‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 67 sur 75 · Développement historique du patois romand · texte numérisé non relu

Développement historique du patois romand

Où en est de son développement historique cette langue romande ? A quelle âge en est-elle de sa vie ? Vous savez qu'elle va mourir. Et cependant, en soi, elle est très jeune. Quoiqu'elle ait vu de longs jours, elle est tout au commencement de sa vie. La vie, chez elle, est à peine formée. Elle en est à son premier aubier, comme un arbre qu'un cercle de granit aurait forcé de rester avec

^ Notre voisin avait hébergé une nuit

Un certain aveugle qui était bon joueur de violon. Là (on) se rassemble tous, les filles avec les mères.

Remarquez l'expression antique de woz^zjyè», littéralement nonvoyant. On dit encore à noveyon , pour signifier : Sans y voir une goutte.

un corps jeune sous le poids des années, si la nature permettait cette tyrannie. Vous sentez dans ce patois un mode d'être non accompli toujours resté à son commencement. Car il en faut retrancher les nombreux mots que le français lui fournit et qui ne sont que patoisés. C'est ainsi que celui de chasteté lui manque , bien qu'il puisse l'employer en lui donnant, comme à d'autres dans le même cas, la terminaison romande (â). Absence caractéristique chez une race qui, en effet, n'a jamais été bien sévère dans ses mœurs. Toutefois je ne sais s'il faut tirer de ce fait toute la conséquence qui se présente au premier abord ; en ces sortes de matières, connaître n'est pas absolument plus glorieux qu'ignorer. On voit bien, d'ailleurs, que tous les peuples, sur ce dont il s'agit ici, ont au commencement de leur vie une pensée et une parole plus libres qu'à la fin. Ils ne font pas seulement l'éducation de leurs idées, mais encore celle de leurs sentiments : ils développent ceux-ci, les améliorent, les délicatisent, et, cela fait, les mots dont ils les exprimaient, leur paraissent trop généraux ou trop grossiers, déchoient de leur rang et se détachent en quelque sorte de la notion première à laquelle ils étaient fixés. C'est ainsi que la langue française, pour signifier \d, pudeur^ importation latine due, suivant la tradition, au poëte Desportes, n'a eu pendant longtemps que le mot romand vergogne (verecundia), qui est le seul encore que notre patois possède aujourd'hui.

Au surplus, il n'est pas besoin de considérer le nombre des mots appartenant en propre à notre patois, pour se convaincre qu'il en est souvent encore à son premier âge.

Ce nombre est petit, et prouve un développement d'idées qui ne fait que de prendre pied, une éducation peu avancée et plus matérielle que morale. Mais nos observations précédentes peuvent continuer à nous suffire. Ce caractère rustique, dont nous sentons si bien tous le charme, que nous ne voudrions pas le lui retrancher, témoigne déjà de cet âge primitif? La profusion de Va, si largement répandu dans notre patois, nous donne aussi à son égard le même renseignement. Plus d'un esprit imagine encore des systèmes philosophiques et historiques sur chaque lettre de l'alphabet ; depuis M. Jourdain, cela n'est guère permis en France ; mais on peut bien avouer que Va donne un son plus jeune, plus grave et plus vague, un son primitif, puisque c'est celui que les enfants balbutient le premier ; un son moins recherché que Vo ou 1'/, par exemple, dont l'harmonie est certainement plus sonore et plus choisie. Rappelons-nous aussi ces formes défectives si fréquentes dans notre patois. Le procédé qui les remplace par le détour d'un ou de plusieurs mots, par une décomposition de l'abstrait, est essentiellement un procédé jeune, antique, et part d'une organisation peu développée, qui n'a pas fini tous ses tâtonnements. Enfin, le vague et la jeunesse se montrent encore dans l'inconstance et dans la variété qui ne sont que faiblement marquées par ce qu'on appelle les dialectes dans le romand suisse ; car ce ne sont pas seulement les contrées différentes qui le modi* fient ; ce sont les villages, et non-seulement les villages, mais les quartiers d'un même endroit, les habitations isolées, les familles et les personnes. On ne pourrait pas dire que ce soit un chaos , le chaos d'une langue, l'histoire peut

difficilement le saisir ; mais ce n'est pas mi moment bien éloigné du chaos. L'indispensable est rangé et fixé ; tout le reste court à l'aventure, lève la tête lorsqu'on le croyait perdu, pâlit, s'éclaire et se métamorphose de mille façons. Ce ne sont pas uniquement les voyelles, partie mobile du mot, qui changent selon le caprice des lieux ; ce sont de nombreuses variétés pour la même consonnance, variétés, il est vrai, qui tiennent à un type commun. Des changements réguliers de consonnes. Des accentuations contraires. Des verbes qui sont de plusieurs conjugaisons. Tel dialecte offrirait au philologue passionné de magnifiques études sur la métathèse ; tel autre a pris l'habitude d'une sorte de diganima éolique à la mode des Grecs.

Vous le voyez, c'est une masse bouillonnante comme au premier jour et qui ne s'éteindra que bouillonnante encore ; une vie où la corruption du déclin se mêle à celle de la barbarie primitive : et précisément, en cela, c'est un patois et non une langue littéraire. S'il en était différemment , au lieu d'un patois^ au lieu de la langtie des pères^ amoncellement confus de tout ce qui constitue la vie , ce serait un corps développé, ayant sa complète existence ; ce serait la langue des fils.

Elle ne l'est plus ! Il disparaît cet idiome que parlèrent une fois nos ancêtres, mais en un temps où il est difficile à l'histoire de remonter. On nous raconte que naguère encore le patois était usité, concurremment avec le français, même dans les hautes classes de la Suisse romande, surtout dans sa partie orientale où il sert de langue courante encore aujourd'hui ; comme dans leurs provinces, les patois provençaux et languedociens. Mais cela n'em-

pêche pas que notre romand ne fût mort dès longtemps, en sa qualité de langue civile et sociale. A-t-il même jamais existé ainsi ? Au XVI^, au XV^ siècle, il est vrai, on raconte quelques traits qui montrent non-seulement que le patois était de fait, sinon de droit, la langue principale du pays (ce qui ne souffre aucune objection), qui constatent non-seulement la popularité de cette langue, mais de plus, à ce qu'il semble, sa nationalité et sa légalité chez certaines peuplades. De temps en temps il est question de députés savoyards qui s'expriment en leur patois. En 1489, les cries ou publications, même celles du bailli de Vaud, se faisaient chez nous en romand. Au milieu de ce siècle, l'industrieuse et riche commune de Fribourg, pour qui cette époque fut un temps de crise, emploie dans ses documents politiques, dans les missives qu^elle adresse à ses ennemis ou à ses combourgeois du Pays-de- Vaud, et surtout dans ses actes civils, dans ses règlements de police et dans ses comptes, un français très romand. Elle s'appelle elle-même Frîhor et les Frihorgeix^ ce qui est le nom patois encore usité autour d'elle. Mais dans cette contrée classique de notre langue romande, le français prévalait aussi ; et dans le pays de Vaud davantage encore, la nombreuse noblesse de ce petit état ayant plus de relations avec les cours voisines, de Savoie, de Bourgogne et de France, où elle prenait des habitudes d'élégance, et menait une vie plus chevaleresque que républicaine. Il est certain que le parler et le nom français étaient au XV^ siècle, une distinction sociale complètement adoptée chez nous. Du XIV^ siècle et de la seconde moitié du XIII^, nous avons même divers actes tant gé-

néraiix que particuliers, qui prouvent que le roman d'oïl était à cette époque la langue écrite et légale. Le défi de Gérard d'Estavayer et d'Othon de Grandson est en français. On a de ce dernier, et dans la même langue, des attestations de service données à un chevalier vaudois. Plusieurs chartes de Loys le vaillant. Sire et Baron de Waut, sont en français. Des transactions du XIII^ siècle et où les témoins sont tenus de s'expliquer en langue romande, fournissent la même observation. Enfin, il paraîtrait aussi qu'il existe une charte française du comte Pierre, avec lequel le Pays-de-Vaud entra sous la domination de la maison de Savoie : ce document est de l'an 1250 ; et le style, malgré de récentes copies toujours plus ou moins altérées, présente des particularités non méconnaissables de la langue d'oïl du XIII^ siècle. Est-ce avec la maison de Savoie que le français s'est intronisé chez nous, comme il le fit en langue d'oc à peu près à la même, époque avec la maison de France? Cette supposition n'a rien d'invraisemblable , et plusieurs analogies viennent l'appuyer. Le XIII^ siècle vit précisément la gloire de la langue d'oïl et la décadence de la langue d'oc ; celle-ci, après avoir flori au XII^ siècle (et c'est bien le mot qui convient à cette belle langue, morte si jeune, quand on la croyait si pleine d'avenir !), tomba sous l'effort de sa rapide croissance et de la sanglante destinée que lui firent les ennemis du nom provençal. La croisade contre les insurgés religieux de la Gaule méridionale anéantit sa gloire et son indépendance ; la France propre, ou du nord, fit peser sur le midi son épée, son sceptre et sa voix. L'unité littéraire de la langue d'oc fut brisée, son exis-

tence sociale proscrite, à cause de son influence dans les attaques satiriques ou théologiques qui tentèrent d'ébranler l'édifice de Grégoire VII et d'Innocent III. Les classes élevées, tournées de gré ou de force vers le nouveau soleil, abandonnèrent la langue des troubadours à la merci du peuple. Et lorsque par tout cela on la dépouillait de son franc parler et de son rang, le français peu à peu dégagé de son enveloppe, l'italien qui naissait tout formé dans la bouche de Dante, lui enlevaient la prééminence qu'elle avait eue jusqu'alors parmi les langues de l'Europe latine. C'est dans ces circonstances que la suzeraineté de la Savoie vint fixer notre pays pour ainsi dire sur luimême et le tenir en équilibre entre l'Allemagne et la Provence, entre le Midi et le Nord: terrain analogue à celui où avait été planté le français et où il s'était plu. D'ailleurs, l'Allemagne nous avait déjà tirés à elle pendant le XII^, le XI^ siècle, et même depuis les temps de Berthe, de l'empereur Othon et du roi Conrad. La langue écrite et légale du saint-empire romain, auquel la Transjurane fut annexée (1032), était, comme celle du saint-Siége, le latin ; comme aussi celle des rois rudolphiens. Avec eux et les carlovingiens, dont ces derniers avaient aidé à partager les dépouilles (888) , nous assistons à la fin de la lutte inégale entre l'idiome des conquérants et ceux des peuples vaincus, à l'agonie , au dernier soupir de celui-là, et à la métamorphose de ceux-ci. Déjà sous Charlemagne, ils prenaient le dessus. Le développement rapide des royaumes de Provence et de Bourgogne bientôt réunis (933) est justement regardé comme une des causes qui expliquent la précocité de la langue d'oc. Elle

et notre romand durent ainsi marcher un moment côte à côte. Mais cette liaison continua-t-elle , et jusques à quand ? Le provençal fut-il la langue littéraire de notre romand , comme il a été incontestablement celle des patois de la Haute-Italie ?

Quel était cet Olivier de Lausana mentionné par un troubadour du XIII^ siècle comme un personnage connu et honoré, puisqu'il le met dans le paradis, au lieu le meilleur, à côté de Charlemagne et de Roland ? Parlaitil la même langue que celui qui Ta chanté ? Faut-il se dire que notre patois a été primitivement patois, et qu'il ne fut jamais que cela ? Il est à croire, comme je l'ai déjà insinué, d'un côté qu'il a dû plus ou moins se former de lui-même, parce qu'il est encore à cette heure très empreint d'un cachet particulier ; et, de l'autre, qu'il fut un jour plus provençal et moins français qu'aujourd'hui. Certainement aussi, il eut des chances de développement et de vie plus brillante dans ces jours où la Transjurane, devenue le centre d'un nouvel état, sortit de la nuit des temps, eut des héros, des gloires, et une cour pour enrichir et façonner celle des langues nouvelles de toutes parts surgissantes qui lui était destinée. Mais tout cela est revêtu d'un voile d'ombres qui ne sera peut-être jamais soulevé. Cet âge n'a laissé aucun monument de sa langue vulgaire. Rien que çà et là quelques noms isolés, les uns allemands les autres romands ; ou les railleries des italiens (mais ils parlaient en vaincus !) sur la voix rauque et tonnante des compagnons de Rodulfe. Les largesses de Berthe et de sa famille, agenouillées avec tout le monde chrétien devant l'an 1000 qui approchait, firent des moines trans-

jurains et bourguignons des défricheurs du sol plutôt que de l'esprit. La langue latine ne transmettait au souvenir des hommes que les enrichissements des églises ou des seigneurs , les vicissitudes de la propriété ; et la langue romande, vivant au jour le jour, croissait pour l'oubli.

Nous avons ainsi devancé, dès longtemps, notre idiome national, et il nous a fallu en prendre un second, n'étant pas assez forts pour soulever le nôtre avec nous et le faire accepter au monde. Ceci n'entraîne point de déshonneur pour un petit peuple, pour une tribu que nous sommes. Tant de grandes nations et qui avaient cultivé leurs langues, au lieu que nous n'avons point demandé de fruits à la nôtre, les ont bien vues périr, sans pouvoir malgré leurs efforts arrêter cet anéantissement , assurément le signe le plus terrible de la. loi de mort qui pèse sur l'homme et sur la nature. Puis, nous avons le français, et n'est-ce pas un magnifique héritage ? Le français, la langue européenne, la langue politique et révolutionnaire de la civilisation : idiome étonnant par ce qu'il peut et ce qu'il a su faire avec si peu de corps et une âme si gênée. Mais c'est en se réglant qu'il s'est donné la force, c'est en assurant ses pas, qu'il a posé sur sa tête la couronne que rien ne lui enlèvera plus. Précision de la marche et clarté du son ; à défaut d'un chant plus mélodieux ou d'une plus savante harmonie, fermeté de la tête et légèreté des pieds , voilà ce qui assure au français son rang supérieur, et le fait l'égal des langues classiques de l'humanité. Son principal domaine est sans doute la prose : et quelle est la littérature qui surpasse ou même qui égale la sienne à cet égard ? Mais telle est d'ailleurs la sou-

plesse qu'il s'est acquise à force de difficultés, que nulle poésie ne lui est inaccessible. Les Anglais, parmi les peuples modernes , ont la poésie la plus individuelle, comme ils sont la plus individuelle des nations ; les Allemands, la poésie la plus pensée et la plus rêveuse ; les peuples du Midi la poésie la plus musicale, la plus accentuée, la plus chaude et la plus sensuelle. Mais la poésie que l'on pourrait appeler sociale, la poésie générale de l'humanité dans les formes populaires qu'elle a jusqu'ici revêtues, cette poésie-là appartient aux Français. Langue d'avantgarde et de domination , le français a une histoire très belle, très claire, très une et très complète, de grandes origines , une vaste et féconde antiquité , ainsi qu'une physionomie prononcée qui, dans tous les temps, a frappé les hommes , et se fait aisément reconnaître depuis son premier jour jusqu'à celui-ci. Par tout cela, cette langue donne aux peuples qui la parlent, non-seulement un magnifique trésor , mais encore un droit. Nul doute que nous-mêmes, petite peuplade égarée sur ses bords, nous ne lui devions beaucoup. Elle est chez nous, comme ailleurs, la langue de la civilisation ; elle forme le terrain de notre pensée, respire et aspire notre vie, suit nos mouvements, et recueille nos progrès.

Mais n'aurons-nous pas un regard pour notre vieux idiome national, pas un salut de rappel ou d'adieu pour notre romand qui s'en va ? Ah ! laisserions-nous ainsi s'envoler l'âme de nos pères, sans faire un seul effort pour la retenir ? Ils sont morts : effacerons-nous l'épitaphe de leurs tombes ? Leur langage, humble et pauvre comme eux, ne peut plus être le nôtre sans partage. Mais don-

nons-lui un petit coin à côté de ce qui l'a remplacé : il y a droit ! qu'il cède la place d'honneur au nouveau maître, mais qu'il ne soit point chassé de la maison : il ne demande pas plus ! C'est un ancien serviteur, devenu l'hôte de la famille, où il met toute sa gloire et cache tous ses souvenirs : que sa voix se fasse encore entendre à la table commune ! elle réjouira les enfants. En lui toute chaleur et toute vie ne sont pas éteintes : il serait facile de les ranimer , de les entretenir , et d'en tirer une dernière flamme épurée. Notre romand, j'en suis convaincu, est susceptible d'être cultivé avec succès. Il possède encore de grandes richesses, il a des mots et des tournures d'une puissante énergie, la naïveté des vieux langages, de l'aisance dans ce qui lui est propre, de la facilité dans ses emprunts, et, dans les sons, de l'harmonie et de la couleur. La grossièreté ou la vulgarité qui peuvent le déparer encore tomberont d'elles-mêmes, à mesure que sa popularité décroîtra; comme aussi ce qui lui manque, il l'acquerrait par un maniement plus soigné, et par la réunion de toutes ses forces égarées ou sans liens. Fondre en une langue littéraire et non plus seulement usuelle les dialectes particuliers, donner quelque régularité à cet ensemble qui, au lieu de faire perdre à notre romand de sa variété, la ferait davantage saillir ; le consacrer, ainsi refait et accompli, à exprimer certains faits de notre histoire ou de notre vie qui auraient besoin de lui pour revêtir, avec leur couleur véritable, leur véritable esprit ; se garder par là un petit bien à soi, à côté de celui qu'il faut partager avec tout le monde, ne serait une entreprise ni vaine ni folle à tenter. Donné-je trop à notre romand? Et ce que je lui voudrais,

n'est-il pourtant rien ? Il serait comme la langue de notre nationalité la plus intime, notre petite voix, à nous, à côté de la grande, où le murmure que nous y joignons n'est guère entendu. Est-ce à dire que, chevaliers du passé, pourfendeurs du présent, nous voulions rêver l'un, et fermer les yeux aux réalités de l'autre ? Non, mais que notre romand continue de nous appartenir, qu'il occupe au milieu de nous la seule place qu'il puisse désormais y prendre, qu'il continue à faire partie de notre être, qu'il y puisse avoir bruit de poésie et de réalité, que nous le gardions, nous en servions, l'admirions, le chantions, l'aimions , comme nous faisons de tout ce qui est nous et à nous, hommes et choses ; qu'il soit ce que sont pour nous le bleu Léman, le Jura sombre, la cathédrale, Aï, Jaman' Chillon, les Muverans, Mordes, les Diablerets, notre poétique rivage, notre monument national, notre cime sacrée !

Toésie populaire.

Nos anciennes poésies populaires étaient chantées, et plusieurs mêmes se dansaient : on les appelait alors des rionds ; riondâ^ c'était danser en chantant. Et le chant, les vers et la danse étaient organisés de manière à former deux chœurs, qui se reprennent toujours une partie de l'air et des paroles en se répondant. De là le nom de coraula donné en plusieurs endroits à ces chants alternés,

dont les strophes s'appellent 'na coblla, comme chez les Provençaux. On les chante encore ainsi dans la partie occidentale de la Suisse romane ; on ne les danse plus que très rarement Naguère , aux clairs de lune d'été, ils entraînaient, mêlée dans la ronde, toute la population plébéienne et patricienne de l'endroit *. Les chansons se répondaient de village en village au milieu de l'écouteur silence ; et la mère de famille, assidue en sa maison, endormait son nouveau-né des souvenirs de sa jeunesse que lui rendait le chant lointain. On n'allait pas non plus, la bouche froide et close, à la conquête de la vendange ou de la moisson. Que pensons-nous maintenant de nos plaisirs guindés , de nos récréations pesantes ? Il n'y a plus que les petits enfants qui sachent encore danser aux chansons : aimables et frêles gardiens des joies naïves du passé !

Les plus gracieux de ces poèmes ont un caractère rustique , champêtre et doux; la nature agricole ou pastorale ^ y est toujours présente, tantôt dans sa douceur joyeuse

^ L'usage s'en est encore un peu conservé à Estavayer. ^ Chanson de ronde :

Allez-vous-en , ceux qui regardent , Ou bien venez danser.

^ A-t-on bien assez dit quel chef-d'œuvre nous possédons dans le Ranz des Armaïilis des Coïombettez? Comment quelque grand peintre ne s'est-il pas fait l'interprète de cette succession de scènes si variées, et si vivement marquées par les deux vers de chaque couplet , qui sont comme la légende d'un tableau invisiblement tracé au-dessus ? D'abord le lever matinal des pâtres frais et robustes, les humides roses de l'aurore, l'appel et le dénombrement des vaches ; — puis la fondrière et le torrent, la halte tumul-

tantôt dans sa dure réalité. C'est un jardin, des fleurs, et un air de printemps; le romarifije jasmin et la rose aussi, l'oranger, la vioXç^ttt 2iYQc\t ransignol et qmchaitte sur le rond du vert bois. Mais souvent ces images de la nature semblent cacher un sens secret, que l'on serait honteux et fâché de découvrir : il y a dans plusieurs de ces chants quelque chose de sensuel en même temps que de fleuri. Mais ce qu'on y voit percer de toutes parts, c'est le sentiment de la réalité, de ses difficultés et de ses moqueries. Peu de larmes, mais un rire habituellement froid et en dessous ; une sorte de désenchantement sans souci ; la vie du cru. C'est la mal-épousée qui ne trouvera que la pauvreté dans la maison de son époux ; mais elle aura du bon temps : ils n'ont rien à filer, elle ne veillera donc pas cette nuit ; ils n'ont point de pré, elle n'ira donc jamais faner ; ils regarderont manger les autres, et quand ceux-là riront, eux pleureront. Ailleurs, un mari regrette de ne plus être valet (garçon) ; il voit ses anciens camarades s'asseoir à l'ombre avec les jeunes filles, qui lui

tueuse du troupeau, la grave consultation des bergers allant aux voix^ et la sentence du plus vieux ; — l'arrivée du messager : le voilà qui heurte à la porte, à la porte du curé ; — la conversation avec rhabile pasteur et sa lutte de malice entre lui et le beau berger goguenard, que la servante, jolie et trop courtoise, écoute et regarde à l'écart ; — le retour de Pierre et son résultat merveilleux ; la chaudière sur son lit de flammes ; ce moment dramatique où les bergers voient qu'elle est pleine et qu'ils n'ont pourtant pas encore trait la moitié du troupeau. Enfin tous ces tableaux si neufs et si naïfs, si accentués et si simples, dominés par celui de la grande nature des montagnes que ramène chaque refrain.

crient à lui : Va vers ta femme ! celle-ci vient l'appeler ; rentré dans sa chambre , il entend pleurer ses enfants : voilà comment il s'amuse, lui! tn^n^ prenant le bon parti, il se fait apporter une bouteille de vin, et tout cela fut fini. Cette acceptation de la réalité de la vie comprend celle de l'immoralité. Il s'en faut que l'amour soit toujours délicat dans ces chansons ; assurément la naïveté populaire, le libre élan du cœur, la brusquerie de la passion l'y font parler quelquefois avec une vérité de tendresse qui saisit ; le tour d'esprit badin lui donne aussi un naturel vif et gai ; ou bien ils doivent à une sorte de malice calculée, de raillerie sans pointe, qui est leur secret, l'effet profond d'une tristesse sans pleurs et d'un jeu sans sourire \ Mais souvent l'amour s'y montre grossièrement charnel : on Fy traite en plaisanterie, qui descend parfois, dans l'entraînement d'une forte nature, jusqu'à la brutalité ^. On chante moins sa douceur innocente qu'on ne raille ses déceptions ou ses larcins. Tel est le souvenir le plus habituel que le peuple ait conservé de ses amours, et pour se venger il en a fait retomber le crime sur les hautes classes dont il a dû tour à tour subir l'immoralité : les curés d'abord, puis les seigneurs et les hommes d'affaires, les avocats ^. Ce sentiment de la réa-

^ Voyez la chanson : Hôlas, Vami, en ai bèn vu lo temps. Olivier la cite dans les Eclaircissements, tom. II, pag. LIV.

* Une pauvre fille avait donné rendez-vous à son ami, en lui promettant tout secret. Il est cependant aperçu : « Tu en as bien menti, lui reproche ce galant farouche qui la frappe au visage ; et tiens ! voilà pour t'apprendre à dire la vérité. »

* Le premier je rencontre , Le fils d'un avocat ,

lité se montre aussi dans les scènes mêmes qui sont les sujets de ces chants : une coutume, un simple fait de tous les jours, l'occupation la plus vulgaire, les jeunes filles qui doivent bien « balayer la maison, » travaux des prés, des champs et des montagnes, vendanges et moissons, alpages et fenaisons, toute l'existence de notre peuple s'y trouve reproduite avec un à-propos, une vérité, une fidélité, qui n'est pas de la couleur locale, car c'est la nature même en chair et en os. Avec notre caractère et notre histoire qui se font peu remarquer, il nous est difficile à nous-mêmes, dans une œuvre réfléchie, d'exprimer ce que nous sommes : nos anciens chants nationaux le font spontanément, pour ce qui regarde le peuple du moins : ils n'ont pas besoin de nous l'analyser en tâtonnant, du premier coup ils vous le font voir. Non-seulement ils sont, comme tous les chants populaires , le peuple en pensée et en esprit ; mais ils sont le peuple en spectacle. Je ne crois pas que nul peuple, dans sa poésie, se soit reproduit plus exactement, plus réellement que celui-ci. C'est qu'il ne visait ni à l'effet grandiose, ni à l'effet pittoresque, ni même à l'effet d'esprit : il ne visait qu'à être lui tout bonnement. C'est que nul en vérité, et la chose est à la fois malheureuse et heureuse, ne songe moins à faire effet. Retiré sur lui-même il abhore de se mettre en avant plus qu'il ne l'est, de se poser et de se hisser. Tout ce qui se dit autre que soi, fût-ce un gain, il le déteste.

— due portez-vous, la belle , Dans ce panier au bras ? — etc.

Dans le Ranz des vaches, c'est le curé qui est mis en scène.

par paresse peut-être, mais de plus par bon sens. Et en même temps donc qu'il se laisse être^ il voit admirablement bien ce que les autres voudraient être, et ce qu'ils ne sont pas. Il en reste froidement à lui-même, et il est impitoyable pour ceux qui veulent être plus. Il fait un retour sur sa pauvre vie, assez bonne, mais peu grande, et il la traite sans façon, sans étalage, avec une familière amitié. L'existence s'est déchargée un moment, mais l'air pèse encore ; les choses sont loin, mais il faut s'attendre à les revoir : alors on les accueillera avec un demi-sourire qui les bravera sans les vaincre ; avec un regard détourné qui revient par derrière plutôt qu'il ne se cache et s'enfuit. De là cette moquerie calme, patiente, et parfois rusée, dont nous avons déjà parlé. C'est une manière de prendre la vie avec une sorte de ricanement. Ce caractère se mêle à tous nos anciens chants populaires ; il est pour eux comme une espèce d'idéal au milieu de leur perpétuelle réalité : il constitue leur genre et leur type. La vie, émoussée, se rebouche contre ces froides nécessités ; mais elle a néanmoins ceci de bon, c'est qu'on en peut rire ; elle est belle parce qu'elle vaut tant, et qu'elle sert à gloser.

Cette constance de moquerie et de bon sens railleur n'est point, comme on pourrait le croire, incompatible avec l'imagination. Notre peuple est loin d'en être dépourvu ; seulement il la tourne à sa manière, et l'applique à ce qui le touche de plus près. La façade de sa maison blanche n'est pas toujours du côté de la plus belle vue : mais c'est que vivant en plein air il aura toujours celle-ci à sa portée. Penché vers la terre, son monde à

lui est à ses pieds : il regarde peu au loin. Son verger couronné d'arbres, son plantage au sol noir et cendreux, son champ qu'un seul noyer réunirait sous son dôme, sa vigne où le menu feuillage du pêcher n'étend qu'une ombre à jour toute percée du soleil, voilà son domaine, son enceinte, son horizon. Le reste est un lointain paysage, sur lequel il lève rarement les yeux; il n'y pense pas, il a trop à faire du sien : aussi croirait-il volontiers qu'il n'y a rien de plus au monde, et qu'il n'est personne qui ignore ce que lui sait si bien par cœur * . Il ne peut vous dire comment s'appelle ces pics merveilleux qui se dressent quelquefois dans les brumes éloignées ; mais il a donné r- des noms aux moindres fragments de son petit territoire, re Et parmi ces derniers, tous très anciens et la plupart ana- térieurs au français, il en est qui font preuve d'une imail gination riante et champêtre. C'est un chêne, un orme, ur ou un plane ; un nant, un oiseau, une riche famille éteinte, )e, une chapelle en poussière qui personnifient ces lieux pai- 2S- sibles , où l'âme repose au bord des champs de blé, au en coin des forêts, sous les feuillées qui gazouillent entre elles, ;lle à l'approche du soir ^. Quelquefois à ces riantes images

^ Qui, demandant son chemin, n'a pas reçu des réponses dont j^j^ la formule générale revient à celle-ci : Vous tirerez à droite y quand ^ vous serez vers la maison à Jean-Pierre ; comme si la maison à

Jean-Pierre était sûrement connue de l'univers entier ! ap' ^ Es Planes , Es Vernes , Es Noyers , Es Buissonnets , Derrey

VEpenaz, Sur VOrmet, au Tremblloz, à la Geneivriaz^ — au Laviau, 1^ au Landau , — au Bois-au-Moinoz , à la Bannerettaz^ Vers-le-Bois-

de-Savoie , à la Collomhaire, au Pré-au-Bœuf, en Montchevry, —

Ig^ Kiettes (rio ruisseau), le Nant-du-Merle, le Nant de Coquestra- \{l hloz, le Nant de VAyzelet, — le es Semor ailles , — la Roche dou bec

s'en mêlent d'autres, charnelles et grossières, par un besoin de raillerie qui se retrouve ici comme dans les chansons. Mais elle y peut prendre de même un caractère de bizarrerie énergique ou pittoresque. Le mot de Brama/an ne peint-il pas avec force ces endroits éloignés ou difficiles où la faim presse les travailleurs? et trouvezvous qu'il n'y ait aucune originalité à dire du soleil à son coucher , que Jean-le-Roux va se musser dans la montagne \ On pourrait citer une foule d'expressions qui té-

à Veigle, — Champ-dolent ; — Champblande (campi blandi ; voir au sonnet de Sainte-Beuve), etc. — YoyQz la Feuille des avis officiels et les plans des communes.

Les noms de famille sont moins anciens, et appartiennent à un âge où notre langue romande n'était déjà plus qu'un patois. A côté d'un grand nombre, tout secs ou tout pâles de réalité, il en est cependant quelques-uns d'une physionomie antique, ou d'un sens original dans sa crudité : Amaiidruz qui semble être, avec une terminaison romande, le même que Amauri ; Herminjat (Hermingard, Ermangaud) ; Fauquez (Folquet, Foulques) ; De la Cuisine, De-bonne-lance; Rohesprit ; Denorréaz (de-la-noyerée, c'est le même que Nogaret ou Desnoyers), etc.

Certaines plantes, certains animaux ont des noms particuliers, et même consacrés, qui montreraient aussi l'imagination soulevant un coin du voile : le rhododendron, ce nom lourd et obscur, barbare en français à force d'y être grec, s'appelle chez les bergers le Dzentellet (gentillet) ; les automnales colchiques, des veillées, parce qu'elles annoncent la saison des longues soirées. Les vaches reçoivent les noms de Motaila (qui a une étoile au front), Meriau (miroir) ; les bœufs de labour, ceux de Montai (étoilé), Dzaillet (tacheté), Fllori (fleuri), Froment, etc. L'écureuil, en certains endroits, Verdzasse (qui vit dans la verdure).

^ Dian-Rosset va se moèssi. — Bramafan (territoire d'Orbe) : c'est le même nom que celui de la tour ruinée de la cité d'Aoste, dans le Lépreux de M. de Maistre.

moignent d'une imagination vive et juste, mais qui parfois tournent aussi à un rire mécontent. Quand il est tombé beaucoup de neige , c'est une année blanche; et quand il pleut sur le foin coupé et séché, on a fané pour faire le lit de la pluie: la première image n'est que vaste et pittoresque ; la seconde, à une idée originale, mêle un reproche tristement railleur.

Mais les chansons populaires présentent de bien plus singuliers exemples de cette imagination dans la moquerie, de cette raillerie fantastique qui est peut-être le trait principal de la poésie de notre peuple. Tantôt c'est un détail de mœurs locales ou d'actualité brusquement transporté dans un impossible extravagant*. Ou bien, c'est surtout une accumulation d'hyperboles qui grossissent de plus en plus, jusqu'à ce que le trait éclate, ou s'envole et se perde ^. L'imagination et la moquerie se soutenant Tune l'autre, prennent alors quelque chose de gigantesque

^ « Adam , le premier homme — Se mit à fossoyer, — Se mit à fossoyer, planter des fèves; — Et il gagnait du bien, et il faisait des épargnes. — Il avait pour famille— Trois beaux charmants garçons, — Trois beaux charmants garçons, qui portaient vendre — Le lait, je ne sais où, n'ai pu l'apprendre. » Ancienne chanson romande de l'Abbaye des Vignerons.

^ Une vieille veuve fait la cour à un jeune homme : elle l'épouse. Le samedi, les noces ; le dimanche, l'enterrement. On lui regarda dans la bouche : il n'y avait plus que trois dents. On lui regarda dans l'oreille : la mousse croissait dedans. — Une jeune fille est recherchée en mariage par un tailleur. « Il n'a que Taiguille et le dé, dit-elle, encore assure-t-on qu'il les a volés. Aussi veut-on l'envoyer à la potence. De cette hauteur il verrait bien le soleil se lever ; la lune se renouveler, et les poissons sautiller dans la mer. »

et de surnaturel. C'est même parfois un rapprochement bizarre de non-sens et de contradictions \ On voit donc que le jardin de l'Helvétie a aussi ses inspirations rabe-' laisiennes , comme celui de la France. Enfin l'imagi-i nation ne s'y borne pas toujours à grossir et accumuler les traits : elle invente une espèce de féerie plus positive ^; tantôt par un besoin de fiction et de merveilleux ^, tantôt par une sorte d'engouement folâtre et pour ainsi dire enfantin ^.

Ce profond sentiment de la réalité, naturel à toutes les

^ Derrière chez nous , il y a un pommier doux, — Qui est tout chargé de raves. — J'y jetai mon bâton : — Il en tombait des châtaignes, etc. — (Chanson romande extrêmement répandue dans tout le pays.)

* Le besoin , l'instinct du merveilleux est profondément empreint dans nos annales : elles sont remplies de procès de sorcel lerie , à un point dont on ne se fait nulle idée. Mais c'est un merveilleux positif, et si je puis dire, une superstition qui a l'air sensée : ce sont des visionnaires à froid, par conséquent d'autant plus sincères et plus tenaces.

^ « Les garçons de Port-Alban — Ont fait faire une barque ; — Leur barque était de verre — Et les rames étaient d'argent. » (Chanson romande du Vully). — Trois chevaliers reviennent de la guerre. Le plus jeune porte une rose dans sa main. A la fenêtre est la fille du roi : elle veut avoir la rose. Mais le chevalier la garde pour sa femme. Et il se moque du roi qui lui refuse sa fille : <c J'ai trois vaisseaux dessus la Mer- Jolie, lui dit-il. L'un est plein d'or, l'autre de marchandises, et le dernier pour embarquer ma mie. » (Chanson française.)

* « Mon frère a fait bâtir maison. Petit bonnet, blanc bonnet,, petit bonnet tout rond. — (II) l'a fait bâtir sur trois carrons. Petit bonnet... — Sur trois carrons qui d'argent sont. Pefit bonnet.... » (Chanson française.)

peuplades suisses , avec la disposition railleuse qui nous est propre à nous autres Romands, pourrait, je crois, devenir la source d'une poésie originale et grande, bien loin de lui être essentiellement contraire. Cette sorte de froideur railleuse n'est que de l'enthousiasme retourné. Nous venons de voir combien l'imagination est accessible : la sensibilité n'éclate pas moins par ce dur chemin du rocher nu de la vie, que par la vapeur enflammée qui la voile sous d'autres cieux. Et l'homme doit bien savoir qu'il y a quelque chose de plus saisissant que lés larmes, de plus vrai que la gaîté, de plus attachant que l'esprit, et de plus triste que la plainte, c'est la raillerie qui ne rit pas. Seulement il ne faut point confondre l'absence des illusions avec la plate satisfaction qu'on ne les ait jamais connues. Il est des hommes qui ne rêvent ni ne veillent ; ils dorment dans la réalité sans la voir ni la sentir ; paix à leurs mânes, car ils n'ont pas vécu !

Notre histoire fournirait des scènes à cette poésie; notre nature, agricole et pastorale, ses magiques tableaux. La nature n'est aussi que la réalité ; mais grandiose, toujours debout , sublime, tendre et divine ! Nous sommes avant tout un peuple de bergers et d'agriculteurs. Et rien n'a tant manqué à la poésie française que la vie primitive, la vie en plein air, la vie des champs. Notre histoire vaudoise a été bien peu influente, bien peu historique ; nous l'avons beaucoup faite entre nous : c'est une histoire d'intérieur. Aussi est-elle pleine de romans ; les grandes scènes y sont rares, mais elle fourmille de tableaux de genre. L'histoire héroïque de la Suisse est aussi devenue notre patrimoine. Et quoi qu'il en semble, il y a de

l'enthousiasme et de la fécondité dans la liberté moderne. Nous aurons donc une poésie originale si nous le voulons. Il faut prendre garde à deux écueils : ne pas adopter servilement une inspiration générale ou étrangère ; mais aussi ne pas nous copier nous-mêmes avec une exactitude servile. La poésie ne consiste pas dans un calque matériel ; mais elle consiste à voir, à sentir, à chanter et à peindre. D'autre part l'acceptation complète d'un type convenu arrête toute inspiration, ou du moins laisse la vôtre sans caractère. C'est ce qui fait l'ordinaire défaut des poésies de la Suisse française depuis la fin du seizième siècle. Le loisir et la paix en produisirent un grand nombre, d'accord avec lés circonstances qui firent de nos contrées un asile pour les proscrits et une retraite pour le génie. Il en est quelques-uns que leur inspiration propre a soutenues \ Les autres sont mortes avec celles qu'elles avaient empruntées ^. L'esprit peut bien être quelquefois de la poésie ; mais ce n'en est qu'une étincelle. De la fin

^ Voyez le charmant poëme intitulé Vue d'Anet, qui est du milieu du XVIIIe.

^ On ne saurait croire à quel point tome couleur locale était soigneusement effacée dans une foule de vers qui ont la volumineuse collection du Journal helvétique et du Mercure suisse pour tombeau. Le XVI® tome de ce dernier, N° de juillet, pag. 33 sq. contient un voyage semi-poétique dans les montagnes occidentales du Pays de Vaud, en 1736. L'auteur, M. S***, de Lausanne, n'a pas osé nommer une seule fois par leur nom les lieux qu'il visite : il se contente de les glisser honteusement en note au bas de la page. Puis la vue des forêts lui ayant rappelé

(( Ces ifs dont le ciseau fait cent objets divers, »

il termine par la réflexion suivante : « Un peu d'imagination nous représentait tous ces arbres tel qu'un jardinier sait les former. II

du dernier siècle jusqu'à nos jours, il y a eu réaction de l'inspiration nationale étouffée. Pour commencer, elle se contenta de redonner une place aux faits de notre nature et . de notre histoire, en attendant de démêler leur poésie de la réalité. Aujourd'hui, la littérature n'accepte pour règle et pour légitimité aucun type local ou temporaire , elle n'en veut point d'autre que celui de la nature et de l'humanité ; par cette révolution, les diversités nationales peuvent mieux se faire jour à travers ce libre ensemble de toutes les réalités gravitant vers la poésie chacune dans sa sphère. Si la nôtre peut valoir quelque chose, on l'acceptera tout aussi bien qu'une autre. Les sources d'inspiration existent ; presque personne n'y a puisé. Bien des poètes français se tournent vers nos Alpes ; mais ils ne pourront jamais si bien les aimer ni les comprendre que nous qui sommes leurs fils Le mouvement romantique , s'il a fait parmi nous quelques ravages , nous aura été utile en nous aidant à nous dégager de nous-mêmes et à rendre plus libre le champ commun*.

n'y manquait qu'un peu de façon et d'arrangement, pour en faire des berceaux ou des voûtes majestueuses. Nous admirions l'art qui sait en tirer tant de beautés. »

^ L'épisode de Jocelyn , d'ailleurs d'une si riche et si coulante poésie , renferme dans ses descriptions alpestres plus d'une invraisemblance et d'une impossibilité qui ne seraient rien sans doute si elles n'étaient pas un ton absolument faux.

^ En relation constante avec la nouvelle génération, je puis dire qu'il y a parmi elle des jeunes gens d'une grande espérance et qui, j'en ai la persuasion, si rien ne bronche, montreront un jour combien cette patrie est aimée, et comment elle peut être servie par tous.

Mythologie et légendes populaires.

Le christianisme traîne avec lui un cortège d'autres croyances, qui sont sorties de son sein, ou y ont trouvé entrée. L'imagination populaire a secrètement réagi sur les êtres surnaturels, dont la Bible indique l'existence plutôt qu'elle ne la raconte. A côté de ceux-là sont restés les anciens possesseurs du sol, affublés tant bien que mal d'une robe infernale, et montrant sous ce costume moderne des traits plus malicieux que méchants, et une singulière préoccupation des destinées de l'homme. Ils semblent exister pour lui et pour la terre qui lui est donnée, bien plus que pour cet autre monde, en vue duquel les mauvais esprits de l'Evangile travaillent à nous perdre. Satan, lui-même, en passant au travers de nos traditions, perd quelque chose de sa méchanceté solennelle et profonde, et dans divers noms qu'il reçoit de notre patois romand se dessine avec un caractère plus matériel , plus ironique, plus terrestre que ne le comporte l'idée pure du principe spirituel du mal. C'est /o Grahhi (l'avare), la Bîta crotze (bête à griffe), le Niton (rusé), lo Tannai (habitant des cavernes), V Ozé (l'oiseau) ; aussi bien qu lo Ma/fi ou le malin ^

^ Ces noms du diable, dont le catalogue n'est pas un des moins curieux chapitres de notre patois, sont tirés du Glossaire romand inédit de M. le doyen Bridel. J'en citerai encore un, bien expressif : lo To-frou (qui est toujours dehors et va partout rôdant).

Nos lutins ou démons subalternes s'éloignent encore davantage du type biblique de ces esprits de l'air, incessamment occupés à gonfler dans notre âme toute mauvaise pensée, espions et séducteurs, incapables de vouloir ou de faire autre chose que le mal ; anges de ténèbres, en un mot. Nos lutins sont un peuple dont les formes fantastiques, l'humeur changeante, les habitudes régulières forment les traits généraux derrière lesquels chaque individu a son histoire et sa personnalité déterminées. Le Servant \ par exemple, génie familier d'une maison, y promène pendant des siècles son inquiète activité et ses bourrasques nocturnes. Dévoué seulement au maître, dont il paye l'hospitalité par la surveillance la plus infatigable et souvent la plus incommode pour les autres habitants du logis, il ne demande en retour que la première portion de lait ou de potage, les égards dus à un hôte utile, le silence sur sa personne et l'abri du toit qu'il aime. Malheur au serviteur infidèle, à l'enfant désobéissant, à l'épouse négligente ! malheur surtout à la servante qui a parlé mal à propos, ou négligé le repas du Servant ! non-seulement elle ne trouvera point à son réveil les chambres balayées, le bois et l'eau apportés, la moitié de sa tâche faite par l'aide diligent qui s'en amuse avant l'aube ; mais son sommeil sera troublé par des bruits épouvantables, par des grognements de colère, ou par des vengeances qui, pour être mesquines, n'en paraissent

^ Tel est le nom le plus populaire de Tesprit familier. Mais il en reçoit d'autres non moins caractéristiques : quand il se cache dans un fouillis d'arbres, c'est le Nion-neloû (nul-ne-l'entend) ; quand il bondit sur les maisons et sur les bois, c'est le Shautéret.

pas moins redoutables, exercées par un être invisible et qu'on suppose tout-puissant. Vindicatif autant que serviable, le Servant ne pardonne jamais. Si le maître luimême se montre insoucieux de ménager le gardien susceptible de son foyer domestique, l'esprit en courroux luttera longtemps avant d'abandonner sa demeure chérie. Il troublera longtemps le repos des nuits de ses hurlements, et l'arrangement du ménage de ses expéditions rancuneuses ; puis enfin, il disparaîtra pour toujours. Est-ce dans le néant qu'il va ? ou serait-ce lui qu'on retrouve dans les chalets, ami des troupeaux qu'il soigne, friand du lait qu'il vole, guerroyant avec les bergers, qui l'apaisent par une goutte de crème jetée en son honneur sous la table ? Se réfugie-t-il dans les ruines, dans les maisons presque abandonnées, où de pauvres et passagers locataires entendent gémir dans les corridors, sauter quatre à quatre les escaliers, remuer toutes les arches du grenier, un Servant, invisible et muet pour tous, sans communication avec aucun des fils de la race humaine. La naissance de ces solitaires esprits est presque aussi mystérieux que leur fin. Cependant on a des secrets pour les faire éclore de je ne sais quel œuf, magiquement couvé. Les lutins d'Ecosse, dont l'idéal Trilby nous offre une si gracieuse image, sont à peu près la même idée, mais avec des manifestations différentes.

Avec les fées (fatha), nous sortons tout à fait du christianisme. Aussi semblent-elles appartenir surtout au passé. C'est plutôt dans le souvenir et sur le sol qu'elles ont laissé des traditions et des noms. La foi à leur existence n'a rien d'actuel. Le montagnard qui vous montre sur

rherbe des pentes ou de la clairière le cercle jauni qu'a laissé leur riola nocturne, vous regarderait d'un œil aussi défiant que surpris, si vous lui demandiez quand il a vu cette danse. L'histoire vient des pères de son père, il la croit ainsi et pas autrement ; mais si vous doutez, il aura l'air de douter avec vous ; son ton demi-moqueur se changera en ironie complète, car bien convaincu -au fond et vous jugeant du haut de sa croyance, il ne veut pas vous la livrer, il ne veut pas non plus lutter pour elle ; il emploiera plutôt sa finesse inventive à détourner votre attention de son âme qui vous est fermée. Les fées, dont l'origine paraît celtique, ont hanté la plupart de nos grottes ou barmes et quelques-uns de nos rochers. Un peu fantasques et moqueuses, mais redoutables seulement aux méchants, elles se montraient, en général, amies de l'homme et de sa moralité. On fait même quelques récits touchants de leur fidélité dévouée aux devoirs de leur choix. Avaient-elles élu un protégé ? l'ingratitude ellemême ne les rebutait pas toujours. Susceptibles de passions humaines, elles en subissaient les douleurs ; elles allaient même jusqu'à épouser l'homme qui leur plaisait et à devenir pour lui de simples et bonnes ménagères» Dans la vallée de la Grand'Eau, on connaît sous le nom de Fahï une petite maisonnette délicieusement située, qui passe pour avoir été le théâtre d'un de ces drames domestiques et fantastiques à la fois. Une fée jeune et naïve y était devenue la femme d'un paysan. Elle avait ajouté aux charmes naturels de cette solitude tous ceux dont son origine surnaturelle lui permettait de disposer. Elle avait tout mis dans son amour. Mais l'époux volage l'o-

bligeant à force de mépris, d'outrageantes infidélités, à reprendre sa libre existence de fille de l'air, elle borna sa vengeance à la destruction de ses propres enchantements et ne laissa d'elle d'autre trace qu'un nom. Dans les lais bretons, oti l'on trouve des récits pareils, les chevaliers remplacent le paysan, mais ne s'en tirent pas toujours aussi bien que lui.

Un géant, vigneron sans doute, a versé une hottée de terre entre la montagne et le riant village de Bex ; c'est le Montet conique et arrondi.

Les nains, d'origine plutôt Scandinave ou germanique, les gnomes, les dragons, sont venus garder les trésors enfouis sous nos rochers, et les secrets merveilleux de notre riche nature. Ils se querellent dans les entrailles des Diablerets pour savoir de quel côté tombera le pic dont leur malice a résolu la destruction. Le parti valaisan succombe, et l'éboulement couvre de ses débris infertiles les pâturages du midi. Au Rubli, sous le nom de gommes, qui déguise à peine celui de gnomes, ils gardent une mine souterraine et se font voir parfois sous la forme de météores, quand ils vont visiter leurs camarades des autres monts. La Dent de Vaulion cache aussi de l'or, surveillé par le Grobehl-lou, esprit qui traverse la vallée du lac de Joux , toutes les veilles de Noël , avec une petite escorte montée sur des sangliers dont la queue sert de bride. La Vuivre est un serpent ailé long et gros comme une presse de char, avec une couronne d'or et pour œil un diamant lumineux \

^ Le bœuf des pâturages de Bulle était une superstition analogue. Là on rencontrait sur le soir un bœuf gigantesque avec

Après les dieux et demi-dieux de cette mythologie, voyons ses héros, c'est-à-dire ses sorciers. Ce n'est point le magicien oriental, d'origine parfois surhumaine et menant sa vie à part, au-dessus de toutes les autres. Le nôtre, vous le trouverez dans chaque village, dans la meilleure ou dans la plus pauvre maison, on vous le nommera; c'est votre voisin, c'est peut-être vous-même, si vous avez acquis du bien en peu de temps, ou qu'un enfant soit tombé malade après une de vos caresses. Aussi ne vous étonnez pas, étranger, de voir la mère retirer de vos mains la petite main ronde et chère, pour la porter sur votre épaule. Toucher quelqu'un plus haut qu'il ne vous a touché n'est qu'une précaution pour renvoyer sur lui les maléfices qu'il a pu vouloir exécuter. Les sorciers sont en communication directe ou indirecte avec les puissances infernales, et inspirent beaucoup plus d'effroi que celles-ci , sans doute à cause de leur présence, de leurs passions et de leurs intérêts d'hommes. On en agit avec eux à peu près comme certains sauvages avec le diable, auquel ils sacrifient, parce que, disent-ils, il faut avoir des amis partout. La peur absorbe le mépris. D'ailleurs on a besoin de l'un pour réparer le mal que l'autre a fait, pour détruire les sorts jetés sur le bétail, pour désensorceler une étable en y découvrant les paquets de simples qui l'empoisonnent, pour chasser les fantômes qui rendent un lieu inhabitable, pour conjurer un revenant, âme tourmentée qui a laissé derrière elle beaucoup de mal à ré-

des yeux énormes et flamboyants. Kuenlin, Dictionn. du canton de Frihourg. — Les traditions de la Suisse sont remplies d'histoires de dragons et de serpents fabuleux.

parer ou quelque secret à révéler ; pour délivrer les vivants eux-mêmes d'une possession infernale, soit par la prière, soit par la magie, pour guérir les malades, surtout celui qui a été ènherbd (maléficié par un jus d'herbes), ou bien ourâ (frappé de l'haleine d'un esprit qui fait enfler), ou tchermâ (charmé d'une manière quelconque). — Les sorciers des deux sexes savent aussi attirer chez eux tout ce que contiennent le tonneau ou la cuisine de leurs voisins ; ils aspirent le vin d'autrui avec un chalumeau de paille ; ils traient les vaches sans sortir de chez eux, ou les pièces de monnaie avec lesquelles ils ont payé quelque chose retournent escortées d'autant de compagnes qu'elles en ont trouvé dans la bourse de celui qui les a reçues. Malheur à qui a fait des affaires avec ces avides engloutisseurs de tant de bien ; malheur surtout à qui les offense ! innombrables sont leurs moyens de vous atteindre ; inépuisables leurs ruses, et pourtant chétifs leurs résultats , et assez misérable leur vie. Mais l'amour du merveilleux fait passer sur bien d'autres contradictions. Le chat noir qui court sur les toits du village, a beau demeurer pitoyablement maigre ; ce n'en est pas moins le puissant démon qui entraîne son maître au sabbat. Nos habitudes campagnardes rendant l'heure de minuit incommode pour tout le monde, même pour le sorcier^ c'est assez souvent au tomber du jour, ou peu après, que se tient dans les champs cette chetta dont les clameurs chassent bien vite le laboureur et l'enfant attardés. Là dansent les Vaudai (sorciers), les Forta-bo'éna (feuxfollets), la TçaucC'Villha avec son cheval aveugle (cauchemar sous la forme d'une vieille), les Nortze (Nornes?

èn?wrtzhî, denortzî), le Diable-bouc, les lutins et les revenants de toute espèce.

L'homme activement mêlé aux puissances surnaturelles par le moyen de sa volonté est donc l'une des principales figures de ce monde intermédiaire dont la superstition, besoin de foi transformé, place l'influence entre Dieu et nous. Mais pour le compléter en quelque sorte, la fatalité devait y trouver aussi sa place ; c'est elle qui marque au front d'infortunés enfants nés a certains jours pour voir ce que nul ne voit qu'eux : des ombres sortant de l'église en aussi grand nombre que les fidèles qui y entrent, des fantômes suivant les convois funèbres, d'innombrables spectres peuplant la bleue étendue des airs. Pauvres hommes dont le regard a peine à supporter le poids de cet univers mystérieux qui les accable et les poursuit ! Leur vie tout entière est ainsi comme flétrie par un mal secret qu'ils n'avouent pas. — Pour des raisons inconnues, d'autres personnes ont un mauvais œil, leur regard est mortel à la longue et toujours nuisible ; ou bien un mauvais souffle, qui donne des rhumatismes etlt décroît ; ou bien seulement un mauvais désir, qui les rend redoutables même aux animaux.

Si, comme ailleurs, ces croyances superstitieuses recueillent aussi les vagues souvenirs d'un meilleur état, les forces merveilleuses de la nature et les relations de l'homme avec elles, l'avenir, les communications fantastiques du visible et de l'invisible, tout cela s'empreint pourtant du caractère du peuple et du pays, caractère surtout agricole et pastoral. Ainsi, par exemple, l'âge d'or c'est le temps où des pâturages immensément fer-

tiles nourrissaient des troupeaux si grands que les bergers jouaient aux palets avec des fromages, et qu'on trayait les vaches dans des étangs. Aux abords d'une ride cachée entre les pics déchirés de la chaîne des Muverans se découvre encore tous les sept ans, dit-on, le pavé d'un pont qui menait à l'un de ces riches alpages, maintenant devenu le glacier de Pllan-Névé. Une pauvre vieille ayant vainement sollicité, de la pitié des vachers endurcis par la richesse* un peu de ce lait qu'ils avaient pourtant à profusion, prononça sur leur montagne orgueilleuse cet oracle aussitôt accompli : \

Pllan-Nèvé ! Pllan-Nèvé ! djamés Te ne tè reterrènnèrés

Dans les Pyrénées, on attribue à une cause à peu près pareille la désolation de la Maladetta. — Nous avons aussi cette Main-de-gloire, bien connue ailleurs, que certains mécréants avares cachent dans leurs caves, au péril de leur âme, pour trouver un écu dans le linge blanc dont il faut avoir soin de l'envelopper chaque jour. Chez nous, comme en Bretagne, on annonce expressément aux ■ abeilles la mort de leur maître, et on met un crêpe à la ruche ; on jette toute l'eau qui est dans la maison. — Il y a sans doute encore beaucoup de ces fraternités superstitieuses, et leur intérêt paraît grand ; mais nous ne sau-' || rions nous y arrêter, non plus qu'aux conjectures qu'elles soulèvent. A peine pouvons-nous indiquer encore quelques

^ Jamais tu ne redeviendras terrain.

traits particuliers de nos croyances populaires. Nous 11 n avons pas choisi, et malgré cela ils ont tous la même e tendance morale , la même couleur extérieure : ils con- I- vergent autour d'un centre qui les a faits ce qu'ils sont ; e et quelque jugement que l'on doive porter sur le déplas, cément de cette crainte et de cet espoir d'en haut, il n'en e reste pas moins vrai qu'un ensemble aussi fortement con- "s stitué témoigne de la puissante individualité d'un peuple, 1] tout comme la variété et la prodigalité des inventions 1 montre son imagination, là plus évidemment poétique

qu'elle ne le paraît ailleurs.

Reprenons les deux caractères généraux. La tendance

morale a de l'unité. C'est la lutte de la vie, l'appréciation

froide et railleuse de ses écueils, de ses dérisions. Ecoutez

j plutôt la charmante mythologie du rossignol et de la is i vigne : elle s'éveille à ses chants printaniers, et les fait ,. taire lorsqu'elle se met à filer des lacets verts pour saisir ■\\ au passage l'oiseau craintif, qui s'abaisse au-dessus d'elle j( en allant d'un grand chêne à l'autre. Le rossignol lui- ,2 même semble avoir des pièges à redouter ! L'homme est aussi tour à tour pâtissant et impuissant ; coupable et ]3 puni ; précautionneux et exaucé ; toujours en garde contre y le monde invisible ; et participant à ses fêtes, et disposé à implorer ses ressources. Ainsi la montagne peut s'ébouler sur sa tête ou sa terre , au gré d'un démon de mauvaise humeur ; sa maison , son chalet appartiennent peut-être à un lutin méticuleux; un sorcier vit à sa porte; I et le tout petit enfant lui-même a besoin de trouver dans I le Ht blanc où il va se coucher trois anges pour lui dire

de bien dormir, de n'avoir peur ni de feu, ni de flamme, ni du petit lutin à queue retroussée — Ainsi, tenté par sa convoitise, si quelqu'un a remué la limite de son champ, il devient après sa mort un Porta-boena (porte-borne), un feu-follet errant et maudit ; si l'avarice ou l'usure ont enserré son âme dans leurs tenailles crochues, elle restera tourmentée au lieu 011 fut son trésor, pour le voir dans les mains d'autrui et pour épouvanter les vivants de ses apparitions sinistres. — Une femme, une jeune fille, qui a détruit son enfant, ou dont les amours ont été sanglantes, jeparaît aux rayons de la lune qui la voit de nouveau cacher et consommer son crime sous des draperies blanches ou sous des voiles de deuil. Que d'endroits évités, que de toits et de jardins mal famés parce qu'on y aperçoit, expression naïve et consacrée pour parler de ce qui nous arrive de l'invisible ^. — Ainsi enfin des grains de blé jetés sur la tête de l'épouse par une vieille femme qui reçoit pour cet office le nom de la Bernada, assurent l'abondance dans la maison et la fécondité. Voir fleurir la fougère à minuit fait trouver un trésor dans l'année. La

^ Conserv. mm^, VIII, 239:

Dèn mon bilan lli me cautçi Treis andze li trovi...

2 Les morts se rassemblent quelquefois en foule sur les landes désertes , pour danser la coquille , cette danse nationale qui ramasse dans sa chaîne sinueuse tous ceux qu'elle rencontre. Le hasardeux spectateur de cette ronde funèbre y voit figurer, comme acteur principal, le spectre du vivant qui doit mourir bientôt ; et souvent c'est lui-même — il se reconnaît avec horreur — que la coquille entraîne dans les pâles rangs des morts.

femme qui n'achève pas son ouvrage pour Noël, notamment sa quenouille, sera visitée, dans son sommeil, par la Tçauce-villhe^ qui la foulera aux pieds. C'est dans cette nuit-là qu'on entend célébrer par un cantique merveilleux la naissance du Sauveur. Cette nuit-là encore, on peut, au moyen de divers charmes préparés durant le son des cloches de la bonne fête, voir en songe sa destinée future, surtout s'il s'agit de mariage. Les chandelettes (feux-follets) viennent danser aux yeux des mourants. La prière, non point celle qui s'élance du cœur sans parole, mais une prière composée de mots souvent bizarres , et dont le possesseur fait un secret, la prière guérit de tout, et principalement des hémorragies ; on l'emploie beaucoup pour les bestiaux.

La couleur extérieure est , on le comprend, celle du pays, quelquefois même encore plus locale. Un esprit des montagnes règne dans leurs solitudes glacées. On connaît les prophéties écrites sur leurs contours. La moisson doit se faire, lorsque la fonte des neiges a découpé sur un rocher l'énorme faucille qui reste blanche. Une clepsydre gigantesque, formée par quelque éboulement sur le flanc de l'alpe valaisanne , est pour le paysan narquois une source de plaisanteries toujours nouvelles ; il menace la villageoise difficile, en lui montrant la Pàla (pelle) de Muraz qui se roidit dans son aridité, enfer destiné à toutes les vieilles filles qui doivent remonter éternellement jusqu'en haut du sable toujours croulant. Cette vallée du Rhône , si habile à lire toutes choses sur ses parois de montagnes, garde pourtant d'autres mystères le long de son fleuve impétueux. Là dorment au sommeil de non-

chalantes rives, sablonneuses et ombreuses, coupées demarais et de canaux aux ondes presque stagnantes, sur lesquelles de petits ponts continuent la trace verdâtre ou grise des sentiers. Ceux-ci , parfois encombrés d'une poussière argentée , s'enfoncent aussi sous de longues voûtes , dont la lumière pénètre à peine le dôme vert et frais. Çà et là des clairières fantastiques. De vieux troncs de saules bizarrement noués, plus bizarrement couronnés, tantôt de lianes, tantôt de jeunes arbrisseaux qui ont escaladé leur cime, tantôt de leurs propres branches contournées et pliées. Des chênes immenses, aimés par les couples voyageurs du ramier sauvage qui émeut la solitude de ses roucoulements plaintifs. De jeunes aulnes innombrables et serrés de telle sorte que les génisses se fraient à grand'peine des passages entre leurs troncs lisses et pareils. En un mot, une forêt qu'entrecoupent des marécages, des sables, de jaunâtres prairies, où l'eau roule son murmure, le désert sa solennité , l'infini son mystère, l'inconnu son prestige. Voilà ce que sont ces bords du Rhône qu'on appelle des Isles, mieux semble-t-il à cause de leur caractère d'isolement que de leur situation. Parfois d'étranges bruissements franchissent les chalets inhabités, la plaine de joncs, et viennent épouvanter le passant jusque dans les champs voisins ; c'est la voix de la Fennetta des Isles {petite femme des îles du Rhône) qui mugit tantôt comme la bise dans les arbres, tantôt comme les veaux du pâturage, et semble courir sur l'eau ridée du fossé. Si la clameur s'approche, le pêcheur ramasse sa ligne , en détournant la tête ; car il sait que lorsqu'on a vu venir à soi, sous une forme quelconque, l'être fan-

tastique qui hurle ainsi dans les bois sombres, on n'apas^ grand'chose à attendre de la vie.

Les fêtes nationales, .

Dans les fêtes nationales, l'art est à son plus grand point de popularité. Elles mettent en action l'enthousiasme de tout un peuple. Ce n'est pas seulement la manifestation idéale de son caractère et de sa vie ; c'est le peuple lui-même, monté à un ton d'enthousiasme et d'inspiration. C'est le patrimoine de joie et de poésie que se transmettent de siècle en siècle les générations qui s'appellent et se répondent ainsi par des chants du haut des sommets du passé jusqu'à nous. Les fêtes sont à un peuple ce que sont à un homme ses moments de jeunesse et d'enchantement. Moments trop courts , mais pour lesquels nous nous sentons faits ! Couleurs, harmonies de l'existence, frémissement de la vie et du jour, plénitude du cœur, libre essor dans l'espace , quel est le barbare qui nous les ôtera ? quel est le sceptique qui osera nous dire qu'ils ne sont rien et n'auraient pas dû être ? Au contraire ils sont tout, et la vie ne tiendrait pas un moment sans eux : ils la consacrent en la faisant du moins effleurer de temps en temps le bonheur, et reprendre sol sur ce divin fondement. Un peuple qui n'aurait point de fêtes serait un peuple bien stupide, ou bien vulgaire et

bien plat. Quand elles s'en vont, c'est qu'il se transforme ou succombe. Mais les plus grands peuples ont toujours' mis leurs fêtes religieuses et nationales au nombre des secrets de leur grandeur. Et telles les fêtes, telle la destinée.

Le XVI^ siècle et celui-ci nous ont enlevé plusieurs de nos fêtes nationales. Mais il est peu de peuples à qui il en reste encore autant qu'à nous, et d'aussi particulières. Certaines fêtes, qui avaient dégénéré en licence, disparurent ou devinrent plus rares depuis la Réformation, qui a certainement beaucoup contribué à donner du ton à nos mœurs. Un peuple vinicole et railleur avait dû se créer dans ses moments de bouffonnerie et de grosse gaîté des divertissements analogues: il avait ses farces, ses abbayes de la jeunesse^ dont le retour annuel était proclamé dans les rues par la lecture d'une grotesque patente, ses benechons (bénédictions, fêtes du saint de la paroisse) restées en usage dans le canton de Fribourg, où des musiciens bouffons représentent les divers villages, et se renvoient réciproquement la satire et la louange : il était passé maître dans l'art des charivaris, que, dans l'occasion, il pratique à merveille encore aujourd'hui ; comme aussi parfois il se souvient d'enterrer l'année sous la figure du bonhomme Sylvestre, mort à force de boire, et que ne réveille pas ce refrain chanté sur un air vraiment satanique : Mort! mort! fen iras-tu sans boire, mort? — D'autres fêtes, avant et après la Réformation, furent réprimées ou interdites, plutôt à cause de leurs dangers que de leurs excès immoraux. Ainsi cette fête de la Laonnerie * ou

* Laon, Ion , subsiste encore dans l'expression souvent usitée scieur de Ions, que Ton écrit mal à propos avec un^; c'est un vieux

du Château-d'Amour , forteresse de planches de sapin, assiégée et défendue le premier dimanche de mai par des jeunes gens portant bouquet de rose à leur chapeau. Je donnerais volontiers quelques regrets à la fête des Brandons qui, ayant déchu peu à peu de sa gloire, s'éteint aujourd'hui tout à fait. Nos ancêtres l'avaient reçue d'un passé très lointain, et s'y complurent longtemps. Le dimanche des Brandons, ou le premier du carême, à l'heure où toutes les collines avaient leurs feux de joie et des danses alentour, la population de Lausanne se répandait dans les rues bruyantes; les uns tenant des flambeaux aromatiques , les autres assis au frais du soir devant le seuil de leur porte, où ils donnaient à leurs amis un de ces festins splendides dont s'était indignée l'austérité de saint Bernard. Là circulait le bon vin du Désaley ou de la vallée de Lutry, avec des corbeilles de beignets sucrés (appelés pisa henatd) que l'on allait aussi offrir aux passants. Gare aux doigts avides tombant sur celle des pâtisseries qui, la mieux dorée, cachait des étoupes en revanche pour fatiguer sans fin le palais du gourmand. Dans le XV^ siècle , ces dépenses étaient devenues trop considérables, et Lausanne était d'ailleurs en décadence. On restreignit le luxe des repas ou des comparâmes (compérages) comme on les appelait ; un quartier de mouton, trois chapons, ou quelque chose d'analogue,

mot qui signifie plandde. Voyez sur cette fête, interdite en 1543, mais qui a reparu de temps en temps jusqu'à nos jours, le Conserv. suisse, V, 425. — Il ne sera pas sans intérêt de remarquer que c'est une fête absolument semblable qui devint l'occasion de la révolution des lazzaronis dont Mazaniello fut le héros.

pour les mets, il était défendu d'aller au delà ; et pour les convives , frères, sœurs et germains, coi;npères et commères, voilà quelle était la limite des invitations. Quant au fameux dimanche des Brandons, en place de festins et de torches odoriférantes, il fut seulement permis de présenter gracieusement, ce jour-là, devant sa maison, un plat de pisa henata à ses parents et à ses voisins : coutume charmante qu'on ne voulait pas abolir Elle s'en est allée, et des feux sur les collines, il n'en reste plus que quelques-uns entretenus par des mains fidèles aux vieux temps et aux vieux usages. On les voit encore çà et là sur la rive savoyarde du Léman, et sur la rive fribourgeoise et vaudoise du lac de Neuchâtel ; c'est un spectacle qui n'est pas sans grandeur et sans rêverie que tous ces feux allumés par des inconnus, mais se répondant sur la rive et sur les montagnes un beau soir de printemps

Ces fêtes perdues, dont plusieurs tenaient à d'anciennes croyances religieuses, ont été remplacées par des fêtes

^ Manuel de Lausanne, a. 145 5, pag. 387 et 388. Statut de la grande cour séculière , sous l'épiscopat de Georges de Saluces \ voyez en outre Conserv. suisse , X, 166 , sq. — Comment expliquer pisa ? quant à henata est-ce henaita (corbeille) ou henata, benoîte, bénie ? — Les pâtisseries au sucre étaient devenues une fureur en Italie dès la fin du quatorzième siècle. Voyez le curieux extrait de la Chron. de Plaisance, inséré par Muratori dans ses Dissert., II, 318-322.

2 La bataille de Grandson se donna le samedi (3 mars 1476) veille des Brandons, qui vinrent ainsi fêter tout à coup la grand victoire des confédérés. Voyez Chron. du Chapitre de Neuchâtel, et une autre chron. msc, restée sur les lieux en souvenir de la guerre de Bourgogne , et dont j'ai dû la communication à M. Duvoisin, pasteur de Grandson.

politiques et militaires, soit fédérales, soit cantonales ; anciennement il y avait aussi, dans divers cantons, plusieurs fêtes politiques, mais il est significatif de voir à quel point elles ont disparu \ Nous-mêmes, nous avons fait à la bonne harmonie le sacrifice de notre fête historique bien que récente, celle de notre émancipation, ou du Quatorze-Avril, dont les fleurs ont couronné notre jeunesse d'un parfum qui se ranimera sur nos vieux ans. Les grandes réunions des sociétés créées de nos jours par les sciences, les partis, l'amitié et les arts, absorbent toutes les sympathies. Aussitôt qu'une de ces fêtes est proclamée, le tireur prend sa carabine, le botaniste sa boîte de fer blanc, le musicien sa flûte et son haut-bois, et ils s'en vont, le pied léger, le cœur joyeux, de vallée en vallée par les cols de montagnes et par les lacs, au lieu du rendez-vous, 011 ils sont reçus avec des acclamations, des harangues , des chants, et aux saints frémissants des drapeaux de leurs frères. Une nation peut changer de fêtes: il lui est impossible de s'en passer.

Au reste, ce qui, là où doivent se borner nos récits, nous appartient en propre et nous distingue originalement, ce sont nos fêtes agricoles et pastorales. L'aprèsdîner de Pâques, garçons et filles jouaient autrefois aux palets avec des ceps de vigne élastiques et tortus. Au printemps, les Maïanches, petites filles habillées de rose

^ Neuchâtel a pourtant gardé sa curieuse fête des Armourins, fondée sur une tradition obscure : des jeunes gens armés en chevaliers, éclairés par des flambeaux, et précédés de fifres qui jouent un très vieil air, se rendent de l'Hôtel-de-ville au château pour y faire la harangue d'usage.

et de blanc, s'en viennent encore quelquefois de porte en porte, oiseaux fleuris, chanter le /oli mois de mai dont elles portent le nom. Et alors aussi les petits bouviers (boveirons) se mettaient en fête; rassemblés autour de l'un d'entre eux, lequel couvert d'un masque, coiffé d'un haut bonnet de papier et de ruban, portait des sonnettes en sautoir, un grand sabre d'une main et une boursette de cuir de l'autre, ils arrêtaient les passants dont les plus jeunes n'osaient soutenir leur bruyante apparition au détour de la haie et du chemin. Ils récoltaient ainsi quelque petit argent, des œufs ; et une longue perche garnie de saucisses les suivait fidèlement dans toutes leurs évolutions. Malheur si , vers le soir , deux villages rivaux voyaient se rencontrer leurs deux bandes sonnantes; des blessés, et même des morts, disent les annales, tombèrent souvent sur le èhamp de bataille. Les moissons se terminent par un banquet ou ressat ; jadis moissonneurs et moissonneuses, montés sur les échelles d'un char à blé, à.ovL\.Vêchelette était empanachée de fleurs, terminaient la journée par une promenade à grand fracas. Aujourd'hui, on se contente pour l'ordinaire de la partie essentielle du vieil usage, le festin, qui rassasie une bonne fois les travailleurs. Le lac lui-même a ses fêtes. Une grande barque, pavoisée de banderolles et de feuillages, se promène sur les eaux bleues doucement émues par la brise d'été, tandis que des nacelles, fourmillant alentour, tâchqnt d'attraper quelques miettes de la joie, de la musique, des harangues et des chansons. Et cependant les raisins mûrissent ; de lointaines bouffées de siroco * don-

^ Ce vent est sensible à Aigle et à Montreux.

nent le dernier coup de feu aux grappes dorées. Les vendanges, quoique fort rembrunies depuis ce siècle, ressemblent encore beaucoup à une fête, surtout si une ronde nationale, entonne'e sur la rive et dans les hauteurs, vient à se répéter de bande en bande , comme cela arrivait autrefois, des faubourgs de Lausanne au pont de Vevey. A moitié subsiste encore la jolie petite fête des noix*, bien que les noyers, détrônés par les navets, subissent aussi leur révolution. La perche pliante, fouettant dans Tarbre, a fait tomber, au soleil d'automne, une grêle verte sur le gazon. Puis, étalées dans le voisinage des pommes, des tas de blé, des raisins, et des grosses tresses de chanvre qui attendent le cardeur, les noix sèches ont subi assez longtemps les attaques des hôtes du grenier qui exécutèrent maintes fois, sur ce roulant théâtre , leurs scabreuses danses nocturnes, éveillant en sursaut la maison. Les hommes s'arment de marteaux de fer. La tablée est nombreuse; voisins et voisines, maîtres et serviteurs y sont rangés ; les noix épluchées amoncellent leur dune jaunâtre ; on dit les chansons nouvelles et les vieilles histoires; et parfois sous des jeux baroques se cachent de graves émotions. La Saint-Denis est un autre événement capital dans notre vie rustique; on appelle ainsi la descente des troupeaux, de l'époque où elle a lieu (9 octobre). La troupe mugissante, cédant le pas, non sans dispute, aux vaches couronnées, suit les pierreux chemins, rompant son ordre de bataille et divisant son

^ M. Roux, pasteur à Meyriez, a fait pour elle une jolie chanson : Les casseurs de noix.

armée à tous les embranchements des sentiers qui répartissent à chaque village le troupeau qui lui revient. Au premier bruit des sonnailles, chacun est sur sa porte, guettant de l'œil si ses génisses lui sont ramenées engraissées ou maigries; et l'enfant enchanté court avec son père à l'étable en reconnaître un à un tous les habitants. Dans les Ormonts, la même époque voit une autre fête encore * ; cette vallée, qui serpente et se cache, a une espèce de conseil secret dans la garde qui fait la police locale, et dont les membres restent inconnus pendant toute la durée de leurs fonctions annuelles. Le matin, des devises, des compliments bouffons déposés dans le trou de la serrure, témoignent des passages nocturnes de la ronde, d'ailleurs costumée et masquée pour plus de mystère. En automne, les filles et les veuves trouvent sur le seuil ou sur leurs fenêtres, ornées par les mêmes mains, des bouquets où le genévrier dresse ses piquants d'un vert pâle à côté des grappes rouges du thymier. Le pasteur a aussi le sien, mais moins champêtre et rehaussé de papiers de couleur. Quand les troupeaux descendent des montagnes, les messelliers secrets, cédant leur place à d'autres, se font connaître de porte en porte, au son de la basse et du violon.

La mi-tçautein, ou la mi-été, est la fête générale des montagnes. Vers le milieu de la saison des alpages, les vachers reçoivent la visite de leurs familles, de leurs patrons ou de leurs connaissances, chargées de toutes sortes de biens (|u'on ne trouve qu'en bas. Des tonneaux même

* Communiqué par M. F. Dormond, notaire au Sépey.

ont gravi péniblement les abords escarpés des pâturages sur des chars à deux roues, qui liment de rocaille en rocaille le bout de leurs brancards. Le chasseur les a sui. vis, ainsi que le musicien renommé; et voici les danseuses, avec leurs jupes bleues bordées d'une raie rouge. C'est quelque chose de grave, mais cependant d'un ton vrai malgré le contraste, que cette joie tout ordinaire au milieu d'une si étonnante nature; que cette danse qui ne fait aucun bruit (car, sur la montagne, tout le son de l'homme n'est rien), et que l'on voit pourtant de loin, tourner, sauter et se croiser sur l'herbe courte et fine, au pied des blocs immobiles devant ce spectacle étrange qu'ils semblent contempler en silence. ^

Ce ne sont là que des fêtes naïves ou nées de mœurs locales. En voici qui revêtent, en outre, un sens plus moral et plus profond. La fête de l'été des montagnes, aux chalets d'Aï, s'appelle la Bernausa\ ce jour-là, les pauvres, en l'honneur desquels elle est instituée, y reçoivent, ainsi que les autres visiteurs, une ample hospitalité de crème et de sèré, Lutry avait de même, le jour de Pentecôte, sa Donna ou distribution de fromage aux indigents. On trouve , dans notre hospitalière antiquité , plusieurs institutions de ce genre ; et, entre autres, il arrivait quelquefois, dans les uoces opulentes, de donner trois repas successifs, le premier jour aux vieilles gens de la parenté, le second aux jeunes, le troisième aux pauvres, servis par l'époux et l'épouse, avec d'aussi bons vins et des plats aussi bien chargés \

^ Cons. suisse,Nl, 298; XII, 109. Levade, art. Lutry.

L'Abbaye des vignerons est le résumé de tous ces divertissements rustiques et notre grande fête nationale. Probablement plus ancienne que les moines de Haut- Crêt, dont elle porte encore la devise sur sa bannière (or a et lahora), puis retravaillée par l'esprit moderne, son cachet principal est pourtant celui du moyen âge. On y sent ce même génie, à la fois populaire et possédé du besoin de l'infini, qui voulait donner à tout une réalisation visible, et faire mouvoir dans chacune de ses œuvres le monde entier. Elle ressemble, en effet, à un de ces drames qu'on appelait mystères ; mais c'est un mystère dont le sujet est l'existence de tout un peuple, et c'est ce peuple lui-même qui le joue, comme à Kussnacht on jouait le drame de la liberté. C'est, dirai-je encore, une rose de cathédrale en action; et qui a saisi l'idée et la suite de ce monde allégorique peint sur les vitraux et sculpté sur le bois ou la pierre, ne sera pas choqué de la comparaison. Quand l'immense procession déploie son orbe éclatante et diaprée au milieu des murs serrés de la foule, vous croiriez voir une rose aux proportions mille fois gigantesques, aux feuilles humaines et frémissantes, qui roulent dans leur calice bourdonnant, comme les autres dans le silence de la pierre, et les saisons et les mois et les jours, et les labeurs et les jpies des hommes, et le passé, et la terre et les cieux. D'abord, simple réjouissance de vendangeurs, l'Abbaye des vignerons y joignit successivement les divers travaux des champs et des montagnes, laboureurs, jardiniers, faneurs, moissonneurs, tonneliers, bergers, les divers états et les diverse scènes dont se compose la vie, l'histoire bibHque et my

thologique, et les grands souvenirs des aïeux. Le moyen âge avait beaucoup de fêtes de ce genre, mais le sujet de la nôtre nous appartient. S'il devait se trouver quelque part une véritable fête populaire de l'agriculture, c'était chez nous; aussi n'en existe-t-il pas ailleurs qui ait ce caractère complet et patriotique. Dans son genre et considérée comme fait de notre histoire, elle vaut une bataille gagnée ou tel autre événement glorieux ; c'est une vie bien déclarée; c'est notre renom, notre création propre, notre chef-d'œuvre national. Quel dommage donc de laisser se perdre une chose qu'on peut appeler inestimable à bien des égards! quel sacrifice (c'est le mot) de la laisser périr sous l'effet de la stérilité de ses inventions nouvelles, ou des préjugés de ceux qui l'attaquent avec une étroite, une aveugle austérité ! Et lorsque rien n'empêcherait, suivant la coutume des temps précédents, de donner à cette fête les développements et les modifications convenables, de la débarrasser de ces oripeaux classiques, adjonctions modernes pour la plupart et qui n'ont plus de sens ni de charme aujourd'hui ; de lui ouvrir un champ plus vaste, et par elle à bien des idées qui en attendent un ; de la rendre enfin plus morale et d'un enseignement populaire plus relevé, plus utile, plus poétique et plus vrai ! Que les dépositaires de ce joyau nous le gardent donc bien ! Une fête qui reproduise ainsi tout un aspect de la vie et qui réponde à tout un peuple ; qui soit capable, suivant la vertu des arts, de l'élever et de l'unir, ne se commande pas ; c'est une trouvaille qu'on ne fait que très à la longue, et qu'on ne pourrait guère espérer de faire deux fois.

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