‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 7 sur 75 · NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE XXVII · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE XXVII

nairement ce qu'elles ont de mieux, et c'est de bon augure, car le refrain est l'âme de la chanson. En voici un qui a de l'ampleur et du souffle :

Couronne-toi de chênes verts, O Liberté, respire dans mes vers.

Cependant une nouvelle arène allait s'ouvrir devant lui et le conduire à la publicité. L'académie avait coutume de proposer aux étudiants des sujets de concours, et des prix modestes encourageaient les meilleurs travaux qui répondaient à cet appel. Les questions à traiter étaient prises dans tous les domaines de la science. En 1825, sur le vœu exprimé par M. Monnard, on y ajouta un concours d'éloquence et un de poésie. Le sujet de poésie fut naturellement : La Grèce régénérée ; pour celui d'éloquence, on avait choisi les Devoirs de la jeunesse studieuse e?wers la patrie, Olivier présenta au concours de poésie une pièce intitulée Marco Botzaris, à laquelle on reprocha, de même qu'à une autre pièce, \ Hellène^ envoyée par M. Fréd. Chavannes, de ne pas embrasser le sujet dans son ensemble, de chanter « une victoire des Grecs, » plutôt que « la Grèce régénérée; » mais on en loua le style, et Ton se plut à signaler certaines strophes qui annonçaient un vrai talent; une entre autres qui passe et repasse au travers de la pièce comme un refrain chantant et mobile :

O mère des héros, ô Grèce des vieux temps, Soulève ton linceul et brise enfin ta tombe ! Ils ne sont pas finis tes destins éclatants. Il faut, il faut encor que le grand roi succombe...

O Grèce des vieux temps, Soulève ton linceul et brise enfin ta tombe.

Le résultat du concours fut proclamé avec une solennité jusqu'alors inconnue. On convoqua non-seulement

les étudiants, mais aussi le public, dans la grande salle ■ dite de la Bibliothèque, et le professeur Monnard se chargea de lire un rapport développé sur les pièces couronnées. Cette lecture achevée, on ouvrit les plis cachetés qui renfermaient les noms des auteurs. Profonde fut l'émotion de Juste Olivier : « Ce jour, écrit-il à ses parents, pourrait avoir une grande influence sur ma destinée ; il pourrait être le commencement d'une destinée plus brillante, mais moins heureuse. » Que craint-il ? Il n'en sait rien, et il supplie ses parents de n'en parler à personne ; ce sont des mots qui lui échappent, et qu'il n'est pas le maître de garder pour lui ; il ne saurait véritablement pas en donner une explication précise. En même temps, il faisait cadeau à son père de l'argent de son prix, cent francs anciens (150 fr. de France). « Cet argent était sacré, disait-il, et s'il le lui donnait, c'est qu'il voulait en faire un bon usage. » Sa mère reçut en dépôt la couronne de laurier qu'on lui avait, dit-il, « plantée sur la tête en pleine séance académique. » A quarante ans de là, après la mort de cette excellente femme, Olivier en retrouva quelques feuilles qu'elle avait religieusement conservées.

En 1828, une nouvelle occasion se présenta ; l'académie proposa Julia Alpinula pour sujet du concours de poésie, et maintint pour prix d'éloquence la question précédemment posée. Olivier se présenta cette fois aux deux concours ; il remporta le prix de poésie, et obtint pour l'éloquence un très honorable accessit. C'est peutêtre le moment le plus brillant dans la vie d'étudiant de Juste Olivier. Il remportera encore une couronne, mais disputée, et dont la critique aura déchiré quelques feuilles. Celle-ci est intacte. La pièce, sans doute, n'est pas sans défauts, et le rapporteur, M. Monnard, les voit fort bien; mais il voit mieux encore les beautés; il se réjouit à la pensée d'un talent dont les promesses sont déjà

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si riches ; il lit les vers d'Olivier en homme désireux de les faire valoir, et les camarades du jeune poëte sont fiers de le voir compris par ses maîtres comme il l'est par eux-mêmes.

Il y avait un progrès considérable de Marco Botzaris à Julia Alpinula. Dans le premier de ces deux poëmes, tout se réduit à une certaine effervescence poétique servie par un talent de versification déjà facile. Dans le second, nous avons un poëme, un vrai poëme, et des pages entières belles de pensée, de style et de mouvement.

La scène du début, qui comprend à elle seule la plus grande partie du premier chant, est d'une simplicité vraiment épique. Alpinus, assis devant l'antique et large cheminée , annonce au vieux barde Hélik son prochain départ. A la tête des guerriers helvétiens , il prendra en main la cause de Galba , et marchera contre Cécina, le féroce lieutenant de Vitellius. Le barde l'écoute d'un air sombre. En vain Alpinus lui expose ses motifs et lui recommande Julia , sa fille bien-aimée, Hélik ne voit que la honte et l'esclavage de l'Helvétie. Que lui importent Galba ou Vitellius ? Il fut un temps où les Helvétiens n'avaient point de maître et vivaient libres dans leurs forêts et sur leurs montagnes. Il répond fièrement à Alpinus, et les deux vieillards demeurent l'un à côté de l'autre, silencieux et froids , roulant dans leur cœur de sombres pensées de colère.

Soudain l'on entendit, au milieu du silence , Un bruit léger, le long du corridor immense , Où semblait se glisser un pied jeune et furtif. D'un voile aux vastes plis le frôlement plaintif Effleurait par moments le marbre noir des dalles ; Mais les pas s'approchaient. Des voûtes colossales Une faible clarté blanchissait les parois. — « Mon père, je suis là, » dit une douce voix,

Et d'une lampe d'or, aux lueurs parfumées, Protégeant de la main les mèches enflammées, Julia se présente aux yeux des deux amis.

Elle s'assied entre eux , et demande doucement à son père la cause du chagrin qui le ronge. Ne peut-elle pas l'adoucir ? La lyre est là, suspendue aux vieilles murailles. Elle chantera si cela peut distraire le vieillard. Alpinus, heureux de voir l'entretien se détourner de projets qu'il n'a point encore avoués à sa fille, va lui-même détacher la lyre. Le barde l'a bientôt accordée, et la prêtresse d'Aventia commence :

Elle dit du Léman les verdoyants rivages ; Le Jura gracieux et les Alpes sauvages ; L'onde qui se soulève et tombe tour à tour ; Et la voile qui brille aux premiers feux du jour ; Et ce grand roi des monts levant sa blanche tête Au-dessus du nuage où gronde la tempête.

Ainsi, de l'Helvétie admirant la beauté^

fulia célébrait ce pays enchanté.

De ma patrie, hélas ! que ne puis-je, comme elle.

En des vers inspirés faire un tableau fidèle I

O profondes forêts, ô monts silencieux,

O ruisseaux, ô torrents, ô lacs, miroirs des cieux.

Blanches maisons, au loin sut les coteaux semées ,

O souvenir de gloire, ô rives tant aimées.

Ruines, vieux châteaux, contes de nos bergers.

Dont ils ornent, le soir, leurs récits mensongers ,

N'aurez-vous donc jamais un chantre populaire ?

Toute cette partie est excellente, simple, noble, pure de style, et relevée parfois de fort beaux vers, témoin ceux où le vieux barde prophétise la prochaine ruine de Rome :

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Rome baisse, et bientôt Les peuples réunis vont dans un même assaut, Comme une vaste mer amoncelant son onde, Engloutir en passant cette reine du monde.

Ce poëme ne dénote pas seulement un talent remarquable, mais encore un esprit sérieux et chercheur. Il n'y a nulle part étalage d'érudition, et cependant l'on sent que l'auteur a pris la peine de remonter aux sources et s'est préoccupé de la couleur locale. Il peint un certain temps et de certaines mœurs. L'historien perce sous le poète.

Cet esprit de gravité se fait aussi sentir dans les rapports d'Olivier avec ses camarades. Nommé président de la Société de Zofingue, il signale son entrée en fonctions par un discours qui roule tout entier sur cette idée que la vie doit être pour l'homme une chose sérieuse, une œuvre de réflexion, que cela est vrai pour le jeune homme aussi bien que pour l'homme fait, et doublement vrai pour les futurs citoyens d'une vieille république. Il ne veut point bannir les chants et les gais propos d'une société d'étudiants vaudois; il ne nourrit aucun sentiment hostile contre la « joyeuse clôture » de leurs longues séances ; mais à chaque chose sa place, et le travail avant le plaisir. « Ce n'est pas, dit-il en terminant, la main de celui que vous appelez le poëte qui arrachera jamais le bouquet fleuri, terme encourageant d'une route quelquefois un peu fatigante. Mais jeune comme vous, taxé même par ses amis d'un grain de folie, c'est lui cependant qui a voulu voiis dire qu'// faut de la raison. »

On retrouve le même esprit dans le discours, tout pénétré d'un patriotisme ardent, écrit en vue du prix d'éloquence. Cependant ce jeune homme si sérieux aurait eu besoin parfois qu'on le prêchât lui-même, car il avait ses

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heures de découragement et ses tristesses amollissantes. Ici apparaît cette nature de poëte, inquiète, impressionnable, agitée de sourds pressentiments, soumise à de mystérieuses influences. On la voit percer dans ses lettres les plus anciennes, dès l'âge de quinze ou seize ans. Il a le mal du pays en songeant à Eysins, et il se sent pris de terreur en voyant s'ouvrir devant lui une autre carrière que celle qui a fait le bonheur de ses ancêtres : « Ah ! mes parents, s'écrie-t-il, pourquoi l'avez-vous fait? » Et le père de répondre par des encouragements et des exhortations : « Dès qu'on prend un état, quel qu'il soit, il faut y aller de cœur et de joie. » Le fils tâche de suivre le conseil de la sagesse paternelle ; mais sa nature est la plus forte. Les accès de noir, les appréhensions, les tourments intérieurs redoublent lorsque s'engage, dans le secret de sa conscience, un conflit entre sa vocation ecclésiastique, but où tendent les vœux des parents, surtout d'une mère tendrement aimée, et sa vocation littéraire, la seule vraie, celle de la nature. Un de ses professeurs, auquel il fit part de ses craintes, crut qu'il ne s'agissait que de quelques doutes, et l'engagea à persévérer. Juste répondit que c'était précisément parce qu'il croyait, parce qu'il était chrétien, qu'il s'effrayait à l'idée d'avoir charge d'âmes. Ces scrupules, bien loin de se dissiper, devinrent de plus en plus vifs. Cependant il ne considérait pas d'un œil plus tranquille la vocation littéraire, vers laquelle tout le poussait. Elle lui causait de même une sorte d'effroi. Aussi ne peut-il assez conseiller à son frère Urbain de prendre garde à l'abîme qui borde le sentier fleuri de la poésie. Qu'il lise des vers, mais qu'il ne se laisse pas aller à la manie d'en faire ! C'est un conseil d'ami et de frère aîné, qui regrette bien de n'avoir eu personne, dans le temps, pour l'avertir.

Soudain un rayon de lumière perce et dissipe ces mé-

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lancolies précoces. Le poëte a rencontré une âme digne et capable de le comprendre ; il a une sœur en poésie. Cette sœur se nommait M^^^ Caroline Ruchet. Elle appartenait à une des meilleures familles de la partie orientale du canton, d'Aigle et de Bex, et avait rapidement acquis, grâce à d'heureux essais poétiques, une réputation de talent, que rehaussait l'éclat de sa rare beauté.

M^^^ Caroline Ruchet est devenue M"^^ Olivier, elle a survécu à son mari, et, dans son deuil, elle n'a d'autre ambition que d'être oubliée. Il faut bien cependant dire le nécessaire. Ce qui, chez elle, frappa et du premier coup gagna Juste Olivier, ce fut le charme d'une nature ouverte, qui s'abandonnait avec confiance à toutes les inspirations généreuses et n'avait pas de ces retours sur ellemême, craintifs et douloureux. La franchise du mouvement faisait le mérite de la plupart des vers déjà connus de M}^^ Ruchet ; ce n'était pas cherché, travaillé, étudié ; c'était venu, et l'on voyait clair tout au travers de l'âme d'où ils semblaient s'échapper aussi naturellement que le parfum s'échappe des fleurs. Elle en avait composé de fort beaux, entre autres ceux-ci sur la première communion.

O souvenir de paix^ de bonheur et d'amour !

Ramène dans mon cœur le calme de ce jour,

Où, consacrant à Dieu ma timide jeunesse,

Contre tous les dangers j'implorais sa tendresse !

Ces dangers, mon amour les bravait sans effort.

Au bras de l'Eternel je confiais mon sort.

« Dieu tout bon, lui disais~je en mon humble prière,

» Remplis de ton amour mon existence entière,

» Que toujours de mon cœur, pour toi seul enflammé,

» Le plus doux souvenir soit de t'avoir aimé ! »

Ce qu'elle était dans ses vers, elle l'était aussi dans la conversation et dans le détail de la vie. OHvier reconnut

XXXIV JUSTE OLIVIER

en elle cette joie qui lui manquait, cette joie qui est une force, et son cœur fut fixé. Pourtant il ne crut d'abord qu'à une amitié toute poétique, née de la sympathie des âmes, et c'est bien par la poésie, en effet, qu'avaient commencé leurs relations. Passant à Bex et la sachant malade, J. Olivier s'était enhardi jusqu'à lui envoyer des fleurs et des vers, et elle avait répondu. Longtemps il n'y eut entre eux aucun autre sentiment avoué ; Olivier se défend même, en écrivant à sa mère, de toute pensée d'amour pour cette belle personne dont il lui parle dans chaque lettre ; il n'en est pas moins vrai que, dès le jour où il la connaît , la vie change d'aspect à ses yeux. Il lui dit bien , dès le début de leur correspondance, qu'il a des moments où il est triste à tout rembrunir, et ces moments sont plus nombreux lorsque, en sa qualité d'étudiant en théologie, il a quelque sermon à rendre à l'auditoire. Mais il n'a plus pour longtemps à traîner ce souci. La lumière tout à coup se fait dans son âme.

a Lausanne, jour de la Pentecôte 1829.

i> Oui, oui, je suis poëte ! Et il faut que je vous l'écrive, Caroline. A quelle autre personne qu'à vous pourrais- je le dire? Depuis plusieurs jours cette idée me poursuit comme jamais elle ne l'avait encore fait. Je suis poëte ! vainement voudrait-on m'arrêter, me contrecarrer dans ma route ; je suis, je resterai poëte.

» J'ai formé un vaste plan ; je mourrai bien promptement si je ne l'exécute pas. Voyez î il est en moi quelque chose qui n'existe pas chez les autres. Pourquoi cette agitation intérieure, ce frémissement que j'ai peine à maîtriser, et qui me ferait faire des folies si je ne me raidissais pas contre lui. Peu s'en est fallu que je ne criasse : « Je suis poëte !» il y a un instant au milieu du Cercle littéraire, d'où je vous trace ces quelques lignes. Si cela était arrivé, jugez si je n'étais pas déclaré fou à enfermer. Aussi

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suis-je sorti promptement, et en chancelant,* je crois, comme un homme ivre. Au milieu des degrés, toujours poursuivi par la conviction qui me pressait et par le besoin de dire ma pensée unique, je suis rentré précipitamment^ et voilà le motif de ma lettre expliqué. Oui, CaroHne, depuis que mes sermons ne m'obsèdent plus, je n'ai rêvé que poésie. J'ai inventé Vous saurez

tout cela..... Je viens de lire la biographie de plusieurs poètes distingués ; j'ai terminé par celle de Burns, et voilà ce qui m'a mis dans l'état où je suis. — Mais tout s'affaiblit déjà. Cependant la conviction reste. C'est un moment remarquable de ma vie. Vous deviez en être la première instruite. Adieu. »

Dès cet instant la lutte est finie entre les deux vocations. Olivier fera des vers, il ne fera pas de sermons. Sa mère en versa bien des larmes, à Eysins, tout en ayant « l'œil au dîner ; » mais elle se consola en lui voyant une peine de moins. Ce n'est pas qu'il en eût fini avec les frémissements intérieurs, les pensées noires, les défaillances. Alors même qu'il a trouvé sa voie, il reste « l'homme orageux, » comme l'appelait M^^^ Ruchet. Chez lui tout tourne en passion, « même l'amitié, » ce qui ne l'empêche pas d'avoir dans le caractère un « malheureux coin moqueur, » qui lui gâte ses enthousiasmes. C'est lui-même qui se juge ainsi. Peu s'en faut que le coin moqueur ne prévale jusque sur l'ivresse de cette Pentecôte oti lui est apparue la vérité: « Je n'ai peut-être jamais mieux senti, écrit-il peu de jours après, combien votre amitié m'est précieuse que quand j'eus ma révélation, le jour de la Pentecôte. Si cela m'était arrivé l'année passée, j'aurais été bien malheureux, bien attristé. J'aurais succombé sous cette agitation intérieure ; j'aurais eu la conviction de n'être pas compris, et j'aurais cherché peut-être à éteindre ou à flétrir ma pensée en la maudissant. » Mais non, il ne la maudira pas: « L'amitié, s'écrie-t-il dans une autre lettre, l'amitié, ou, pour prendre votre langage, l'illusion que

XXXVI * JUSTE OLIVIER

j'en ai, l'illusion de la poésie, l'illusion de la liberté, l'illusion d'un monde plus beau que celui-ci, où je trouverais l'illusion de l'amour : voilà tout autant de choses qui sont et qui vivent en moi, et qui ne mourront point... Jamais

je ne renoncerai à cette vie idéale Si je vaux quelque

chose, humainement parlant, ce n'est que par là. Le feu qui vit en moi ne s'éteindra point. »

Il ne s'éteint pas, en effet, mais il le tourmente, et l'on dirait à certains moments qu'Olivier devient inhabile à la société des hommes. Jamais Werther, cet autre homme orageux, ne broya de plus noires pensées que Juste Olivier dans une certaine soirée, à Nyon, où on l'avait contraint d'assister :

« Vous dire ce que j'ai souffert, je ne le pourrais pas La

soirée était charmante, gaie, aimable. Eh bien, elle me tuait. Il y avait longtemps que je ne m'étais trouvé dans le monde. Et je sentis alors, au milieu de tout ce mouvement, de tout ce bruit, un si grand isolement, une si complète séparation de tout ce qui m'entourait, un tel manque et en même temps un tel besoin d'harmonie avec les personnes qui étaient dans cette salle, que les larmes m'en venaient aux yeux comme à un lâche que je suis. Mon Dieu, où en suis-je venu ?... Je ne me suis jamais senti si tristement seul que ce soir, et vous savez que la solitude est affreuse, quand on s'en aperçoit. Sans votre pensée, sans le doux sentiment de votre amitié, sans la persuasion qu'un être au moins sous cette voûte céleste, d'où nous avons été chassés, sent et partage ma misère, le poids qui m'accable et la folie de mes douleurs, sans cela je ne sais ce que je serais devenu. Car voyez ! l'écorce est dure, mais le cœur est délicat, un rien le froisse. Et le monde me froisse cruellement ! Goûts, habitudes, éducation (la mienne a été toute sauvage) : rien ne m'y porte. Eh bien, fou que je suis, je le regrette quelquefois. Quand j'y suis, je n'y ai jamais ma place, et j'en frémis, quand je ne suis pas assez bien disposé pour en rire. Sans vous, disais-je, je ne sais ce que je serais devenu. Oh I que je suis ingrat ! Car j'ai trouvé

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ma bonne mère qui m'attendait ; elle espérait quelques détails agréables de ma soirée, et je l'ai fait pleurer. Mon Dieu, pardonne-le-moi ; je pleurais avec elle. Oui! oui! je le dis à vous, à vous seule ! Cette âme de poëte qui tressaille en moi est un fardeau pesant. JV succomberai!

En revanche, il avait des moments d'intimes délices lorsque, seul avec la nature, il s'abandonnait à ses rêves et en peuplait sa solitude, preuve en soit une matinée de dimanche qu'il passa sur le haut rocher de la Dole, en août 1829.

« Je me mêlai aux groupes qui, étant venus longtemps avant moi, se dispersèrent peu à peu. Je n'avais rien mangé, et il était impossible de rien se procurer : nos chalets ne ^ont pas munis comme les vôtres. Je vis un homme, avec deux enfants, s'asseoir sur un bloc de rocher, et sortir d'un petit sac blanc des provisions qui durent me faire envie ; vous le comprenez, vous qui savez ce que c'est que l'air vif des montagnes. J'étais appuyé sur ma canne, tantôt regardant la vue, tantôt lorgnant le petit sac. Ce brave homme me regardait aussi de temps en temps. Tout d'un coup j'entends ces mots :

» — Monsieur veut-il prendre une croustille ?

» — Ma foi, vous me ferez plaisir, si cela ne vous dérange pas.

» — Oh ! vous ferez au partage avec nous.

» Et moi, d'un saut je fus auprès de lui. Nous fîmes connaissance (il avait connu mon grand-père, que tout le monde, au reste, connaissait, et dont le nom m'a souvent été utile). Je me restaurai bien avec son pain, son bon saucisson et son vin, et il partit. J'étais alors tout seul sur ce vaste rocher de la Dôle, où il n'y a point d'arbre, rien que du roc et quelque herbe. Eh h\Qn, de tout ma journée d'hier, ce fut le plus beau^ le plus doux moment. J'errais au hasard, je descendais, je montais ; je me mis à cueillir de la vanille, j'en fis un gros bouquet. Il me semblait que vous étiez avec moi, CaroHne ! Je le mis à ma casquette, je mis encore des fleurs à mes boutonnières ; je me promenai, je

chantai des couplets de toutes sortes de chansons, je m'assis sur le gazon, j'y restai longtemps; j'attachai à ma canne mon mouchoir jaune^ je l'élevai en Tair, sans savoir pourquoi, car je ne faisais de signal à personne ; je m'amusais à voir le vent agiter rapidement ce petit mouchoir; cela m'avertissait, pour ainsi dire, de mon existence. Je reconnus alors (ce que, du reste, j'avais déjà souvent remarqué) combien je suis fait pour la solitude et combien j'ai de puissance pour l'animer. »

Voilà l'homme, dans ses bons et dans ses mauvais moments. C'est son caractère, c'est le fonds primitif de sa nature qui se donne ici pleinement à connaître. « Il y avait en lui, nous dit quelqu'un qui l'a beaucoup vu, beaucoup pratiqué, et cela dès sa première jeunesse, il y avait en lui uîie goutte du breuvage amer qui inondait l'âme de Rousseau. » Prédestiné à vivement jouir et à vivement souffrir, Olivier n'était pas de ceux dont on fait les gens heureux.

On s'attend peut-être à voir cette « révélation » suivie de quelque progrès saillant dans l'œuvre du poëte. Il y aura progrès, et nous ne tarderons pas à nous en convaincre ; mais on ne peut pas dire qu'entre les vers qui ont immédiatement précédé cette grande journée de Pentecôte et ceux qui l'ont immédiatement suivie, il y ait une différence bien sensible. L'académie de Lausanne venait de proposer la bataille de Grandson pour sujet de poésie. On voit qu'elle se plaisait à choisir des sujets nationaux; elle ne le faisait point pour être agréable à Olivier et lui préparer des triomphes; mais elle se laissait guider, elle aussi, par cette pensée, qui était dans l'air, d'une poésie nationale possible, désirée, prochainement attendue. Olivier se mit aussitôt à l'œuvre, et écrivit le poëme en quatre chants qu'on a réédité, il y a trois ans, pour le quatrième jubilé séculaire de la fameuse bataille. Ce sujet avait ses difficultés, toutefois. Il offre peu d'élé-

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ments épiques, peu de ressources dramatiques, à moins qu'on ne trace tout un tableau d'histoire, dont la bataille ne soit plus qu'un épisode. C'est à peu près ce qu'a fait Olivier. Il emprunte à l'histoire le motif des développements nécessaires. Le chant deuxième, intitulé la Cornédie, nous transporte dans le camp des Suisses, et nous peint les dispositions de l'armée. Olivier ne l'a sûrement pas écrit sans songer à la première partie de Wallenstein, qui est née d'une intention toute semblable. Les scènes auxquelles le poëte nous fait assister lui permettent d'esquisser la physionomie des principaux personnages qui, au commencement des guerres de Bourgogne, tiennent les fils de cette belliqueuse intrigue. Les soldats ont fabriqué des poupées, dont Tune représente Charles le Hardi,

Beau sire, qui voudrait dominer en tous lieux, Si faire se pouvait commander dans les deux.

une autre le comte de Romont,

Moins vaillant de la main que hardi de la langue,

une autre le comte Campo-Basso, « beau muguet d'Italie, » etc., etc. Et tous ces mannequins, pendus aux branches d'un vaste tilleul, se balancent sous les coups de plat de sabre que leur administrent les soldats. Il va sans dire que Louis XI n'est point oublié. Il est pendu solennellement, avec les malédictions d'un vieux guerrier, nommé Ulric, le sage de la troupe.

Le sujet ainsi présenté avait un inconvénient majeur: le poëte ne pouvait oublier que ses ancêtres, les bons Vaudois de ce temps-là, avaient figuré non parmi les vainqueurs, mais parmi les vaincus, côte à côte avec les Bourguignons. Comment sauver ce détail fâcheux ? L'auteur y réussit en introduisant dans son œuvre un person-

nage de pure fantaisie, qui vient des bords du lac Léman et qui a nom Isolier Davel. Un Davel, c'est cela î II est bien de la race de l'autre ; il en est tellement qu'on le prendrait pour lui. C'est le même amour de son pays, la même haine de la servitude, la même élévation de pensée et de courage, parfois aussi les mêmes visions: Isolier Davel a déjà son inconnue. Il représente le génie de la future patrie vaudoise. mariée de cœur à la vieille Suisse. S'il ne tombait pas dans la bataille, il irait à Btirglen, chez les Fridlinn; il épouserait Lisbeth, leur sœur, et engendrerait des enfants à Guillaume Tell.

Tout cela est très ingénieux, trop ingénieux. Le défaut du poëme est de flotter entre deux inspirations qui n'ont pas coutume de s'accorder : l'une purement romanesque, l'autre sévèrement historique. Comme ensemble, il ne vaut pas le premier chant de Julia Alpiriula, Toutefois Olivier n'a point baissé. Les belles scènes, les beaux vers abondent dans la Bataille de Grandson. Et puis, il a trouvé moyen d'y enchâsser une de ses perles, la simple et ravissante chanson d'Isolier, qui devint aussitôt populaire.

H y avait là, sans doute, de quoi mériter une nouvelle courorme, et l'on attendait avec impatience le verdict du jury. On le désirait d'autant plus favorable qu'une carrière semblait sur le point de s'ouvrir pour l'auteur, une carrière telle qu'il la pouvait souhaiter. On cherchait un professeur de belles-lettres et d'histoire pour le gymnase de Neuchâtel. Un concours déjà était ouvert. Fortement encouragé par M. Monnard, qui ne cessa de lui témoigner le plus bienveillant intérêt, Olivier se présenta. Il était jeune, à peine vingt-trois ans ; mais ce défaut est de ceux qui passent vite, et il avait ce que l'expérience ne donne ni ne remplace: le zèle et le talent. Il n'avait pas achevé ses études; mais il était bien décidé à ne pas se

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vouer au saint ministère, et puis, l'occasion était trop belle pour la manquer. Les premiers succès d'Olivier le recommandaient à l'attention de ses juges, et l'on espérait qu'une troisième couronne lui ferait encore un bon point pour les examens à subir. Cet espoir ne se réalisa qu'en partie. L'académie, plus sévère cette fois, n'accorda qu'un accessit, et le rapporteur, M. Porchat, ne ménagea pas les critiques au poëte; il l'accusa de romantisme, et le chicana sur ses rimes et sur les familiarités de son style. Il ne réussit qu'à se faire soupçonner de nourrir quelque jalousie contre son jeune rival. Certaines notes écrites de sa main sur les marges du manuscrit d'Olivier, et qu'il eut l'imprudence de ne pas effacer, trahissent, à n'en pas douter, un premier moment d'humeur. Il faut le lui pardonner. Il est toujours dur de se voir naître un successeur, de le voir accueilli, porté par la faveur populaire. Et puis, c'étaient deux écoles qui se rencontraient. Talent pur, ingénieux et fin, Porchat était classique de nature, même académique. Olivier, beaucoup plus poëte, mais écrivain moins correct, ne pouvait manquer, en se heurtant à lui, de recevoir quelques coups de férule.

Les étudiants furent très irrités de ce qu'ils envisageaient comme une injustice faite à leur poëte. Ils l'en vengèrent par une ovation retentissante. Souper, cadeaux, couronne de laurier, vers en l'honneur du poëte, épigrammes contre les jaloux : rien n'y manqua. Si la gloire consiste à se sentir vivre dans autrui, Olivier, ce jour-là, en connut les délices, non toutefois sans quelque pointe d'humiliation encore inavouée. Il y avait eu deux Bataille de Grandson présentées au concours, et celle dont l'auteur restait inconnu avait été jugée « trop faible à tous égards: » il avait aussi été écrit un discours sur la question proposée pour le prix d'éloquence, « des liaisons d'amitié formées pendant le cours des études ; » mais ce

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discours n'avait point été couronné, l'auteur « ayant manqué le but entièrement, » disent les procès-verbaux académiques. A quelques jours de là, le recteur recevait une lettre de J. Olivier, qui se déclarait l'auteur de ces deux pièces ; il croyait devoir cet aveu à ses camarades, afin de leur éviter tout soupçon fâcheux. On n'a pas retrouvé la seconde Bataille de Grandson^ mais oui bien le discours sur les amitiés, et il ne serait pas difficile d'en tirer des preuves à l'appui du témoignage qu'Olivier se rendait à lui-même en disant qu'il portait la passion jusque dans l'amitié.

Ces échecs et ce demi-succès n'empêchèrent pas Olivier de réussir fort bien dans ses examens à Neuchâtel. Il fut nommé, mais à la condition d'aller passer six mois à Paris avant d'entrer en fonctions. Les prix des concours, soigneusement mis en réserve par le père, trouvèrent là leur meilleur emploi. Le reste fut fait, en partie, par les autorités académiques de Neuchâtel, qui avancèrent le terme à partir duquel devait courir le traitement du nouveau professeur.

Voici donc Olivier à Paris. Nous pouvons l'y suivre, grâce à un journal adressé à celle qui allait devenir sa fiancée et bientôt sa femme, et où il déposait chaque soir le récit de ce qu'il avait fait et pensé pendant la journée. Olivier en a déjà cité quelques fragments dans son étude sur Sainte-Beuve. Aussi nous bornerons-nous aux citations indispensables pour le suivre dans le tourbillon de la grande ville.

Olivier n'était jamais sorti de son pays, et ce voyage

NOTICE BIOGRAPHiaUE ET LITTERAIRE XLIII

prit à ses yeux des proportions inquiétantes. Ses adieux à ses parents sont presque aussi émouvants que s'ils devaient être définitifs. Comment revenir de si loin ? Comment se revoir quand on a mis entre soi tant de montagnes et tant de plaines ? Ses premiers pas, à Paris, sont gauches et timides. On Ta muni des meilleures recommandations ; mais il a peur de trouver les personnes chez qui il se présente: « J'éprouve une sorte de joie quand le portier me répond: Monsieur est sorti. — Juste Olivier ne sera toute sa vie qu'un rustique et sauvage bourgeois d'Eysins, cercle de Gingins, district de Nyon. » Cependant il fait connaissance avec Paris; il se promène; il regarde les monuments, les équipages, les devantures de magasin , mais il est plus ébloui que satisfait. « C'est le riche, dit-il, bien plus que le beau, qu'il faut chercher à Paris. » Ce n'est point à dire que le beau y soit introuvable ; mais il y est rare relativement. Parmi les belles choses de Paris, Olivier n'oublie pas la colonne Vendôme ; il n'a pas su résister à la tentation d'y monter ; mais il a été pris de vertige quand il a vu de là-haut la ville tout entière: « Juste Olivier, regagne bien vite ton village. »

On lui dit qu'il en est des hommes comme des choses. Des compatriotes ne cessent de lui parler de la légèreté parisienne, de la faconde parisienne, de la corruption parisienne, du charlatanisme parisien ; il prend note de tout, et réserve son jugement. Ce qu'il voit de plus clair, dès le premier jour, c'est que l'esprit parisien est bien autrement éveillé que celui des populations qui vivent tranquilles sur les bords du Léman.

« A Paris, dit-il, il est absolement nécessaire de savoir bien le nom de chaque chose, et chaque chose a son nom particulier, bien différencié.... Entrez-vous dans un magasin, vous avez un

air épouvantablement niais si vous ne nommez pas tout de suite, et en le désignant d'une manière précise, ce que vous désirez. Tout est divisé ici, subdivisé à l'infini ; tout a un nom, tout est casé, numéroté. C'est là, selon moi, une des circonstances où se montre le plus vivement l'esprit singulièrement délié du Parisien. »

Il va beaucoup au théâtre, et n'y observe pas seulement les acteurs, mais le public. Ce qu'il y voit est trop souvent de nature à justifier ce que lui ont dit ses amis. Le public ne sait pas jouir. Il est trop mobile, trop agité, trop babillard. Il faut qu'il analyse son plaisir, qû'il l'explique et le démontre. On ne sait si ces bons bourgeois pensent tout ce qu'ils disent; il ont souvent l'air de | réciter une leçon; on sent que c'est le journal qui leur a fait une opinion ; mais au moins ne pensent-ils rien qu'ils ne le disent aussitôt. Ils ne savent pas ce que c'est qu'admirer en silence, et l'on a peine à concevoir un auditoire moins capable de recueillement.

Mais peu importe le public. Ce n'est pas pour le parterre des Variétés^ ni même des Français^ qu'Olivier est venu à Paris. Qu'il prenne la peine de porter à leur adresse les lettres qu'on lui a données, et il fera connaissance avec des hommes distingués. M. Monnard lui en a remis pour les principaux rédacteurs du Globe^ entre autres pour MM. Dubois et Magnin. On l'a chargé en outre d'aller voir M. Abel de Rémusat, et de le consulter au sujet d'un manuscrit chinois que possède la bibliothèque de Lausanne. Voilà des portes qui vont s'ouvrir, et qui en feront ouvrir d'autres. Olivier s'exécute; mais, soit | gaucherie, soit qu'il ait mal choisi son moment, M. Du- ] bois est le seul avec lequel il réussisse à nouer un commencement de relations, le seul qui s'intéresse à lui et lui fasse passer sa timidité. 11 le captive par sa conversation

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