‹ Œuvres choisies; (volume 2)Chapitre 70 sur 75 · LE ROI CONRAD ET LA REINE BERTHE · texte numérisé non relu

LE ROI CONRAD ET LA REINE BERTHE

des montagnards. Enfin, à leur teint olivâtre, à leurs grands yeux ardents, à leurs paroles gutturales, dont quelques-unes faisaient aux Occidentaux l'effet d'un jappement, on reconnaissait toujours les fils du désert. Les Hongrois , laissant femmes et enfants dans des chariots, leur patrie errante, arrivèrent sur de petits chevaux, avec des arcs et des flèches, et tenant en réserve dans leurs carquois une de ces fuites perfides par lesquelles ils remportaient souvent la victoire. Mais Conrad était là, rangeant son armée en bataille, de façon à ce que l'une et l'autre des deux hordes crût qu'il viendrait à son secours. « Qu'aujourd'hui lances et glaives soient bien aiguisés, mes compagnons vaillants , disait-il aux siens. Quel parti de ces démons l'emportera, que personne n'en ait cure. Aussitôt qu'il y aura des vainqueurs, élancez-vous sur eux en jetant vos boucliers, et que le fer en vos mains ne fasse aucune différence entre Sarrazins et Hongrois. » Soldats et fils de Satan se précipitent donc l'un sur l'autre, à la vue de Conrad qui dominait la bataille. Nul ne cède ; ils s'égorgent. Enfin, le roi, craignant la retraite de l'un des deux ennemis, donne le signal, s'approche par degrés comme auxiliaire, et les entourant tous, il les accable sans leur laisser le temps ni le moyen de fuir. Ceux qu'on ne tua pas furent envoyés à Arles pour y être vendus. Conrad, n'ayant perdu que peu de monde, rendit grâces à Dieu et à saint Maurice, par l'épée et la lance duquel il avait si bien combattu.

L'auteur ajoute à ce récit les réflexions suivantes qui l'amènent à parler de la reine Berthe :

Telle est l'aventure des Sarrazins et du roi Conrad. Je l'ai racontée tout au long, parce qu'elle m'a semblé épique dans son ton et dans ses détails où je ne regrette pas, je l'avoue, ce qu'ils ont d'obscur ou de fabuleux. J'y trouve aussi je ne sais quoi qui me parle de la race romande et de nos pères, dans ce bon tour joué aux ennemis, dans ce roi pacifique qui ne demandait pas mieux que de n'être point dérangé par les visiteurs, mais qui poussé à bout leur en donne à garder^ comme on dit trivialement. L'âge héroïque, n'étant que gros de l'âge chevaleresque, tombait en décadence depuis Charlemagne : l'expulsion des Sarrazins le releva, ainsi que la résistance des seigneurs à l'autorité. impériale avilie ; événement qui, souvent mêlé à cet autre, laissa un prodigieux souvenir dans l'imagination populaire. Les deux Rudolf et un moment Conrad, le premier Rudolf surtout, vrai roi des montagnes, et l'abbé Hughbert qui leur montra la voie, dominent notre histoire du haut de son sommet vaporeux, blocs encore bruts, tels que la réalité les présente, mais où l'on sent que se cachent de grandes statues : leur temps est pour nous la matière historique, si je puis dire, de notre épopée primitive , que peut-être alors des voix inconnues bégayèrent déjà pour l'écho des Alpes, qui ne s'en est pas souvenu. La belle et touchante figure de notre Berthe prend place au milieu de celles des héros : Bertha humilis regina, Berthe^ humble reine: ils représentent la guerre et les aventures, le côté violent de la vie ; elle, son côté paisible, l'ordre, la simplicité, le travail et la résignation. Elle fqnde des couvents et des égHses, fortifie les lieux de refuge, répare les chemins, et s'en va sur sa haquenée,

qui ne la porte jamais sans sa quenouille, de monts en monts, de vaux en vaux, devisant et filant. Comme une fois elle traversait un pâturage, elle y vit une jeune fille qui filait en gardant quelques brebis. La bonne reine, fileuse elle-même, lui donna un riche présent pour récompenser sa diligence. Le lendemain plusieurs nobles dames parurent à la cour avec un fuseau. Berthe se contenta de dire : « La paysanne est venue la première ; comme Jacob elle a emporté ma bénédiction, et n'a rien laissé pour Esaii. » Type naïf et rustique, vénérable et doux, notre Berthe est le souvenir le plus beau et le plus populaire que jamais reine ait laissé.

Othon de Grandson.

Un mystère étrange planera toujours sur la destinée du chevalier aux mains coupées, qui dort sous les voûtes les plus anciennes de la cathédrale. Etait-il coupable ? et de quoi ? Avait-il conjuré la mort de son suzerain ? L'amant heureux -de Catherine d'Estavayer dut-il sa victoire à sa renommée, à son esprit, à la tendresse et aux violences de son amour ? Dans sa patrie, avant sa fin tragique, on ne mettait pas en doute qu'il ne fût criminel : une haine furieuse, qui grossissait chaque jour, s'y était élevée contre lui. Les villes envoyaient à Moudon, pour délibérer sur ce sujet funeste ; le résultat ne fut pas en sa faveur ; elles se co-

tisèrent pour aider Gérard d'Estavayer à soutenir son appel. Parmi les seigneurs, Othon de Grandson avait contre lui les noms les plus nationaux après le sien : les Bussy, voisins d'Estavayer, les Bonvillars, voisins de Grandson, les de Prés,* les de Moudon, les Billens, les Wuisternens, les Blonay, et surtout les d'IUens, dont la grande tour carrée se penche encore sur la Sarine, vis-à-vis d'Arconciel : tous, vieilles souches vaudoises. Othon présentait pour lui les Colombier, les Lasarraz, les Cossonex, les Rougemont, mais aussi beaucoup de familles étrangères. Faut-il voir dans cette circonstance le signe de l'impopularité qui s'attache à une fortune grandie au dehors, dont les petits, restés en place, se figurent aisément qu'on les veut écraser? Quoi qu'il en soit, ceux qui, pour signe de ralliement, firent un nœud de rubans au bout de kurs souliers pointus étaient inférieurs en nombre , dans le Pays-de-Vaud , à ceux qui portaient sur l'épaule un petit râteau brodé : symbole rustique choisi par ces derniers, comme, il le semble, pour dire à Grandson, qu'ils allaient ramasser ce qui était trop longtemps resté en arrière dans sa vie. En doit-on croire cette haine et cette foule d'ennemis ! Ah ! croyons-en plutôt Grandson lui-même, ses nobles paroles et son éloquente indignation. Tu mens , s'écria-t-il à l'ouïe de l'accusation de Gérard, tu mens et as menti autant de fois comme tu l'as dit : j'en prends à témoin Dieu, sainte Anne et sa benoîte lignée. Mais va ! je me défendrai, et en ferai si avant que mon honneur sera très bien et très grandement gardé. Et tu en demeureras menteur. » Alors sa pensée se tournant vers sa patrie et l'animosité dont il y était

l'objet : « Du moins, continua-t-il, j'en serai cru hors du Pays-de-Vaud , où, à ce que j'entends, ils me tiennent pour leur ennemi, dont fortement me grève ; et c'est à leur grand tort, car ni moi ni mes devanciers ne leur fîmes oncques chose dont eux me dussent tenir pour tel. » Alors messire Othon, ayant fait le signe de la croix, jeta son gage de bataille. Puis, en vieux et en expert chevalier (il avait soixante ans et s'était fait un nom dans les combats), il se mit à exposer les traditions et les coutumes du duel juridique, selon qu'il en avait ouï parler à plusieurs anciens chevaliers de France, d'Angleterre et de l'empire. Dans un cas pareil au sien, observait-il, l'appelant doit être prêt à soutenir son accusation sans remise et sur l'heure ; mais le défendant peut demander et obtenir un délai de quarante jours. Lui, Othon, se pourrait donc « excuser de la bataille, » d'autant qu'il montrerait aisément son innocence, par les témoignages qu'en avaient rendus le roi de France, qui « est le plus grand et le plus noble roi des chrétiens, » les ducs de Berry, d'Orléans, de Bourbon et le duc de Bourgogne, prince si entendu ; celui-ci, devant le roi d'Angleterre et toute sa cour, avait déclaré Othon de Grandson aussi net que lui-même. « Et croira-t-on jamais , dit , en éclatant de nouveau, le vénérable accusé, que tant de vaillants prud'hommes, chevaliers et écuyers, qui se trouvent dans le comté de Savoie, hommes-liges ou du lignage de notre prince, et avancés par ses ancêtres, s'ils avaient donné foi à mon crime, eussent laissé le soin de m'en punir à messire Gérard d'Estavayer ? Non ! la chose leur appartenait de plus , près ; et ils auraient su la mieux mettre en avant. Mais

les vaillants prud'hommes, chevaliers et écuyers de ce pays redoutent Dieu , aiment leur honneur, et ne voudraient prendre nulle fausse querelle sur le peuple chrétien du monde. Quant aux autres qui ont arrangé de me la faire, je n'en puis rien dire, sinon de ces deux voies l'une : ou ils s'imaginent la querelle bonne, juste et vraie, et, en ce cas, ils se montrent faillis de cœur et couards de ne la prendre pour eux-mêmes; ou ils savent bien qu'elle est fausse et mauvaise, et alors ils se damnent et se déshonorent, quand ils engagent un chrétien à faire chose où l'on peut perdre l'âme, l'honneur et la vie. Toutefois, il semble qu'ils ont bien trouvé soulier à leur pied en messire Gérard, qu'ils savaient nécessiteux, plein de convoitise, et faiblement advisé : car c'est le bruit commun et la voix du pays qu'ils se sont chargés des frais et lui ont promis une somme d'argent. Mais ce sera tant pis pour lui et tant mieux pour moi, s'il plaît à Dieu ! » Puis, faisant abstraction de lui-même, et s'abandonnant aux réflexions que lui suggérait son intérêt pour ce jeune prince qu'on l'accusait d'avoir rendu orphelin, et devant lequel il se trouvait à cette heure solennelle, il reprit après un moment: « J'ai considéré toutes choses et les ai pesées à la volonté de Notre-Seigneur, pour faire le plus de bien et le moins de mal. J'ai regardé le temps passé, les malheurs et les meurtres dont furent déjà cause ce Gérard et ses mensonges. J'ai regardé le temps présent, votre âge tendre, ô vous qui êtes mon souverain ! le besoin de repos et d'union, pour vous aider à passer le temps jusqu'à l'âge d'homme. J'ai regardé l'avenir, les maux qui pourraient arriver de cette malheureuse dissension, maux si

grands que messire Gérard ni moi ne les pourrions amender. Pour ce, malgré mon droit des quarante jours, je vous signifie qu'à la merci de Dieu, je n'ai besoin de délai. Ma querelle est bonne et vraie. Et, touchant ma conscience et mes péchés, je suis en la miséricorde de celui qui est plus plein de merci que je ne puis être péchable, et me fie en lui de cettui fait, car il me sera vrai juge. Je sens mon corps et mes membres en santé et en haleine ; je suis pourvu d'harnois, d'armes et de chevaux en cette ville. Je ne requiers point de délai ; et Dieu le sait ! non par orgueil, ni par envie que j'aie de tollir la vie de nul chrétien; mais aussi suis-je contraint de défendre ma vie et mon honneur, et l'état auquel Dieu m'a convoqué. Je m'offre de me défendre à toute heure qu'il vous plaira, aujourd'hui ou demain, ou quelque jour que vous voudrez. » Et les fermes paroles qu'il avait prononcées en commençant, il les répète, et les attache comme le sceau de ce discours fier et grave. « J'en ferai si avant et par telle manière que mon honneur sera très bien ettrès grandement gardé. Et messire Gérard en demeurera menteur. » La lance d'Estavayer, en frappant à mort son rival, sembla chargée un instant de porter un autre arrêt ; mais la postérité s'est refusée à y souscrire. Et à voir la grâce de ce tombeau si touchant qu'il ressemble à un sourire en pleurs, on dirait que l'intérêt populaire attaché dès lors au souvenir d'Othon de Grandson ait commencé par un remords. Celui que sa patrie avait cessé d'aimer, qui l'avait cru si mal disposé à son égard qu'il ne lui convenait pas même d'y venir chercher la mort qu'elle lui infligeait, y fut rapporté en triomphe, et sa dépouille héroïque déposée à la

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placé la plus sainte et la plus belle, dans le grand monument national.

La Dispute à Lausanne.

L'entière réformation du pays suivit de près la conquête et en fit l'accomplissement. L'année n'était pas finie que, pour hâter une solution, un décret vint ouvrir à Lausanne une dispute publique , une de ces disputes de religion que l'église attaquée redoutait tant: elle sentait bien qu'elle avait négligé de se mettre en mesure: et, il faut le dire, cet appel aux convictions individuelles répugnait à son principe même, l'autorité et l'unité. Une dispute, à ses yeux, usurpait les fonctions d'un concile. Elle veut ignorer qu'au-dessus de tous les conciles, et le seul vraiment œcuménique , il y a celui des consciences face à face avec la charité qui recueille les voix. Farel composa dix thèses, en latin et en français; elles furent imprimées et bientôt on les lut affichées, avec le décret, aux portes de toutes les égfises paroissiales, sous ce titre : Les conchmons qui doivent estre disputées à Lausanne, notevelle province de Berne, Prêtres, moines, députés des paroisses durent s'acheminer vers Lausanne pour le i^'^ octobre. Les ministres et prêcheurs vinrent de leur côté, bien accompagnés de peur de mauvaise rencontre» Dès le matin, la foule montait de toutes parts à la cathédrale, dépouillée en partie de ses ornements ; le peuple

remplit les échafaiids dressés pour la dispute et les longues et hautes galeries: ordinairement vides aujourd'hui, elles n'étaient pas de trop pour donner en spectacle à tous l'humiliation d'une église dont elles n'avaient eu longtemps à contempler que les pompes et la grandeur. Les tenants de la dispute étaient dans le fond, au milieu: les catholiques, peu fermes, peu habiles, peu accoutumés surtout à traiter d'égal à égal dans ces sortes de cas; les réformés , déjà triomphants. On se montrait, parmi les premiers, un médecin, personnage fort singuHer ; des régents et des curés du pays; quelques canonistes, quelques seigneurs, ce Fernand Loys entre autres, qui de la folle charge d'abbé de la jeunesse parvint à celle de bourgmestre de Lausanne et fut un des soutiens les plus actifs des calvinistes français; un dominicain qui, en se retirant, avait plus l'air de résister à l'envie de disputer que d'en avoir la crainte, et enfin les chanoines, songeant encore à protester quand il ne s'agissait plus que de mourir ou de se bien défendre. De l'autre côté, paraissaient tous ces hardis prêcheurs que Lausanne entendait batailler autour d'elle depuis huit ans sans leur ouvrir ses portes, et qui maintenant venaient s'asseoir en pleine cathédrale aux yeux des vieux croyants consternés: c'étaient Le Comte (il poursuivait l'œuvre de la réforme à Grandson et dans cette contrée) , Caroli, docteur de Sorbonne et converti d'avance au parti qui servirait le mieux sa fortune et sa vanité, mais surtout Viret, Farel et Calvin. Ce dernier ne faisait que d'arriver à Genève ; mais son livre de \ Institution chrétien7ie Tavait déjà mis tout de suite à son rang. La Réforme recevait en lui un nouveau chef, fort de

toutes les victoires du premier, et plus libre et plus sévère. C'est maintenant le Français qui prend la parole après l'Allemand; après le prophète vient le législateur, l'organisateur; après l'apôtre, le grand écrivain qui rédige la pensée nouvelle, qui l'épure et l'étend, qui la formule dans son entier, la consigne dans une œuvre méditée, travaillée avec soin, et en achève ainsi l'enfantetement. Calvin, dans cette circonstance, parla peu et se tint volontiers en arrière , n'avançant que pour aider à porter les grands coups. Il était jeune, encore peu connu des masses, qu'il s'agissait surtout d'ébranler. Le caractère dialectique, bref et dur de son éloquence, la vigueur franche mais froide de sa pensée devaient avoir moins de prise sur le commun des esprits que la véhémence, les éclats de Farel toujours tonnant, ou que la ferme douceur et l'onction pénétrante de notre aimable Viret, des trois l'orateur le plus accompli et le plus populaire.

La Dispute prit sept jours, depuis le matin du lundi 2 octobre jusqu'au dimanche après midi. Les dix thèses y furent examinées successivement ; mais elle se rangea d'elle-même autour de deux points capitaux dont la solution des autres dépendait. C'étaient l'autorité de la Sainte-Ecriture et la doctrine de la justification par la foi en Jésus-Christ. Le premier avait été supposé plutôt que proposé : il forme pourtant et il est devenu dès lors le grand article de controverse entre l'église romaine et nos églises. Le dominicain qui se trouvait là, interpellé vivement, sembla montrer que, s'il n'entrait pas dans la discussion, ce n'était point faute de savoir où la placer avantageusement pour lui. Qui reçoit l'Ecriture ? demandait-

il : qui la reconnaît et la donne pour authentique ? C'est l'Eglise. Et il ajouta même avec une brutalité de logique extraordinaire : « L'Eglise est au-dessus de l'Ecriture, tellement que l'Ecriture n'aurait point d'autorité si elle n'était approuvée de l'Eglise. » Et sur ce qu'on lui répliqua « qu'il blasphémait grandement, » car cela revenait à dire « que Dieu ne serait pas véritable s'il n'était approuvé des hommes, » il demanda qui donc jugerait au besoin du sens de cette parole de Dieu, que les deux partis s'accordaient à tenir pour la vérité même ? Son adversaire (c'était Viret) dut reconnaître qu'il « touchait un point fort bon et bien nécessaire à savoir. » Puis il établit aussitôt que la seule manière possible et vraie de se décider était de comparer entre eux les divers passages selon l'analogie de la foi et les doctrines par leurs fruits, en jugeant s'ils étaient ou non des fruits de charité et si les croyances tendaient ou non à la gloire de Dieu. Avec l'abondance et la facilité qui faisaient le caractère de son talent, il avait promptement tourné le sujet en exemples tirés de l'église romaine, et montré qu'elle n'y pouvait soutenir l'application de ses principes , sur la force desquels il en appelait sans crainte au bon sens et à la conscience de chacun. La difficulté se trouvait ainsi résolue, non pas théologiquement , mais de fait. Le dominicain interrompait brusquement et au hasard son antagoniste, comme un homme qui n'écoute pas même, parce qu'on s'écarte de la question. Mais il avait beau s'écrier que ce n'était point là le satisfaire ni lever la difficulté, l'assentiment populaire ne pouvait être pour lui. Malgré la sécheresse théologique dont toutes les discussions sont alors

pénétrées, le débat finissait en dernière analyse par se formuler en cette question souveraine : Oii est le mal ? où est le bien? Où est l'égoïsme? oii est le dévouement? Aux yeux de la masse, il s'agissait de ce qu'il fallait croire bien plus que de reconnaître le point de départ de la foi. Aujourd'hui que tout est à recommencer, c'est de ceci au contraire que l'on se préoccupe dans cette controverse. Viret aurait pu répondre que la foi religieuse n'est et ne peut être, au fond, qu'une affaire entre chaque homme tout entier et Dieu ; que toutes les paroles, que toutes les décisions d'autrui , que les miracles même n'y font rien, parce que chacun ne peut d'abord croire qu'en soi pour son bien ou pour son mal, que faire intervenir l'Eglise, c'était donc reculer inutilement la difficulté, et qu'il s'agissait bien moins de rechercher sur quoi la foi repose, car la foi repose sur la foi, que de savoir ce qu'elle doit être et ce qu'il faut croire. Au reste, il n'avait pas besoin d'en venir à cette dernière position, qui est inexpugnable, mais où plus tard les réformés ne surent pas toujours s'établir lorsqu'on les poussa de ce côté. C'est ce qui arrivait peu alors. Il y avait une foi positive et générale au fait du christianisme, à la chrétienté ; on partait de là sans remonter plus haut: l'Ecriture-Sainte, qu'on la voulût seule ou avec les décisions de l'EgHse, était toujours le commencement; et les thèses avaient été habilement composées dans ce sens. L'opinion publique demandait donc la décision des livres sacrés. Les gouvernements lui faisaient probablement peu de violence, e' établissant, comme ce fut le cas ici, que tout se jugerai d'après la parole de Dieu. Aussi le chancelier de Berne

l'un des présidents de la Dispute, ne paraît-il pas avoir excité de réclamations, lorsque mettant fin à ce premier débat, il invita le dominicain à entrer dans la discussion

t 1 des thèses proprement dites. Cela nous fait aujourd'hui l'effet d'une ironie et d'une perfidie; alors il n'en fut point

u jugé ainsi. On ne comprit pas que c'était interdire aux

' cathoHques la première de leurs positions et la meilleure.

' Le dominicain lui-même ne le sentait peut-être que fort vaguement. Se bornant à répondre qu'il ne voulait point opposer devant des juges suspects (il aurait dû dire: « à des conditions où l'attaque ni la défense ne lui étaient plus possibles »), il se retira. Les catholiques répétèrent que la Dispute n'avait pas été libre, mais la plupart en ignoraient la vraie raison. Depuis ce moment, elle fut donc renfermée dans le cercle décrit par les thèses, qui aboutissaient toutes à l'Ecriture-Sainte. Des deux points importants, il n'en resta plus qu'un, celui de la justification par la foi, déjà perdu à moitié pour les adversaires de la Réforme par leur abandon du premier ; et le catholicisme, privé du seul champion qui avait paru le comprendre , ne fit plus avec ceux qui lui restaient qu'une contenance médiocre ou ridicule.

Foi et œuvre ne sont en réalité qu'une même chose vue sous deux faces qui s'entrerépondent, comme droit et devoir. Toute œuvre appartient à une foi, et il n'est point de foi qui ne produise ses œuvres. Ceux qui admettent la justification par la foi en Jésus-Christ ne peuvent absolument pas nier la justification par les œuvres en Jésus-Christ : ces deux propositions sont identiques. Mais au temps de la Réforme, ses adversaires ne se faisaient

plus une idée juste de cette foi ni par conséquent des œuvres qui en sont le fruit. Partout, et ce fut le cas, à Lausanne comme ailleurs, on leur démontrait l'Evangile à la main , souvent aussi par le témoignage des Pères, que nous sommes incapables de faire nous-mêmes ce qu'il faut pour être sauvés, mais qu'aussi Dieu, en consédération du sacrifice de son fils, nous tient ^^om: justes, et nous traite comme tels ou nous justifie, pourvu, du moins, que nous voulions consentir à recevoir cette grâce, c'est-à-dire y avoir foi. Tel est, Leur disait-on, tout le mystère de l'Evangile. Cette doctrine n'était pas nouvelle pour l'église catholique ; mais elle l'était pour la plupart des catholiques de ces temps. Quelques-uns des passages qu'on leur alléguait sont tellement explicites, et ils en avaient si peu ouï parler, qu'ils en demeuraient frappés de stupeur. Ils ne voulaient pas croire à l'exactitude de la citation ; mais quand on leur ouvrait la Bible e^ qu'on leur montrait l'endroit, c'était pour eux un coup décisif qui les désarçonnait. Ils n'avaient pas toujours le temps ni l'audace de se relever par une autre controverse, on voit cependant que quelques-uns auraient voulu l'essayer en établissant la relation nécessaire de l'œuvre et de la foi; mais elle était peu claire à leurs yeux; ils l'entendaient d'une façon toute matérielle et grossière ; et surtout la pratique de leur église les mettait mal à l'aise par sa prédication exclusive d'œuvres dont elle n'assi gnait pas ou dont elle dénaturait la foi. Les apparences étaient trop grandes pour qu'il fût possible de les sauver Ils acceptaient donc la difficulté plutôt que de cherche à l'esquiver, et, comme s'ils espéraient encore s'en tire

en la forçant au lieu de la résoudre, plus d'à moitié vaincus ils essayaient de petits coups d'état théologiques tout à fait impuissants. Ils avaient à faire à trop forte partie. S'ils invoquaient l'autorité de l'Eglise, sa perpétuité et sa I concordance, on la leur faisait voir schismatique, depuis : le concile de Bâle, par sa propre sentence. S'ils en appelaient à son histoire, à ses arrêtés , les réformateurs n'avaient pas de peine à leur remontrer leur ignorance des conciles, des canons et des décrets. Les Pères semblaient n'avoir écrit que pour ces nouveaux docteurs qui niaient leur autorité, mais qui s'en aidaient bien plus qu'ils ne les combattaient. Quant à l'hébreu, quant aux auteurs classiques, ces derniers seuls pouvaient y toucher sans peur. Enfin, il n'y avait pas jusqu'aux arguments de l'école qui ne leur fussent familiers : et au besoin, la scholastique leur fournissait quelque bonne et vieille lame qui ne tremblait point dans leurs mains. Le docteur Blancherose, médecin établi à Lausanne, peut-être originaire de ce pays, comptait bien que cette dispute ne nuirait pas à sa réputation et caressait en idée, sinon le triomphe impossible de son parti, du moins pour lui, athlète invaincu, les applaudissements certains du vainqueur. Il avait fondé son espoir sur une théologie de la nature et de l'histoire dont il s'était fait un système mystique à son usage d'après ses propres observations et encore plus, il faut le dire, d'après ses propres divagations. Mais sa vanité ne se tira pas si bien d'affaire qu'elle l'avait cru. Le docteur trouva aisément ses maîtres dans ces modestes prédicants qui ne faisaient profession que de l'Evangile, ne voulaient rien apprendre que de lui, mais n'en savaient pas

moins tout le reste. Viret particulifîrement, qui aimait l'étude de la nature et de l'histoire, aurait pu l'embarrasser plus sérieusement qu'on ne le fit pour ne pas sortir des limites propres et obligées de la discussion. Il dut y avoir plus d'un rire sourd dans l'assemblée, quand le bon docteur se mit à prouver la transsubstantiation par l'exemple d'un œuf : « L'œuf, dit-il avec triomphe, n'estil pas converti en poussin, et le poussin, mangé par un homme , n'est-il pas converti en la substance de cet homme ! Eh bien ! tout de même Dieu peut convertir le pain et le transsubstantier au corps du Sauveur. » — « De ce qu'une chose peut être il ne s'en suit p^s qu'elle soit, » lui répliqua Viret, qui ajouta en riant que, dans ce cas, il faudrait au moins une similitude parfaite, par exemple « que les prêtres couvassent, comme les poules font de leurs œufs, pour les convertir en poussins. » On ne s'en tint pourtant pas à ces plaisanteries sur le dogme de la présence réelle. C'était un point très important, les réformés eux-mêmes y étant divisés. Viret fut chargé de la conduite principale de cette thèse épineuse ; il exposa la doctrine de son église et discuta les arguments un à un. Le régent de l'école de Vevey, maître Jean Mimard, dans la dévotion naturelle à sa profession pour les vieilles idées, pour la vieille science, se leva résolument et, prenant l'offensive, tança les prédicants sur leur outrecuidance. Farel le prit sur le même ton et, avec plus de hauteur encore, lui rendit accusation pour accusation. Mimard était déjà bien décontenancé lorsque se leva Calvin, demandant pour la première fois la parole sur un point où la discussion le touchait lui plus particulièrement. Le grand

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réformateur entra donc dans la lice contre le pauvre maître d'école de Vevey. Ce fut bientôt fait de ce dernier.

Blancherose était le plus actif des opposants s'il ne se montrait pas le plus habile ; on le retrouvait partout, combattant pour son propre compte, aidant à chacun, ne disparaissant que pour reparaître bientôt, et harcelant l'ennemi tantôt en face tantôt sur les flancs. Il défendit le pape, disant que Céphas était un mot grec qui signifiait tête ou chef; Viret lui répondit doucement que c'était un mot syriaque qui signifiait pierre. Il insista sur l'excellence du céHbat, attestant l'expérience de tous les jours, la déclaration de saint Paul, l'exemple de Socrate et de sa femme, pour prouver quelle source de sollicitudes et de distractions est le mariage. Il établit que, le jeûne étant reconnu nécessaire, le temps du carême était bien choisi, parce qu'au printemps la nature se réveille, que le sang s'échauffe et porte au plaisir. Il parla en faveur des images comme étant propres à inciter les hommes à l'exemple des saints qu'elles représentent. Il soutint le purgatoire, en étabfissant la nécessité d'une pénitence à subir dans l'autre monde par ceux qui, ayant été criminels dans celui-ci, étaient pourtant morts en la foi. A tout cela on lui répondit, ou que ces choses étaient bonnes mais qu'il ne fallait pas les imposer comme un esclavage de la loi contraire à l'alliance de grâce, ou que l'église romaine les avaient tournées en dissolution, ou qu'il ne les prouvait pas par l'Ecriture mais par des raisonnements humains, par des types et des symboles inventés à plaisir. Le docteur tenait tout particulièrement à ses idées sur ce qu'il appelait les Trois Mo7tarchies ; celle

du Père déjà remplacée par celle du Fils, après laquelle devait venir à son tour le règne ou l'empire du Saint- Esprit : rêverie déjà vieille en ces temps. C'était là, pour tout dire, le nœud et la partie vitale de la foi du docteur, beaucoup plus que l'église romaine et que le pape. Il se faisait là-dessus, quoique fantastiquement, des idées plus nettes et plus hardies qu'il n'osa le dire ou qu'on ne le lui permit. Maintes fois il revint à la charge avec ce système, si c'en est un. Mais, pour sa déconvenue, il prêta le flanc en laissant entrevoir que cette troisième monarchie pourrait bien être celle du règne des médecins, entendant par là, je m'imagine, le règne des sciences positives succédant à celui de la théologie et du clergé. « La monarchie des médecins ! lui répondit malicieusement Farel : mais il y a beau temps qu'elle existe. Pline déjà ne disait-il pas : // est des médecins qui ont le droit de tuer impunément? On ne peut donc nier qu'en cela ils ne ressemblent aux rois et aux monarques. » Le docteur, tant de fois battu, se consolait en répétant: Ne Hercules quidem contra duos^ « Hercule même ne peut rien contre deux, » faisant allusion à ces deux vaillants athlètes, Farel et Viret. Puis il finit par prendre congé de l'assemblée, non sans lui avoir fait de petites confidences sur l'avarice et la lâcheté des prêtres, lesquels s'étaient rendus en grand nombre à Lausanne, mais au lieu de se défendre en public, ils se bornaient, dit Blancherose, à murmurer par derrière, et leur plus grand souci était de voir la longueur de la dispute augmenter les frais de leur séjour. L'un d'entre eux, mais il se conduisait autrement, dom Jacques Drogy, vicaire de Morges, tout en pren ant

une part active à la discussion, sentait le rouge lui monter au visage à chacun de ces traits mordants que la défense ou l'attaque faisaient pleuvoir sur ceux de son ordre et de son état. A la fin, emporté par la colère et la honte, s'avançant vivement : « Eh bien ! s'écria-t-il avec feu, oui , les prêtres sont ignorants, mais c'est une raison d'en avoir compassion, au Heu de les dauber impitoyablement comme vous l'avez fait, leur rendant cent injures pour une, ce qui est contre l'Evangile. Que ne leur donnez-vous du temps pour étudier, au lieu de les entraîner à la dépourvue dans une dispute où on les écrase sous de longs discours ! La belle gloire pour les ministres d'avoir vaincu de tels ennemis! » Et comme on lui dit qu'il donnait mal à propos le nom d'injures à de charitables admonitions : « Oui, la belle charité, fit-il brusquement, que la charité qui injurie ! On m'a dit que je serais excommunié si je parlais et disputais avec vous : cela ne m'en a pas empêché. Vous me recevez amèrement ; je reviens gracieusement à vous. De quel côté est la charité ? » La ferme douceur de Viret mit un peu de baume sur ce cœur blessé ! Quant à l'esprit qui animait les prêtres , on savait bien qu'ils ne se contentaient pas de quelques paroles plus ou moins dures envers les ministres réformés, et la personne même de Viret, ses traits soufirants, son air maladif étaient là pour répondre. Il eut soin , tout en maintenant ce qui avait été dit des prêtres en général, d'en exclure toute application personnelle au vicaire irrité : celui-ci se calma peu à peu et, convaincu au fond, ne tarda pas à devenir un des confrères de ceux qu'il avait non savamment mais

énergiquement combattus. Cette petite scène assez dramatique termina la discussion, d'ailleurs ordinairement froide et gênée, excepté quand les imaginations du docteur Blancherose l'étaient venues égayer.

« On se ferait de la Dispute une fausse idée si on se la représentait renfermée sous les arceaux de la grande cathédrale. Quand elle avait fini dans le temple, c'était pour se montrer sous de nouvelles formes dans les places, dans les carrefours, à tous les foyers, dans tous les lieux de réunion et d'entretien. » (Vulliemin.) Les simples auditeurs, les pauvres gens des campagnes qui avaient entendu bien des paroles hardies proférées à leur intention, les députés des paroisses, les ministres qui ne s'étaient point hasardés à prendre la parole en public, par leurs récits et leurs commentaires étendirent cette discussion à toute la contrée, à tous les esprits, avec l'impression bonne ou mauvaise qu'ils avaient pu en recevoir. Plusieurs étaient convaincus ; mais la raison a beau être entraînée, le cœur ne suit pas toujours. Sur un grand nombre aussi le meilleur raisonnement s'émousse et tombe à terre; n'étant qu'ineptes ou entêtés ceux-là parlaient de leur constance. D'autres doutaient. D'autres plaisantaient. Le sentiment le plus général de satisfaction sérieuse devait être celui d'avoir fait connaissance les uns avec les autres et d'une manière qui donnait à cette entrevue (ca' ce n'était guère davantage) un caractère national. Ici ce n'est plus, comme précédemment, le baron, la no blesse et le haut clergé, l'évêque, les abbés et prieurs, le chanoines , qui dominent ; ils sont au contraire absents ou dans l'ombre : c'est le petit clergé, les maîtres d'école.

les pauvres prédicants, et, pour juges, les députés des ( ommunes et des paroisses, en un mot l'élément bourgeois et véritablement national du pays. On y sent la patrie de Vaud tout entière bien plus que dans ce qui nous est resté des délibérations des Etats. Placée par la dernière guerre entre le vendeur, que démoralisait la perspective de sa ruine, et Tacheteur, fort aise de précipiter celle-ci pour y trouver mieux son compte, elle n'avait pu qu'assister froidement à sa destinée, qui la pressait de tout côté et ne lui laissait ni issue ni point d'appui. De part et d'autre on s'était arrangé à l'envi pour l'écatter de la révolution politique : maintenant la force des choses lui donne accès dans la révolution religieuse, où elle ne lui fait, de mauvaise grâce, qu'une petite place, peu sûre, mais où on est pourtant bien forcé de la subir. Foulée aux pieds, elle venait de se rencontrer elle-même contre terre, et y prolongeait, en les rassemblant, ses membres dispersés. Sans doute, dans ces thèses et leur discussion, il n'est pas le moins du monde question de notre nationalité : ce n'est pas elle qui est en cause : mais c'est elle qui parle. Jamais auparavant dans notre histoire nous ne voyons notre peuple se dessiner aussi franchement tel que nous le connaissons, tel que nous sentons qu'il a toujours été. Sa tenue est modeste, résignée, mais droite et ferme, avec je ne sais quels aparté railleurs. Il est là: on ne lui ouvre que l'arène religieuse, mais c'est lui qui la remplit. Pour nous donc, Jil ne s'agit pas seulement de ce que l'éloquent et célèbre Viret avança en faveur de la réforme, ni de ce que le pauvre régent ou l'irascible vicaire lui répondit ; mais voici l'intérêt tout particulier que

nous avons à les entendre : c'est que la plupart de ceux qui parlent et qui traitent les questions sont d'Orbe, de Vevey, de Morges ou de Lausanne, qu'ils prennent rang dans les affaires à l'instant où l'on espérait le mieux les en chasser, et qu'ils s'y présentent avec des traits où, malgré la distance, il est facile de nous reconnaître, tant nous retrouvons les mêm^s physionomies de nos jours. Chacun de nous ne pourrait-il pas nommer un Mimard, un Drogy, un Blancherose ? et d'entre nos concitoyens les mieux vénérés n'en vois-je pas qui rappellent par plus d'un côté ce Viret si aimable et si cordial, si naturel, si bon enfant, d'un savoir si consciencieux, d'une érudition si vaste et si peu pédante, d'une éloquence si persuasive, infatigable valétudinaire , toujours travaillant , toujours souffrant, d'ailleurs si modeste qu'il n'obtint, qu'il ne réclama jamais de la première place que la peine et les dangers?

Viret écrivain.

De tous les réformateurs, le nôtre est un de ceux qui ont le plus écrit. Dépourvu d'ambition littéraire et se croyant très inférieur à d'autres par qui il lui aurait été facile de ne point se laisser obscurcir, il ne voulait qu'avoir une tâche dans l'œuvre commune ; pour faire un livre, ou plutôt pour y parler, il se contentait donc de l'éloquence et de l'onction qui lui étaient naturelles ; plus

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i de souci, de soin des détails aurait peut-être mieux servi sa gloire qu'avancé le seul résultat qu'il cherchait, celui d'enseigner aux menus esprits la science éternelle et de

i pouvoir les y ramener souvent. D'ailleurs il était dans son talent de se produire ainsi ; l'abondance et la fécondité, voilà surtout ce qui le caractérise : c'est une source pure et profonde dépensées, d'images et de faits, toujours épanchée et toujours pleine, non lente mais sinueuse, d'unaiiouvement irrésistible et doux, s'écoulant en quelque sorte dans l'oubli d'elle-même, sans avoir ni l'emportement qui s'enlève, ni la marche sévère, la distribution savante qui ne perdent aucun flot. Du reste, nul n'était plus empressé que Viret à critiquer les plis et les détours de son style, à l'effet duquel ils sont cependant loin de nuire toujours : leur grâce errante et leur aimable abandon, il l'appelait prolixité ; mais il en prenait son parti : travaillant pour le grand nombre, ce n'était pas trop, pensaitil, de dire la même chose deux fois. En efl'et, la science et l'érudition s'alHent chez lui à un génie populaire. Aussi dut-il renoncer à écrire habituellement en latin ; et il fit volontiers ce sacrifice, au risque de se voir dédaigné de ses pairs. N'ignorant pas, d'ailleurs, qu'on n'écrit vraiment bien que dans sa langue maternelle, il aimait sa bonne langue française aussi jeune chez lui, pour ne pas dire plus, que chez maint écrivain purement littéraire de ce temps-là. Son grand désir d'être compris de tous lui faisait même affronter « le rude style du pays où il était. » Il prenait beaucoup de peine à rendre, dans leur force et leur grâce, les auteurs païens dont, à l'exemple des pères de l'Eglise, il croyait convenable d'orner et de

fortifier ses propres enseignements : c'était se donner ainsi une érudition à la portée de tout le monde et suivre le goût du siècle sans tomber dans sa pédanterie. Il traduit grandement les prophètes, les philosophes et les prosateurs. Pour les poètes, il recourait aux imitations qu'en avaient faites ses contemporains ou, à défaut de cette ressource , leur essayait humblement ses propres rimes. Mais, chose remarquable et qui s'explique chez lui par l'absence de cette préoccupation des mots où s'égare parfois le plus véritable talent, malgré son habitude et son amour des sources grecques et latines, il n'y altéra jamais celles de la langue française, comme tant d'autres y mettaient alors leur gloire et y employaient leurs efforts. Sa connaissance de l'antiquité ne le rendait point non plus aveugle au présent, où il trouvait des choses encore, ditil, plus dignes de mémoire que celles des temps passés. Enfin, il ne croyait point devoir se faire dans ses écrits un visage sévère et constamment ridé. Il aimait la bonne plaisanterie et s'y connaissait. Le dessein avoué de plusieurs de ses ouvrages, des meilleurs à notre gré, fut même de donner à la polémique refigieuse un tour enjoué qui lui facilitât l'accès. Quelques-uns l'en blâmèrent: il n'en tint compte, s'appuyant sur l'exemple des docteurs de l'Eglise et sur celui de la parole de Dieu. Mais pour être d'un sentiment différent de ceux qui ne « peuvent seulement endurer un petit mot joyeux, » il n'en détestait que plus franchement les Hvres alors nombreux et lus de tous , dans lesquels l'auteur se bornait à lucianiser^ à pantagrueliser^ et n'avait en vue que d'amuser ses lecteurs par les moyens souvent les plus honteux et les plus

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