LE ROI CONRAD ET LA REINE BERTHE
plusieurs Sarrazins, abandonnant les hauteurs, et annonçant leur dessein de s'établir pour toujours dans les plaines, prirent des femmes du pays, et se mirent à cultiver une vallée d'une grande fertilité, pour laquelle ils payaient un léger tribut. On voit ainsi , par quelques traits, qu'ils avaient des raisons de ne pas douter qu'on ne finît par s'accoutumer à eux. Mais c'était une nécessité trop forcée pour qu'on ne la rejetât pas à la première occasion. Dans nos contrées, cette occasion fut-elle vraiment celle que raconte un chroniqueur ? On devrait le croire bien informé, puisqu'il demeurait dans le voisinage de la Transjurane, au couvent de Saint-Gall. Il y avait un nom plus terrible encore que celui des Sarrazins : c'était celui des Hongrois ou, dans leur langue, des Madjjares , qu'un grand remuement de l'Asie nomade avait poussés en avant, comme autrefois les Huns, dont ils rappelaient le souvenir par leur âme et par leur figure. De l'Oural aux Karpathes, et de ces montagnes jusqu'aux Alpes occidentales, ils avaient ravagé. Il paraît que ce sont eux qui, ayant fait prisonnier l'évêque de Lausanne nommé Bozon, comme il visitait son diocèse, le tuèrent à Ressudens près de Payerne. Et toute l'Helvétie se ressentit de leurs pillages et de leurs massacres. Le second Rudolf était mort, n'ayant, à ce qu'il semble, rapporté des guerres de sa jeunesse, qu'un grand désir de repos que les Sarrazins et les Hongrois ne lui permirent pas toujours de satisfaire. Nommé par les Etats et couronné à Lausanne dans l'église de Saint-Maire, Conrad, son fils et son successeur , bien que dans la fleur de l'âge, était encore plus désireux de vivre en paix et de jouir. Or,
voici maintenant ce que rapporte le chroniqueur. Le roi Conrad, « usant d'une noble astuce, » députa aux Sarrazins des hommes qui leur dirent : « Voici, les Hongrois, ces pillards fugitifs, me fatiguent de messages pour me demander que je les laisse, en paix avec moi, vous chasser, vous, de cette terre de fertilité. Mais si vous êtes des hommes, vous irez au plus vite à leur rencontre, et moi, vous aidant, pendant que vous les attaquerez en face, je volerai sur leurs flancs. Ainsi, j'en ai la confiance, nous les battrons et les exterminerons tous. » Il envoya de même vers les Hongrois : « Pourquoi, leur dit-il, ô les plus vaillants des hommes, voulez-vous en venir aux mains avec moi? Il nous sera bien plus avantageux de vivre en paix. Suivez-moi donc, effaçons de cette riche terre ces ennemis qui sont les miens, et prenez leur place. » Des deux parts on consentit. Les Sarrazins s'élancent de leur vallée, en grande multitude, au lieu et au jour indiqués. Le chroniqueur ne le dit pas, mais nous savons aujourd'hui que ces Orientaux avaient adopté une partie des armes et des coutumes d'Europe, plus appropriées que les leurs aux climats et aux guerres de l'Occident. C'étaient le bouclier, la cuirasse et la longue lance, les épées de Bordeaux, les tuniques d'écarlate, les drapeaux et les selles à l'européenne. Ils remplaçaient même le turban par le bonnet indien. Mais ils conservaient aussi une partie de leur équipement national : un arc leur pendait sur l'épaule : et ceux qui vivaient dans les Alpes, gardant l'usage de la massue que leurs ancêtres portaient aux combats appuyée sur le cheval , se servaient sans doute avec succès, dans les défilés, de cette arnle favorite