SAINTE -BEUVE CHRONIQUEUR
Rentré définitivement à Paris, il y reprit sa vie accoutumée. « Depuis mon retour de Lausanne en juin dernier, écrit-il à l'abbé Barbe le 13 janvier 1839, je me suis laissé reprendre aisément à la vie parisienne. » Cependant elle recommença bientôt à lui peser. Sans dire, comme dans notre première rencontre en 1830, qu'il avait Paris « en horreur, » ce Paris dont jamais pourtant il ne put se passer, « O ubi Tempe ! nous écrivait-il. Oh ! quand le calme et la vie paisible ! dans l'autre vie ou dans je ne sais quel automne qui recule, passé auprès de vous ! » Il regrettait Lausanne et nous l'exprimait fréquemment et avec une vivacité singulière. Il caressait même l'idée d'y revenir. « Cher Olivier, m'écrivait-il le 29 mai 1843, suis tenté... de quoi ! de retourner passer un hiver à Lausanne pour achever Port-Royal. J'ai ici des habitudes
trop prises, trop chères même, à rompre. Si je pouvais retrouver là huit mois de loisirs studieux, et revenir avec mes deux derniers volumes tout écrits.... Je demanderais ici un congé (il était alors bibUothécaire à la Mazarine), je ferais faire ma place à un sous-bibHothécaire moyennant finances, j'aurais un reste d'appointements pour vivre, peut-être le moyen de faire avec cette seconde partie de Port-Royal un bout de cours (malgré mes serments d'autrefois) ; enfin j'agite des projets qui sont sans doute des rêves. » Quelques jours après, en effet, le rêve
retombait déjà « Ma vue baisse, comme ma poitrine,
comme toute ma santé, ajoutait-il le i^'' juin. Hélas ! si j'avais un peu plus de vigueur, je me donnerais peut-être encore une année auprès de vous, une année de travail et de solitude, mais mes pauvres forces ne me permettent plus de compter sur elles. »
On voit donc que, par la pensée, il se retrouvait souvent à Lausanne ; mais il y était encore plus présent, de fait, par sa collaboration, longtemps secrète, à un recueil que je dirigeais et sur laquelle je dois donner ici quelques détails ; c'est un jour peu connu sur l'activité littéraire de Sainte-Beuve.
Dans cette même année 1843, j'étais devenu propriétaire et principal rédacteur d'un recueil mensuel, la Revue suisse^ fondé à Lausanne en 1838, et qui avait assez de peine à se soutenir. Pour le remonter et le renouveler, j'eus l'idée d'y ajouter une chronique parisienne, ce qui était aussi rare alors que cela est devenu commun aujourd'hui. Je pensais la composer d'après les journaux et ce que je savais moi-même de Paris, où je venais de faire
I encore un séjour. J'y avais aussi des amis pour me ren* seigner au besoin, Sainte-Beuve et d'autres, en particulier un de mes jeunes compatriotes , Adolphe Lèbre , dont les articles, très remarqués dans la Revtce des deux mondes, promettaient un penseur et un écrivain, mais que déjà l'année suivante une fin prématurée enleva dans le plein succès de son début. Ses lettres et celles de Sainte- Beuve pouvaient me tenir au courant, me fournir des détails. Je composai ainsi le premier numéro. (Janvier 1843.) L'ayant envoyé à Sainte-Beuve, il prit feu aussitôt, et, outre quelques fragments de ses lettres que j'insérai dans le numéro de février, il m'envoya dès lors, déjà en mars, une correspondance régulière pour ma chronique, qui
I ainsi devint plutôt la sienne, en fait de nouvelles de
j Paris. Il y débutait par un article développé sur les Génies persans, de Lamennais.
Cette collaboration écrite, et continue, dura jusqu'en juillet 1845, songeant à m'établir à Paris, je remis la
I Revue szdsse à un éditeur de Neuchâtel, M. Wolfrath. Je continuai néanmoins d'en rédiger la chronique jusqu'en 1860, de Paris même, où je m'étais définitivement fixé avec ma famille en 1846. J'avais des renseignements par Sainte-Beuve, par mes autres amis Charles Clément (des Débats) et Gleyre, le grand peintre, très bon juge aussi^ très au courant des hommes et des choses, et à même de les voir de près. Mais ni eux, ni Sainte-Beuve ne me fournissaient rien d'écrit. Depuis août 1845, chronique fut entièrement rédigée par moi jusqu'à sa fin en 1860, sauf pendant quelques courts voyages en Suisse oh. M"^e Olivier voulait bien me remplacer. Ceci pour fixer
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les dates. C'est de mars 1843 à juillet 18^15 que va la collaboration régulière et écrite de Sainte-Beuve, c'est-àdire pendant vingt-neuf mois.
Durant tout cet espace de temps, elle continuait donc, en quelque sorte, son séjour intellectuel à Lausanne, mais un séjour du plus strict incognito. Il me l'avait imposé comme condition absolue, me le recommandait fréquemment dans ses lettres, et^souvent dépistait lui-même les curieux en donnant mon correspondant comme un Suisse de passage à Paris ou de quelque autre façon. « Mettez ceci, me disait-il, comme rédigé par un compatriote. » Ou bien : « Voyez, mon cher Olivier, à faire de tout cela ce que vous pourrez. Donnez-le comme tiré de vousmême, tiré des journaux ; enfin, qu'il y ait un double rideau de mon côté. » Ou bien encore : « Cher Olivier, je vous dirai que je ne suis pas sans quelque souci pour cette chronique. Ma position personnelle est très bonne quand je ne vais pas dans le monde et que je boude. Alors j'ose. Quand j'y retourne, quand je suis repris, alors je deviens plus timide. Je suis dans un de ces accès. Il s'y mêle du scrupule. Je vous dis cela, sans but, et parce que cela m'inquiète quelquefois depuis quelque temps. Mêlez le plus que vous pourrez d'Allemagne. Il me semble que vous n'avez rien d'Angleterre. » Voici un trait curieux qui montre sa finesse d'invention, si je puis dire, en fait de déguisement. Retouchant sa première rédaction d'une phrase de l'article sur Jacqueline Pascal : « au lieu de : amour des hommes en Jésus- Christ, mettez, me dit-il, en Christ^ selon l'usage de làbas qu'on n'emploie jamais ici. »
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Ailleurs, en plus d'un endroit, il se rassure, en me répétant et se répétant à lui-même qu'on ne lit pas la Revue suisse à Paris. « Figurez-vous bien, me disait-il, qu'on ne lit pas ici la Revue suisse. Consultez donc votre seule conscience. » Encore moins la croyait-il possible à Paris même, si on l'y avait transportée, mais il aurait voulu la voir se développer et devenir un centre littéraire à l'étranger. Il en eut un moment l'idée très vive. Voici deux fragments de lettres où il me l'exposait, le premier à partir même de son début à la chronique.
I « .... Je reviens aux affaires qui pour moi se rejoignent aux affections. Tâchez, mon cher Olivier, de fonder làbas quelque chose, un point d'appui quelconque, un organe à la vérité; je serai tout à vous. Ici il n'y a rien,
! rien de possible, il faut le point d'appui ailleurs, indépendant: ce que Voltaire a fait à Ferney avec son génie et ses passions, pourquoi ne le fonderait-on pas à Lausanne avec de la probité et du concert entre trois? Pour
I moi, je me sens de plus en plus ici comme étranger; les Débats ne deviendront jamais mon nid. D'abord la politique, puis en second lieu la goualeuse, toutes les goualeuses présentes et à venir, voilà ce qu'on veut; Homère et les Muses n'y viennent qu'en troisième et quatrième rang comme pis-aller et tolérance. Faites-nous là-bas bien vite une patrie d'intelligence et de vérité; je vous aiderai d'ici de tout mon pouvoir, et peut-être un jour de plus près. Durez seulement. »
Le second fragment est de la fin de cette première année. Sainte-Beuve est encore plus explicite sur ce qui ne se peut et sur ce qu'il faudrait pouvoir faire :
« Ce n'est jamais à Paris qu'elle (la Revue suisse) trouvera ni lecteur ni abonné. Il faut partir de là. Je vous assure que c'est ma conviction intime, quand même je n'y serais pas intéressé. Un seul lecteur ici, de ces lecteurs que vous et moi nous savons, me paralyse et arrête ma plume. Mais il ne s'agit pas de cela. Vous le voudriez, que vous ne trouveriez pas de ces lecteurs, à plus forte raison d'abonnés. Ce qui vous paraît bien, paraîtrait ici ou fade, ou indiscret, ou suranné. On dit tout cela à Paris et plus encore; mais on ne l'écrit pas. Là commence l'originalité de la Revue suisse. Qu'elle s'y fortifie. Son public, celui auquel elle doit viser de plus en plus, c'est le dehors, c'est la Suisse et l'Allemagne: Suisse allemande et française et ce qui s'ensuit. Conquérons ce champ, s'il se peut.
» L'étranger c'est, on l'a dit, à beaucoup d'égards, une province et la dernière de toutes; oui, mais, à d'autres égards, c'est un commencement de postérité: écrivons pour ce dernier aspect.
» Si la Revue des deux mondes manquait (ce qui est toujours possible d'un moment à l'autre, tout tenant à Buloz), il n'y aurait pas ici un seul journal où il se pourrait faire le moindre petit bout de critique vraie, même purement littéraire. Fondons une place de sûreté là-bas. C'est aujourd'hui une féodalité d'un nouveau genre; ayons chacun notre château. Lamartine, son journal de Mâcon; M"^^ Sand, son journal du Berry; nous, notre Revue suisse. Qu'elle devienne une chose respectable. Qu'elle soit Httérairement ce qu'est la Bibliothèque uni-
verselle de Genève scientifiquement, laquelle n'est aucunement lue ici, sachez-le bien.
» Voilà un an que dure le prospectus (car ce n'est que cela), il est bon; pourrons-nous tenir et pousser plus loin? Je n'ose rien assurer ; je suis moi-même bien fragile, bien partagé. Mais si l'on était unanime, il y aurait de quoi oser.
» L'essentiel aussi serait de trouver un libraire, un Cotta, une cheville ouvrière, l'âme animale des anciens philosophes. Il faudrait un libraire sûr, sage, intelligent, complice, ayant des fonds et des relations (il n'y aurait de fonds nécessaires que les frais d'impression et les appointements du rédacteur en chef). Le reste irait de surcroît et selon le succès. M. D*** n'offre, par malheur, pas ce qu'il faudrait. Ne pourrait-on (en faisant la Revue à Lausanne) trouver le libraire ailleurs, à Francfort, à Leipzig, que sais-je? cela la ferait aller au cœur de l'Allemagne, et on écrirait en conséquence.
» Encore un coup, c'est là la pente, c'est là le courant j possible, et aussi nécessaire que celui de l'Autriche par le Danube. Vouloir faire d'ici un centre, c'est une chimère. Laissons Paris et visons à Appenzell. La gloire au bout du compte s'y retrouverait.
» Je cause et bavarde, en condensant le plus possible. Je voudrais être plus libre que je ne suis. Si je l'étais un jour, et si cette Revue allait et durait, on pourrait y réaliser quelque rêve. Mais moi-même je me sens si faible, si peu sûr de l'avenir, que je ne vous envoie ces saccades que pour ne pas vous supprimer mes pensées sur un sujet si cher. » (Lettre du 12 décembre 1843.)
Enfin, jusque dans ce projet un moment caressé d'un second séjour à Lausanne et peut-être d'un second cours, il n'oubliait point la chronique; il ajoutait à ce qu'on a lu plus haut sur ce sujet: « Quant à notre chronique. Labitte vous écrirait, et puis il y a plusieurs façons de la faire. Et enfin je contribuerais de près à la Revue suisse par quelques fragments de mon livre. Vous voyez bien que je rêve. (Mai 1843.)
Ce recueil, auquel il demandait de « durer, » dura en effet, mais sans pouvoir tirer d'un petit pays toutes les ressources nécessaires pour le grand développement qu'il rêvait. D'ailleurs, la position de Sainte-Beuve à Paris s'améliorait et s'y fixait de plus en plus, entre autres par son élection à l' Académie en 1844. La mienne au contraire, tout obscure qu'elle était, se trouva déracinée à Lausanne, l'année suivante, par une révolution cantonale, faite au nom de masses et en masse et dont la vie littéraire était la moindre préoccupation. Jusque-là, malgr-é les approches de l'orage, la Revue suisse et sa chronique continuèrent sur le même pied, et Sainte-Beuve y fit régulièrement ses envois, mais toujours dans le plus grand secret.
Ce secret, plus ou moins soupçonné à Lausanne et dans la Suisse française, ne fut jamais avoué tant que dura la collaboration de celui qui l'avait exigé, ni de bien des années après. Vers la fin cependant delà chronique,
que je continuai, seul, de Paris, ai-je dit, jusqu'en 1860, voulant régler mes comptes avec elle, je fis entendre, et de plus en plus clairement, à qui elle avait dû cette collaboration si curieuse et unique en son genre.
Déjà en février 1854, faisant la chronique de la Chronique elle-même, je disais:
« J'avais bien eu le premier l'idée de cette sorte de causerie libre et désintéressée, mais non indifférente, sur les événements du mois, sur ce qu'on en savait et ce qu'on en disait à Paris, leur principal centre ; je la voulais essentiellement narrative, ni aigre ni pédante, et quand je commençai dans la Revue suisse, qui auparavant n'avait que sa chronique locale, j'en marquai l'esprit et le ton dans ce sens, comme j'ai tâché de le lui conserver jusqu'ici ; mais bientôt je ne fus plus le seul, ni même, il s'en fallait de beaucoup, le principal ouvrier dans cette partie nouvelle ajoutée au recueil que je dirigeais.
D II me venait de Paris d'abondantes notes, aussi sûres que précieuses, fournies par de bons yeux, qui voyaient bien, et de près. Quelques-unes étaient de mon ami Adolphe Lèbre, si regretté de tous ceux qui l'ont connu ; le plus grand nombre, d'un autre auquel il m'avait fallu promettre le secret le plus absolu, et qui se plaisait lui-même, dans la Chronique^ à dépister les curieux, mais qu'on a dû deviner, ne fût-ce qu'à son style. Il a un nom, et un très grand nom, dans la critique et la littérature contemporaines. C'est là une des explications que je tenais à donner une fois ou une autre, en faveur des Saumaises et des bibliophiles /z^/wr5, s'il y en a encore dans la suite des temps, et pour leur éviter de plus grandes tortures. »
Enfin, dans l'avant-dernière chronique (novembre 1860),, ayant cité du Chateaubriand de Sainte-Beuve le curieux passage sur Chateaubriand et Lamartine, j'en profitai
pour le nommer tout à fait. Mais il faut avoir sous les yeux la fin de ce passage pour comprendre. C'était dans le salon de M"^^ Récamier. Elle complimentait Lamartine sur Jocelyn,
« Après un certain temps de conversation sur ce ton, ajoute Sainte-Beuve, elle louant, et lui (Lamartine) l'y aidant avec cette fatuité naïve, il sortit : elle l'accompagna jusque dans le second salon pour lui redoubler encore ses compliments ; mais la portière de la chambre était à peine retombée que Chateaubriand, qui jusque-là n'avait pas desserré les dents (quoique deux ou trois fois M^e Récamier se fût appuyée de son témoignage dans les éloges), éclata tout d'un coup et s'écria, comme s'il eût été seul : « Le grand dadais ! » — J'y étais et je l'ai entendu, ajoute Sainte-Beuve.
» (Quelque chose, je crois, de cette anecdote, dit-il encore entre parenthèses, a été imprimé autrefois dans une Revue suisse, mais cette version-ci est la bonne.) »
La bonne, certainement, et de beaucoup la meilleure par le nombre et le pittoresque des détails, mais la mienne était au fond exactement la même. Voici, en effet, , ce que j'avais mis, le tenant de Sainte-Beuve, dans une note de la chronique de novembre 1847:
« Il y a quelques années, dans une maison où les deux illustres s'étaient fortuitement trouvés en présence, Chactas, impatienté et redevenu sauvage ce jour-là, laissa échapper un mot bien étrange : « Grand dadais! » dit-il entre ses dents. Ce mot était sans doute un véritable a parte, et non pas un a parte de théâtre ; mais quelques-uns des assistants le surprirent au passage, on se le racontait dans le temps, et il nous a paru assez curieux pour être caché ici en note. »
Mais Sainte-Beuve avait voulu encore un peu dépister, et peut-être aussi n'avoir pas Pair, avec son public parisien, d'attacher trop d'importance à « Revue suisse, » Quoi qu'il en soit, j'ajoutai dans la chronique, au passage que je venais d'y citer: « C'est ainsi que M. Sainte- Beuve termine le récit de cette anecdote, par ce petit coin de parenthèse, et comme pour la dire seulement du coin de la bouche. A bon entendeur demi-mot. Pour ceux, en effet, qui voudront prendre la peine de relire notre chronique de la chronique (voir plus haut), ce demi-mot suffit. » Les lecteurs de la Revue suisse n'avaient qu'à chercher le renvoi indiqué: Sainte-Beuve était nommé.
Au reste, lui-même, dans ses Nouveaux lundis^ en vint à parler ouvertement de notre chronique et, sinon avec autant de détails et de précision que j'y ai mis, très explicitement de la part qu'il y avait prise. C'est dans un article sur Matthieu Marais, lequel est de 1864.
« A mon retour, dit-il, de la Suisse française, où j'avais gardé des amis, vers 1840, je concevais un parfait journal littéraire, dont il y aurait eu un rédacteur double, l'un à Paris pour tout savoir, l'autre à Lausanne ou à Neuchâtel pour tout dire, — j'entends tout ce qui se peut dire honnêtement et avec convenance. Mais ces convenances varient et s'élargissent vite en raison même des distances. On peut, avec probité et sans manquer à rien de ce qu'on doit, bien voir à Paris sur les auteurs et les livres nouveaux ce qu'on ne peut imprimer à Paris même à bout portant, et ce qui, à quinze jours de là, s'imprimera sans inconvénient, sans inconvenance, dans la Suisse française. Je l'ai éprouvé durant les années dont je parle. (1843-1845.) J'avais en
ces pays un ami, un de ceux de qui l'on peut dire qu'ils sont unanimes avec nous, un autre moi-même, M. Juste Olivier, et nous nous sommes donné le plaisir de dire pendant deux ou trois ans des choses justes et vraies sur le courant des productions et des faits littéraires. On le peut, on le pouvait alors sans être troublé, ni même soupçonné et reconnu. J'excepte la politique, mais, pour la littérature, Paris ne s'inquiète que de ce qui s'imprime à Paris. »
Dernière preuve, enfin, de l'importance réelle et fondée qu'il donnait à cette partie presque inaperçue et en quelque sorte cachée de son long et vaste travail de critique, il a écrit, de sa main, en tête de son exemplaire de la Revue suisse pendant les trois années de sa collaboration:
« Les chroniques de cette Kevm suisse depuis janvier 1843 jusqu'en juillet 1845 sont d'une même plume. A partir de cette date de juillet 1845, ^ll^s cessent d'en être, quoi qu'en dise l'avertissement pubhé à cette époque. Dans un intervalle de deux ans et demi, elles peuvent offrir de l'intérêt pour l'histoire littéraire. »
Comme on a déjà pu en juger par ce qui précède, cette note, vraie en gros et qui ne pouvait pas tout dire en quelques lignes, n'est pas absolument exacte. D'abord, je l'ai déjà indiqué, la collaboration réelle et soutenue de Sainte-Beuve ne commence qu'en mars 1843. numéros de janvier et février ne contiennent que de courts fragments tirés de ses lettres à lui, et à moi personnelles, fragments que je ne puis bien constater, n'ayant pas jusqu'ici retrouvé ces lettres. Ensuite, « ces chroniques, » même depuis sa collaboration, qui en fait certainement la
partie la plus considérable et de beaucoup le plus grand intérêt, ne sont cependant pas « d'une même plume. » Elles renferment aussi des nouvelles de Suisse, d'Angleterre et d'Allemagne qui ne venaient point de Sainte- Beuve. Puis, même dans la chronique parisienne, qui est essentiellement de lui, il y a çà et là des morceaux, mêlés aux siens, peu distincts, qui sont d'autres correspondants. Enfin, l'avertissement du nouvel éditeur de Neuchâtal, où la Revue suisse fut transférée en juillet, disait bien que la chronique continuerait à être rédigée par M. Olivier (ce qui était vrai), mais ne nommait point Sainte-Beuve, pas même dans la liste des collaborateurs du recueil.
Cette note autographe pouvant avoir une valeur bibliographique, j'ai dû la ramener à son point juste, ne fût-ce que pour ne pas laisser les éditeurs et les biographes de Sainte-Beuve courir le risque de lui attribuer ce qui ne serait pas digne de lui.
Son légataire et premier secrétaire, M. Troubat, songeait à tirer cette correspondance du recueil où elle parut, pour la publier en un volume à part. Mais ici se présentait plus d'une difficulté: d'abord ce triage des c orrespondants; puis surtout ceci: Sainte-Beuve m'écrivait le plus souvent à bâtons rompus, comme il le dit lui-même, sur les sujets qui lui venaient ou lui revenaient à l'esprit, corrigeant, complétant, adoucissant la première version. En un mot, sa correspondance ne m'arrivait pas d'un bloc, mais par plusieurs lettres successives, grandes ou petites, quelquefois un carré, une. bande de papier au dernier moment. Il était rare qu'elle ne contînt ainsi bien des retouches et des repentirs. « Arrangez
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tout cela, me disait-il: je vous fais mon article par bouts, au fur et à mesure, ce m'est plus commode; vous, mon cher Olivier, vous vous en tirerez comme vous pourrez. »
Je tâchais donc de m'en tirer, et ce n'était pas toujours facile. Il me fallait combiner et réunir souvent dans un autre ordre, ces diverses rédactions, les fondre ensemble, de manière à ce qu'elles fissent un tout et eussent une suite, sans cependant changer le texte, y rien ajouter et en rien retrancher d'essentiel. Sainte-Beuve voulut bien me témoigner à plusieurs reprises qu'il était satisfait de mon arrangement. « Très bien, cher Olivier, m'écrivaitil, vous me tirez au clair à merveille. » (Lettre du 17 juin 1843.) « Merci, cher Olivier, la chronique est très bien imprimée aux endroits délicats, et le tout est couvert aussi bien et mieux que je ne pouvais le désirer. » (27 septembre même année.) Je savais à qui j'avais affaire en fait de justesse et d'exactitude.
Peut-être donc cette correspondance, ainsi mise en ordre et au net d'après elle-même, répond-elle le mieux, encore aujourd'hui, à la pensée et au désir de son auteur, et certainement, on le voit, elle y répondait quand elle parut. Du reste, ayant conservé les originaux, que je copiais pour l'imprimerie, afin que rien ne trahît le secret, on peut aussi avoir, par là, la rédaction brute en quelque sorte, et successive.
Si l'on veut avoir un échantillon de sa manière et de ce qu'il a été comme chroniqueur sans qu'on se doutât
qu'il le fût, il en a indiqué un lui-même dans un article sur Eugène Sue, oii il dit en terminant: « Ce qu'on a écrit de plus juste à mon sens sur les Mystères de Paris se peut voir dans la Revtce suisse, année 1843, pages 550, 618, 666, et année 1854, page 68. » Ces bouts de chronique sont de lui. Ecrits à d'assez longs intervalles, ils se tiennent et forment un tout du même esprit et de même style, l'un et l'autre très libre, même mordants. Pour continuer l'incognito que voulait mon correspondant, voici d'abord comment, dans un petit préambule où les noms cités me venaient aussi par ses lettres, je le dissi- I mulais, le couvrais, suivant une de ses expressions.
(( La Gazette d'Augshourg a publié dans le genre des nôtres, mais avec des détails moins particuliers, d'intéressantes esquisses des salons de Paris et des célébrités qui les fréquentent : entre autres du salon de W^^ Récamier, où tout se groupe autour de M. de Chateaubriand, comme chez M^e de Castellane c'est autour de M. Molé, autour de M. Pasquier chez de Boignes, de M. Guizot chez la princesse deLiéven, etc. Parmi ces portraits il en est un surtout qui jusqu'ici manque à notre petite galerie et qu'on nous permettra d'emprunter à la grande, celui de I M. Sainte-Beuve, que le correspondant de la Gazette d'Aiigshourg rencontre chez M"^^ Récamier entre Chateaubriand, Ampère et Ballanche.
» Sainte-Beuve, dit-il, le plus aimable causeur de la France » actuelle et, dans la critique, le seul peut-être parmi nos mo- B dernes qui réussisse à unir la fantaisie et l'individualité avec '> un jugement sain et du savoir. Comme poëte, sa muse se plaît » dans les sujets de cœur et familiers (in trauïichen Kreiseit). » Après une conversation avec Sainte-Beuve, un ami me disait : » Sur le plus simple sujet, il est plein de sailHes, àliumoiir et
» d'esprit, et ressemble à ces insectes de feu qui échappent vo- » lontiers dans l'ombre à la poursuite, mais qui, à chaque coup d'aile, se trahissent par une étincelle. »
» Ces articles (N^s 133, 1 39, etc.), ajoutais-je, contiennent ainsi quelques détails pittoresques ou biographiques sur MM. Rossi, Lebrun, Hugo, sur M^es de Rémusat, Delphine Gay, etc. Mais en voici, sur Eugène Sue et sur ses rivaux, de beaucoup plus circonstanciés, adressés à un journal étranger par un correspondant anonyme, mais fort au courant de Paris où il semble fixé, en tous cas libre et fin dans ses jugements et aussi original que bien informé. Nous lui empruntons en partie ce qui suit (c'està-dire ce que Sainte-Beuve m'écrivait) :
— » Le grand succès persistant et croissant est celui des Mystères de Paris. Il faut y voir un des phénomènes littéraires et moraux les plus curieux de notre temps. Les huit ou neuf volumes publiés [ont été payés à l'auteur trente mille francs, je crois. On va en faire une édition illustrée. Il a déjà été fait des gravures isolées qui se voient dans les passages et sur les boulevards ; il y a des romances de la Goiialeuse et on les chante au piano. Dans les cafés, on s'arrache les Débats le matin ; on loue chaque numéro qui a le feuilleton de Sue jusqu'à dix sous pour le temps de le lire. Quand l'auteur retarde d'un jour, les belles dames et les femmes de chambre sont en émoi, et M. Sue écrit (comme il l'a fait le mercredi 9 juillet) dans les Débats un petit mot sur sa santé pour rassurer le salon et l'antichambre. Que M. de Chateaubriand ait la goutte ou qu'un honnête homme de vraie littérature tremble la fièvre, nul ne s'en inquiète, mais M. Sue î son silence par cause de rhume est devenu une calamité pubHque. On se demande où tout cela va. Habile et assez spirituellement hypocrite qu'il est, il a très bien compris qu'après les chapitres d'appât et de licence, il fallait se faire pardonner ce qui avait alléché ; aussi s'est-il jeté aussitôt sur la philanthropie
si à la mode aujourd'hui. Il y aurait de belles et profondes considérations à faire sur ce sujet : En quoi la philanthropie née de la corruption diffère de la charité ?... Grâce à ce prétexte, chacun suit en conscience et sans remords M. Sue partout où il yous conduit : c'est pour le bon motif, la fin justifie le lieu. Il aura droit bientôt de mettre à une prochaine édition de ses Mystères cette épigraphe édifiaate :
J'ai fait un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage !
Si j'étais de l'Académie, je le proposerais l'année prochaine pour le prix de vertu ou de l'ouvrage le plus utile aux mœurs. Vous rappelez-vous comme dans Atar-Gull il s'est moqué de ce prix de vertu ? donc qu'il l'obtienne ! Les provinces mordent surtout à belles dents et avec un surcroît de candeur. Les procureurs du roi du chef-lieu d'arrondissement et même les présidents de cour sont émus, et correspondent avec l'auteur pour lui soumettre leurs idées et discuter les siennes ; il répond dans les Débats très officiellement et sans rire à ces missives qui lui donnent un caractère respectable et qui servent à couvrir son jeu. Il reçoit bien aussi d'autres petites lettres un peu plus légères sur les mérites de la Goualeuse et de Rigolette, auxquelles il répond confidentiellement sur un ton plus gai ; il doit bien rire vraiment et a bien droit de mépriser un peu fort l'espèce. Sue est d'ailleurs un assez bon garçon (good felloiu) , qui ne prend pas trop au grave sa bonne fortune de grand homme ; il ne se donne pas pour un écrivain, mais pour un homme à idées et à combinaisons romanesques, ce qui est vrai. Il a de l'invention à cet égard, il sait construire. C'est un mérite, mais ce n'est pas le seul, et il l'exagère...
.... » Eugène Sue a beaucoup vécu ; dans sa première jeunesse, il a été aide-chirurgien de marine. Son père^ professeur assez distingué de l'Ecole de médecine à Paris, l'avait envoyé là pour se former et jeter sa gourme : il a su de bonne heure le fond de
cale, il nous en fait jouir aujourd'hui. Il rapporta de là son idée ^ de roman maritime, par où il a débuté. Depuis lors, il s'est exercé dans bien des genres; il vient de trouver le sien.... — Sue a été très riche ; on l'a dit un peu ruiné, mais il n'a jamais eu l'air de l'être. Il va volontiers en équipage. Les soirs dans le monde, il est très paré, mais lourdement, et y montre peu d'esprit et de vivacité de conversation ; il y parle bas et avec une sorte d'affectation de bon ton. Il se rattrape au sortir de là et se dédommage en plus libre compagnie. Il a une très jolie maison dans le faubourg élégant (rue de la Pépinière), une espèce de A petit kiosque chinois, avec rochers, verres de couleurs, etc., exM surtout un jardin charmant, tout à fait chinois aussi. Cette mai-H son jouit d'une certaine célébrité, et les jeunes femmes à la modeH faisaient quelquefois (il y a une couple d'étés) la partie de plaisir^ d'aller voir le matin la maison de M. Sue. Tous ces détails sont I faits peut-être pour intéresser, se rapportant au romancier le plus en vogue du jour et qui, je le répète, a d'ailleurs le bon esprit de prendre humainement son triomphe. »
Dans une des chroniques suivantes, Sainte-Beuve ajoutait:
« La mystification des Mystères de Paris continue. Un jour (voir les Débats du 13 août), un avocat du roi invoque ce livre comme autorité. Le lendemain. Sue discute la question d'humanité relativement aux médecins dans les hôpitaux. Parti du Rétif et du de Sade, il est en voie d'aboutir au Saint-Vincent de Paule en passant par le Ducray-Duménil. — Clos sous forme de roman, les Mystères de Paris vont reprenàre au boulevard sous forme de mélodrame : l'auteur s'occupe déjà à les tailler dans ce nouveau ph : industrie, industrie sur toutes les coutures ! »
Et plus loin encore :
« On annonce d'Eugène Sue un nouveau roman en feuille-
tons, le Juif errant : ce seront les mystères du monde et de tous les pays. La Presse et les Débats se disputent ce prochain roman et on est aux folles enchères.
» Eugène Sue a reçu, dit-on, à l'heure qu'il est, plus de onze cents lettres relatives aux Mystères de Paris, magistrats qui lui soumettent leurs idées, jeunes filles qui lui offrent leur cœur. Il pourra publier tout cela en appendice : ce ne sera pas le volume le moins piquant. Et voici comment parle de lui la Ruche populaire, revue mensuelle, rédigée et publiée par des ouvriers (numéro d'octobre 1843): .
« On sait le plaisir extraordinaire et les émotions que les ou- » vriers éprouvent à la lecture des Mystères de Paris, l'un des » ouvrages les plus neufs et les plus remarquables, sans contre- * dit, qui soient jamais apparus sur la scène littéraire. C'est un » poétique et hardi tableau des dangers, des guet-apens, des » duplicités infernales et des misères affreuses qui assiègent et » moissonnent les prolétaires ou travailleurs, sans ressources, » sans providence ou protection tutélaire. La lecture en est at- » trayante, toujours variée et saisissante : aussi chacun le vou- » drait-il avoir en propre, et le conserver comme un des livres » les plus chers à son cœur.
» Mais il n'est pas que les ouvriers qui soient avides de cette T> peinture attachante : outre certains magistrats qui avouent y » trouver eux-mêmes d'utiles enseignements, nous citerons une » dame (l'épouse de notre ami M. D.-D., horloger) qui en fit, » durant une maladie de langueur, sa consolation spirituelle et » sa dernière lecture ; après sa mort, on retira le sixième volume » des Mystères de dessous son oreiller.... »
» L'auteur de l'article conte ensuite l'histoire d'un jeune apprenti qui profitait de ce que son maître l'envoyait louer les Mystères de Paris, pour les lire auparavant lui-même, répondant « avec aplomb » au patron impatienté que le livre n'arrivât pas :
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« On m'a dit demain, mon^sieur... » Le jour, il le cachait entre deux pierres, dans un coin sombre de l'atelier où il se faufilait de temps en temps pour en dévorer quelques pages ; le soir, il le lisait à sa famille assemblée. Le passage, « si pathétique et si » courageusement décrit, du Lapidaire^ fait fondre en pleurs la » mère et les cinq enfants, petites filles et petits garçons. Quant » au père, il fait le grave pour dissimuler son émotion. Quelques » instants après, la famille un peu revenue de sa surprise, se » passait la main sur les yeux en riant de son chagrin inattendu. » — Eh bien, ma foi, c'est égal, dit le père, c'est tout de même » extraordinaire ; et (poursuivit-il en regardant le ciel), quoique » Eugène Sue fasse fondre les cœurs, ce qu'on peut demander à » DIEU, c'est qu'il envoie souvent des hommes pareils sur la terre. »
» On l'a dit, remarque là-dessus Sainte-Beuve, on est toujours le JacoUn de quelqu'un. Tout est relatif: peut-être après tout, que les Mystères de Paris sont un livre de morale pour les personnes de la Cité et de la Rue aux fèves. Décidément, Sue, sans le vouloir, aura touché quelque fibre vive et saignante, et elle s'est mise à vibrer. L'humanité, dès qu'il s'agit d'elle, se prend vite au sérieux : elle est toujours en train de légendes et il lui faut des saints à tout prix. Rien n'est burlesque pourtant comme ces élancements à saint Eugène Sue, quand on sait le dessous des cartes! — Enfin, Béranger (grave symptôme!) est allé visiter l'auteur à la mode ; le chansonnier populaire a semblé reconnaître le romancier populaire. On ne dit pas s'ils ont bien ri. Ils auront fait les bonnes gens sérieux. Vivent les gens d'esprit pour suffire à tout ! »
Enfin, l'année suivante, à propos d'un article de M. Paulin Limayrac sur les Mystères de Paris dans la Revue des deux mondes, Sainte-Beuve donnait ainsi son jugement final sur l'ouvrage :
ce La Revue suisse voit avec plaisir qu'elle avait frappé d'avance dans le même sens et qu'en tirant sur le temps elle avait atteint juste aux mêmes endroits. Cela doit nous éncourager à ne pas nous croire trop provincial ni trop dupe. Et remarquez que cet article de M. Limayrac est le seul jusqu'ici qui ait traité ce livre détestable comme il convient ; si cet article n'était pas venu, il n'y en aurait eu aucun dans les journaux de Paris qui méritât de compter. Tant il n'y. a plus de véritable critique organisée !
— Oui, nous le répétons aujourd'hui avec toute l'autorité de la réflexion, oui, l'inspiration essentielle des Mystères de Paris, c'est un fond de crapule ; l'odeur en circule partout, même quand l'auteur la masque dans de prétendus parfums. Et, chose honteuse, ce qui a fait le principal attrait, si étrange, de ce livre impur, ç'a été cette odeur même de crapule déguisée en parfums,
— Heureusement ce triste épisode du carnaval littéraire est déjà une mystification de l'autre année. On dit que l'admiration dure encore en Allemagne, et qu'elle vient seulement d'atteindre son apogée à Vienne, où plus d'une belle dame appelle par gentillesse son petit enfant Tortillard. Nous ne le croyons pas. »
En ce moment où je recopie ces pages, il y a trentedeux ans que je les copiais, des lettres de Sainte-Beuve, pour l'imprimerie de la Revue suisse. Elles sont encore toutes vivantes, et lui-même y revit, à le voir et à l'entendre, pour ceux qui l'ont connu dans ce temps-là. Elles n'ont rien perdu de leur fraîcheur et de leur vérité. C'était bien de la chronique par l'actualité et le piquant des détails, et c'est aujourd'hui de l'histoire par la sûreté du coup d'oeil. Le style y est aussi plus dégagé et plus libre que dans Fort-Royal et les premiers Portraits. Le genre de la chronique l'a en quelque sorte forcément assoupli, et l'on y voit comme la transition, le trait d'union entre
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ses deux manières bien tranchées, la première et la seconde, celle des Lundis.
Dans sa note manuscrite sur « les chroniques de la Revue suisse, » il ajoute à ce que j'ai cité plus haut: « Depuis l'époque indiquée (juillet 1845), elles offrent de l'intérêt encore et toute l'année 1848- 1849 y est particulièrement traitée d'une manière véridique et piquante. » En rendant ce témoignage à son continuateur, peut-être voulait-il aussi faire entendre qu'il n'était pas pour rien dans cette continuation et l'intérêt qu'elle pouvait avoir; ce qui était vrai. Lui et d'autres, je l'ai déjà dit, me fournissaient des renseignements, des faits, des traits, des anecdotes, mais de bouche et non par écrit, la plupart du temps même sans autre but que la causerie, dont ils n'ignoraient point d'ailleurs que je faisais mon profit. En voici un exemple: dans la chronique d'avril 1848, je disais :
« Ce peuple (le peuple de Paris) a tant de fibre, qu'il en
est non-seulement impressionnable au plus haut degré, très mobile et très ondoyant, mais aussi tout vibrant et, malgré son intelligence si aiguisée, capable de s'exalter, de s'enthousiasmer d'amour et d'admiration jusqu'au délire. Dans ce jour critique du 25 février, Lamartine avait devant lui, comme il l'a dit dans une lettre rendue publique, um mer de jeu 'et de fer ; bien plus (et ce détail nous vient d'une personne qui le tenait de lui-même) il avait sur sa poitrine les sabres et les piques d'hommes furieux. Il les calme, il les apaise, il les gagne, il en est vainqueur. Et alors ces mêmes hommes qui, s'il n'avait pas triomphé de leur aveugle emportement, l'auraient peut-être assassiné, se sentent pris d'un tel amour pour lui, qu'ils l'entourent, le pressent, le
serrent dans leurs bras, lui baisent la figure et les mains ; quelques-uns même, ajouta Lamartine, me mordaient. »
C'est de Sainte-Beuve que je tenais ce récit. Il venait un jour me voir Place Royale, où je demeurais. Dans Tune des petites rues qui entouraient alors l'Hôtel de Ville, il se trouva tout à coup en face de Lamartine qui, pour échapper à la foule, sortait par une porte dérobée. Lamartine lui raconta ainsi cette scène. Sainte-Beuve, arrivé chez moi, m'en fit part à l'instant même. Il l'a rapportée aussi quelque part, mais longtemps après. Je ne me souviens plus s'il a conservé cet énergique et pittoresque trait de la fin: « quelques-uns même me mordaient; » mais j'en suis certain, î'ayant noté sur l'heure. Il y a aussi, dans la suite de la chronique, plus d'un détail curieux et peu connu qui me venait de lui; mais comme, dans la crainte de lui déplaire, je continuais à ne pas le nommer, je ne serais plus sûr, après un si long temps, de retrouver toujours, dans le nombre, ce qui lui appartient.
Ce n'est pas, au reste, par la chronique seulement que Sainte-Beuve resta en rapport avec Lausanne, même lorsqu'il n'y vint plus, mais par les relations qu'il y avait conservées. Il dut à M. Gaullieur le manuscrit des Lettres de Benjamin Constant à M"^^ de Charrier e, dont la Revue sitisse avait publié de nombreux fragments. Il m'écrivait de son édition de ces lettres : « Elles ont ici beaucoup de succès, et la manière dont j'ai coupé et encadré le tout a réussi. Est-ce de même là-bas? M. GaulHeur est-il content ? » Il admirait beaucoup les articles de
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M. Vinet dans le Semeur et lui écrivait de temps en temps. Il s'intéressait aussi à d'autres travaux de critique de ceux qui, à Lausanne, s'occupaient de littérature. Parfois il trouvait qu'on y jugeait trop l'homme d'après le livre. Quand on en venait à dire: « une belle âme, une grande âme, » d'un auteur qui, suivant lui, ne l'était point, oh! alors il entrait en fureur. « Au diable les mystiques! m'écrivait-il. Vous voyez à quel point, cher ami, je suis critique. Nous avons ici tous les défauts et toutes les absences, mais nous avons du moins la proportion et la mesure: c'est là notre seul mérite. Gardons-le! » Et il me citait le mot sur M"^^ **, parisienne du grand monde, « maigre e;t idéale ; que c'était une âme et des cheveux, » Par là se continuaient ses attaches avec notre pays et son réel attachement pour lui. Même après son élection à l'Académie, il m'exprimait encore ce sentiment. « Je suis occupé de mon éloge de Delavigne, m'écrivait-il: on ne trouve plus de temps pour rien dans ce flot de monde. Oh! tout cela me mènera-t-il à quelques années d'une vie cachée et solitaire avant la mort? Je me le figure par moments, mais je ne prends guère le chemin direct. » Et plus tard (janvier 1845): « Je voudrais bien j)asser encore avec vous, chers amis, quelques-uns de ces jours qui appartiennent au cœur; le fait est que le cœur ici est supprimé; plus je vais, plus je le sens: il n'y a plus de vraie joie, il n'y a tout au plus que des distractions. Triste destinée! on est plus heureux dans le canton de Vaud, même quand on y souff're. » Mais il n'allait bientôt plus pouvoir dire: O uhi Tempe! ou il devrait le dire dans un autre sens. « Rien n'est stable, remarquait-
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il, SOUS ce régime de la multitude, même quand c'est la multitude d'Aigle à Eysins. » Et bientôt il s'écriait: « Quel coup que cette révolution que je ne prévoyais nullement si prochaine ni dans cette forme! Croyez que je la ressens profondément; moi aussi je me dis: Mon canton de Vaud a perdu sa virginité; ma république idéale, mon angulus ridet vient de disparaître dans un tremblement. Enfin vous allez m'écrire, dès le lendemain de la crise, comment tout se dessine : il me semble que M. Druey est un homme éclairé, mais en pareil cas c'est la queue qui mène la tête. »
Ainsi furent arrêtés net, qu'il eût pu les réaliser ou non, ces projets, ces rêves de revenir à Lausanne, d'y faire un nouveau cours, d'y aifermir et d'y étendre la Revue suisse. Il professa une seconde fois, mais à Liège. La secousse générale, en atteignant son pays, l'avait bien autrement troublé que le nôtre. Nous avions eu, en 1845, notre petite révolution de février. La France eut la sienne, la grande, en 1848. Et encore si elle n'avait eu que celle-là!
Quant à lui, il n'en avait pas un bon espoir et, dès le début, il mit en doute qu'elle pût réussir et durer. Voici, à cet égard, une preuve remarquable de sa perspicacité. Au lendemain des journées de février, alors que tout le monde croyait à la république ou s'y résignait, nous pro-
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menant un soir sur les quais: « Ce pays est monarchique, » me dit-il tout à coup et d'un ton de conviction auquel l'empire du moins allait donner un air de prophétie.
Avec cette manière de voir et le besoin d'ordre et de tranquillité qui lui venait non-seulement de l'âge, mais du caractère, on comprend que l'empire l'ait rallié, puis désillusionné en ne donnant pas ce qu'il en avait espéré. Mais son adhésion, même avec ce fonds d'indépendance native qui ne l'abandonna jamais, n'en fut .pas moins un fait important, influent dans sa vie et la pente nouvelle qu'elle allait suivre.
La mort de sa mère (17 novembre 1850, à l'âge de 86 ans moins cinq jours) y avait aussi apporté un changement trop réel et qui ne fut peut-être pas non plus sans influence. Ils avaient peu de goûts communs, une existence peu mêlée ; mais, comme il écrivait à l'abbé Barbe, en 1831, ils vivaient à eux deux « assez doucement. » Il la soigna, dans ses derniers moments, comme un flls et comme un garde-malade qui pense à tout et fait tout luimême. A l'église, au service funèbre, auquel j'assistais, je lui vis, ce que je crois n'avoir jamais vu chez personne avec un caractère si particulier, de petites larmes de feu qui ne coulaient pas mais qui jaillissaient de ses yeux comme des étincelles. Sa mère était son unique lien de famille. Une tentative pour s'en donner un autre n'aboutit pas. Il resta donc dans ce genre d'attaches et, à cet égard, tout à fait seul.
Sa mère ne lui avait laissé qu'un très médiocre patrimoine, consistant surtout dans la petite maison de la rue Mont-Parnasse. Il n'avait jamais cru devenir riche. Déjà
en 1830, comme je lis encore dans mon journal: « Je ne serai jamais riche, me disait-il, et voici pourquoi je le crois. Un jour je me promenais avec une dame; nous rencontrons un pauvre. Nous n'avions point de monnaie ni l'un ni l'autre, nous ne lui donnâmes rien. Nous aurions dû, dis-je à cette dame, donner quelque chose à ce pauvre. Je voulais retourner en arrière et lui donner (il me fit entendre une grosse pièce d'argent). Etes-vous fou? me dit ma compagne. Eh bien, soyez-en sûre, lui répondis-je, vous verrez que je n'aurai jamais de fortune. »
Ce n'est certainement point dans cette idée superstitieuse — l'ayant dû bien dépouiller avec d'autres — qu'il était très charitable et donnait beaucoup en secret. Même quand il fut en mesure de gagner davantage et en épargnant, ce qui n'était guère dans son caractère, sur ses appointements de sénateur, toute son ambition, me dit-il un jour, était d'arriver à cinq ou six mille livres de rente; c'est ce qu'il a laissé en effet. Mais pour cela il fallait continuer à lutter, se livrer jusqu'au bout à un incessant labeur, et le repos qu'il avait si souvent rêvé ne lui vint jamais.