NOTICE BIOGRAPHIQ.UE ET LITTERAIRE XLV
nourrie de faits et d'observations originales, et par la franchise et la liberté de ses jugements :
« Nous avons parlé du Constitutionnel, et de la faveur dont il jouit, bien qu'il comprenne si peu encore les véritables doctrines constitutionnelles. — Le Constitutionnel, m'a dit M. Dubois, est un abécédaire politique ; c'est le journal auquel s'adressent chez nous tous ceux qui acquièrent l'art de lire, et qui, dès qu'ils l'ont acquis, veulent un journal. Le Constitutionnel est là ; il se fait comprendre d'eux facilement, c'est un abécédaire politique, et sans lequel nous autres, nous ne ferions rien : le pays n'est pas encore assez avancé. — En parlant du National, il l'a signalé com.me s'occupant uniquement des choses de fait, d'utilité, et point de principes, et par conséquent, dans le cas d'une lutte suivie de la victoire, non douteuse, du parti libéral, comme prêt à se rattacher à ce parti, à moitié éduqué, et à soutenir les lois d'exception qui ne manqueront pas d'être proposées, et que le National approuvera comme des faits utiles, sans s'embarrasser beaucoup des principes. »
Ces jugements paraissent à Olivier d'autant plus frappants qu'il s'agit d'hommes plus en faveur, de Thiers, de Mignet, et il en prend note, ainsi que de beaucoup d'autres, en vue de l'avenir. Quant à M. Dubois, voilà un homme qui pense, et sur lequel on peut compter ! lui, au moins, doit échapper au charlatanisme universel.
Mais les grandeurs politiques ne sont pas celles qui attirent surtout Olivier. Il est poète, et ce sont les poètes qu'il demande à connaître. Il en est deux dont le talent lui est surtout sympathique : Victor Hugo et Sainte-Beuve.
« J'ai cherché plusieurs adresses dans VAlmanach, écrit-il à la date du 30 avril, quinze jours après son arrivée, et je n'ai pu trouver ni celle de Lamartine, ni celle de Sainte-Beuve. J'ai celle de V. Hugo, et en la cherchant j'ai appris qu'il était baron. Il demeure rue Notre-Dame-des-Champs, et je sais, par un journal, que Sainte-Beuve habite la même rue. Après mon dîner, j'ai
dessein de diriger ma promenade du côté du faubourg Saint-Germain et d'aller me camper dans la rue où les deux amis ont choisi leur retraite. Ce sera ce moment du soir où il est doux de sortir; peut-être verrai-je les deux artistes et je saurai bien les reconnaître. Eux du moins^ parmi cette foule de beaux esprits parisiens, ont une pensée forte, une conviction profonde de l'art. Dieu leur donne la croyance à salut !... »
Et le lendemain.
« Eh bien, je suis allé à la rue Notre-Dame-des- Champs . J'ai passé trois ou quatre fois devant le No 1 1 . (La maison est de chétive et vulgaire apparence, par parenthèse. Il est vrai que Victor Hugo habite probablement une autre maison, au fond de l'allée.) Personne n'est sorti. Je n'ai rien vu. Du courage! me disais-je. Entre! Et je sentais que j'aurais pu me tirer de l'entrevue, en la brusquant, et je n'ai pas osé ! J'ai préféré le parti d'écrire à V. Hugo, pour lui demander l'adresse de Sainte-Beuve, à qui, dis-je, j'ai quelque chose à remettre (comme c'est vrai). En revenant chez moi, j'ai composé de verve cette lettre ; et je suis persuadé qu'elle aurait eu une réponse. Mais quelques airs, quelques chansons de mon pays que j'ai fredonnées chez J.,., à la nuit tombante, m'ont fait oublier ma lettre et mes projets. A quoi bon ? Je suis un pauvre Suisse et dois rester tel. Cependant quelque chose me dit que j'ai droit à voir ces gens-là. »
Olivier resta quelque temps avant de pénétrer dans la société littéraire de Paris. Un jour enfin, jour mémorable, il fut présenté à Alfred de Vigny, qui le reçut de la manière la plus amicale et l'invita à ses mercredis. Puis, ayant appris que Sainte-Beuve, qui avait été absent, était de retour, il va s'acquitter enfin de la commission dont on l'a chargé, et il n'en est pas moins bien reçu que du chantre à'Eloa, Dès lors, Olivier se trouve introduit dans le monde littéraire, et ses relations se multiplient. Il rencontre Antony et Emile Deschamps, Gustave Planche, Alfred de Musset, et parvient jusqu'à V. Hugo.
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En même temps, il est accueilli dans un certain nombre de familles qui tiennent à la Suisse par leur origine et leurs relations ; il y est reçu à titre de poëte, de poëte national ; on lui fait lire tantôt sa Julia, tantôt sa Bataille de Gra7idson, et on l'encourage à les publier. Il s'y résout, et c'est sa principale occupation, pendant ce premier séjour à Paris, de revoir ces deux poëmes, de les polir, de les achever, de les mettre au net et d'en surveiller l'impression. La Bataille de Grand son lui donne le plus de peine ; il ne peut s'empêcher de la trouver ennuyeuse, comme toute bataille, et puis il ne sent plus si bien, « dans ce froid Paris, » le personnage d'Isolier Davel, ou Olivier Davel, comme il le nomme aussi : « Ce n'est plus si bien moi, » dit-il. Et l'on voit, en effet, le pauvre Isolier subir plus d'une métamorphose, parfois laborieuse.
Pour le reste, Olivier ne se livre à aucune étude suivie ; il profite de son séjour à Paris pour voir et pour entendre. Chaque jour, il suit quelque cours à la Sorbonne; il manque rarement Villemain ; il est assidu à Guizot, à Cousin, à Andrieux ; il va presque tous les soirs au théâtre; il visite les collections, les bibliothèques, les curiosités de toute nature, et puis il cultive ses anciens et . nouveaux amis. Chez les nouveaux, les illustres, il parle moins qu'il n'écoute. Ce qu'il entend ne l'édifie pas toujours, et il voit tomber plusieurs de ses illusions ; mais il apprend à connaître les choses et les hommes, il gagne en maturité, en étendue et en liberté de jugement. Il faut dire qu'il assiste à des conversations faites pour ouvrir les yeux.
En voici, d'après les notes qu'il se hâtait de jeter sur le papier en rentrant chez lui, un curieux échantillon. Alfred de Vigny et Gustave Planche sont les principaux interlocuteurs ; un M. Dittmer, l'un des auteurs des Soi-
rées de Neuilly, qui faisait bruit alors, place de temps en temps un mot, ainsi qu'un Anglais, grand ami de Lamartine, mais dont J. Olivier n'a pas retenu le nom. La conversation tombe sur un certain illuminé, lequel n'était intéressant, disait-on, que comme représentant d'une idée et non par lui-même.
« — M. de la Fayette aussi, s'écrie Alfred de Vigny, n'est que le représentant d'une idée ; ce n'est certes pas un grand homme. — Oui, ce n'est qu'un niais illustre, réplique G. Planche, un niais 'grand homme, mais enfin, il est propre ; on peut le toucher, tandis que... Oh! ne me parlez pas de cette pourriture du peuple!... »
Du peuple, on passe à ses représentants. La gauche est fort maltraitée.
« — A. de Vigny : Il est sûr que ce côté gauche va être bien ridicule. — Planche : Je vous demande un peu : M. Lafitte qui parle, qui disserte à la tribune et qui va ensuite à la cour... Encore Planche : Ces messieurs les députés libéraux mettent leur gloire à faire quelque retranchement au budget ; mais ils ne recherchent pas ceux qu'il y aurait vraiment profit et grand profit à faire, parce qu'il faudrait étudier la ' ^atière et qu'il faudrait la comprendre. Tenez, j'ai un cousin, tanneur; il est presque toujours nommé député : c'est une bête... »
De l'ignorance des députés, on passe à celle des hommes de lettres.
« — Planche : V. Hugo n'étudie pas. Il croit tout savoir par intuition. Je les trouvai un jour, lui et les amis qui lui lisent des vers, bâtissant des théories sur les fossiles : Il ne peut pas y avoir d'homme fossile, disaient-ils, parce qu'il ne se peut pas faire qu'un corps qu'une âme a habité se pétrifie. »
Mais Gustave Planche, qui se moque d'eux, n'a pas des théories beaucoup moins singulières.
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« Je leur dis qu'il n*y a pas d'homme fossile, parce que l'homme est un corps plus composé et, par là, plus vite décomposé, et que la pétrification n'a pas le temps de s'opérer. Un corps d'homme se décompose plus vite qu'un corps de chien, et l'âme humaine n'a rien à faire là. Ils me répondirent que ce n'était pas une raison. Je répliquai : Oui, ce sont des raisons, mais des raisons raisonnables ! — A. de Vigny : Oui, ils sont étonnants!... »
De V. Hugo on passe à Mérimée, qui étudie, lui, et qui part justement pour l'Espagne avec quatre-vingts lettres pour les archevêques, les évêques et « tout ce qu'il y a de mieux. » — « Il se les est procurées ici, il connaît tout Paris. » — Puis à MM. Villemain , Guizot et aux « bas bleus ; » puis à M. Martinez la Rosa, qui va donner un drame à la Porte Saint-Martin.
« — A. de Vigny : Comment est-il ce drame ? — Dittmer: Oh! comme le Téïémaque! — A. de Vigny: Oui, c'est ainsi qu'écrivent toujours les étrangers ; ils veulent faire du beau français tout de suite et pas du français tout simple: les épithètes à droite et à gauche, où l'idée se trouve comme entre le bon et le mauvais larron. — Dittmer .• Il y a de la passion dans quelques scènes. Le mot simple, le mot propre s'y trouve. — Planche : MM. Guizot et Villemain le lui feront bien vite corriger^ pour employer le beau langage... »
Ensuite, vient le tour de Lamartine. L'Anglais, l'ami particulier de l'auteur des Harmonies ( elles venaient de paraître), dit que Lamartine lit admirablement les vers, et qu'il n'a jamais éprouvé d'émotion plus poétique qu'en l'entendant lire la Pensée des morts. A. de Vigny note avec plaisir dans les Harmonies quelques vers à enjambements ; d'ailleurs, on se moque un peu de la puissance d'imagination de l'auteur. On cite en témoignage une pièce dans laquelle Lamartine parle à un ami de leurs souvenirs communs. Quand l'ami la lut, il n'y comprit
rien ; il ne savait de quoi il pouvait être question. Cependant A. de Vigny admire beaucoup Lamartine, et le défend en toute occasion, surtout contre Musset, qui cette fois est absent. Puis on retombe sur V. Hugo et ses méprises, à propos d'un roman, Notre-Dame de Paris, qu'il n'a pas encore commencé à écrire et qu'il a promis au libraire pour la fin de l'année.
« — A de Vigny: Nous nous promenions un jour sur les quais, V. Hugo et moi, et nous regardions la gravure anglaise du Festin de Balthazar. Je lui faisais admirer la lumière. Oh ! vous ne savez pas ce qui me frappe là-dedans, dit-il, c'est dans le fond la tour de Babel. — Non, mon ami, il s'agit ici du temps du prophète Daniel ; la tour de Babel est détruite, il n'en existe plus vestige. — Planche: Oui, ces messieurs veulent juger de tout par intuition. Il faut savoir, et pour savoir il faut étudier ; mais c'est long. Je suis sûr que V. Hugo s'imagine découvrir les propositions d'Euclide par intuition. Quant à moi, je ne crois pas que Pascal les ait jamais devinées... »
Une transition quelconque jette l'entretien sur la statuaire et l'architecture. Planche admire la Vénus de Milo, nouvellement découverte ; il la préfère à la Vénus de Médicis, à l'Apollon, au Laocoon. Il n'admire pas moins les bas-reliefs du Parthénon ; mais il faut les comprendre, c'est-à-dire étudier. Ce que fait l'art moderne est bien loin de ces modèles.
« — Planche ; Il y a au Louvre un plafond dont la peinture est tout ce qu'il y a de plus ridicule : Louis XVIII donnant la Charte, qu'il a l'air de laisser tomber comme une jeune fille son mouchoir. Et Montesquieu qui s'avance avec VEsprit des lois sous le bras, comme un laquais de grande maison qui demande si l'on veut une assiette. — Dittmer: Il faut voir le monument élevé à Malesherbes dans la salle des Pas-perdus. — Planche: Oh I oui, on ne perdra pas ses pas. — Dittmer : Il paraît que la
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famille de Malesherbes en possède un buste assez ressemblant ; on l'a fiché sur un corps de prêtre, d'évêque, de Bossuet, qui était sans tête. Et voilà Malesherbes.... »
On voit qu'Olivier était à bonne école, et qu'il y avait de quoi écouter, de quoi se déniaiser rapidement. Nul doute qu'il n'y ait beaucoup profité, et que tous ces libres jugements, tombant d'aplomb sur le prochain, ami ou ennemi, peu importe, ne l'aient promptement dégagé des illusions de la province et des tentations de l'esprit systématique. Avant d'avoir quitté Paris, où il ne devait rester que cinq mois, il avait assis un jugement individuel, bien à lui et raisonné, sur la révolution romantique et les écueils contre lesquels elle allait échouer.
« On a souvent demandé : Déranger est-il classique ou romantique? Il n'est ni l'un ni l'autre, et c'est précisément là sa gloire. Je soutiens qu'il en est de même de Lamartine. Le genre classique est un système, le genre romantique aussi. Ce n'est pas que je condamne les systèmes. Au contraire, je crois avec M. A. de Vigny (voir la préface d'Othello) que touta tête bien organisée se forme un système, c'est-à-dire qu'elle embrasse ses idées et qu'elle sait en rendre raison ; je crois de plus qu'un grand poète a son système à lui, qu'il n'exprime pas toujours en termes scientifiques, mais qui existe bien lié dans son esprit. Au besoin, on retrouverait ainsi un système dans Horace, dans Béranger, dans Lamartine, dans Shakespeare, dans Sophocle. Qui ne sait que Racine avait le sien, sur lequel il médita longtemps. Mais ce que je condamne, ce sont les systèmes de toute une école, les systèmes que l'on fait rois, en quelque sorte, pour qu'ils dirigent une foule d'esprits qui naturellement sont divers. Voilà quelle a été la ruine du genre classique, voilà ce qui ruine déjà le romantisme ou plutôt la nouvelle école, les novateurs ; ils ont tracé à leur tour un cercle où ils se sont tous enfermés. Qu'ils se hâtent d'en sortir, autrement ils ne vivront pas longtemps. »
LU JUSTE OLIVIER
On ne pouvait, à ce moment, ni mieux voir, ni mieux dire. En prenant ainsi la défense des systèmes individuels, Olivier n'ignorait pas qu'il y en avait un en germe dans l'idée poétique dont il se sentait le représentant et le porteur. Il n'en parla guère à ceux de ses brillants amis, terribles juges du prochain, qu'il ne vit qu'en société ; mais avec ceux qu'il vit plus souvent et de plus près, tels que Emile Deschamps et Sainte-Beuve, ou avec lesquels il eut quelque occasion de s'entretenir plus librement, il s'ouvrit davantage, non pour leur lire sa Julia et sa Bataille de Grandson^ mais pour leur confier son rêve d'une poésie suisse, bien suisse, vaudoise, fille du Léman.
« Je ne suis qu'un Suisse, je fais des vers suisses, disait-il à Sainte-Beuve dès sa première visite. — Oui, mais ce sont des vers français; votre langue est le français. —
Sans doute Et alors je lui expliquai mon idée de rester
suisse dans mes poésies. » Il va plus loin encore avec Victor Hugo, qui ne connaissait guère que des Genevois en fait de poètes suisses, et qui devine aussitôt, toujours par intuition, que cette ambition d'être suisse en poésie devait venir de quelque autre milieu.
Ainsi, dès ce moment, Olivier est bien au clair sur sa voie. L'influence que peut avoir exercée sur lui le mouvement romantique de Paris n'est que secondaire. Avant de la subir, il avait son idée, son but; il avait conscience de son originalité, et il maintient cette originalité au milieu de toutes les sociétés qu'il traverse. Le sentiment religieux, grave, sérieux, comme on l'a dans les pays de la Réforme, n'en est pas, à ses yeux, la partie la moins considéral)le, et il s'y attache avec force, non point dans le vain but de se faire par là une originalité littéraire, mais par conscience et conviction. Il lit sa Bible, il prie, il veille; il ne veille pas uniquement sur ses croyances; il veille sur sa conduite, et toujours plus sévèrement, car.