (il ne l'était, ai-je dit, ni ne prétendit jamais l'être).

mais la figure se dégageant mieux, prenant mieux son caractère définitif; les yeux très beaux, de regard surtout, quand ce regard vous y avait rendu attentif, et une grâce, une finesse, un attrait tout particuliers dans le sourire; ce sourire moins serré, moins sur ses gardes qu'il ne le devint plus tard alors même qu'il semblait se laisser aller et se livrer davantage, ayant une pointe et un son de rire moins métalliques, étant peut-être moins fréquent et moins vif, mais plus ouvert, plus facile, venant plus du dedans; enfin, si vous avez lu son Port-Royal et ses œuvres du même temps, vous pouvez voir Sainte- Beuve déjà alors chercheur, creuseur jusque dans sa poésie, voulant tout examiner de près, les détails, le fond, le revers et l'envers; passionné du vrai et de la réalité historique, fouillant, recueillant tout afin d'y parvenir, et pouvant dire comme le Poussin : « Je n'ai rien négligé. »

Ce n'est, du reste, pas tant l'auteur, mais plutôt l'homme que nous cherchons à saisir et à suivre. Cet homme toujours le même et toujours changeant comme nous tous, nous le retrouverons encore à d'autres égards.

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